Ce peuple pêcheur protège les îles isolées en danger
Alain Roger Manolas (à d.) et son coéquipier Georges Thomas Fresson avant une plongée au large des îles Barren. - © Julie Bourdin / Reporterre
Alain Roger Manolas (à d.) et son coéquipier Georges Thomas Fresson avant une plongée au large des îles Barren. - © Julie Bourdin / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Victimes de la pêche illégale et du réchauffement des océans, les îles Barren, au large de Madagascar, peuvent compter sur la protection des pêcheurs. Un fait rare, permis grâce à un peuple semi-nomade.
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Vous lisez notre série « Les défenseurs de l’océan », publiée pour la Conférence des Nations unies sur l’océan qui se tiendra à Nice du 9 au 13 juin. |
Îles Barren, reportage
Un banc de poissons bariolés zigzague entre les coraux. Des dizaines d’anémones se balancent au rythme du courant. Comme en apesanteur, Alain Roger Manolas s’avance d’un coup de palmes, masque de plongée vissé sur le visage, concentré sur une ardoise blanche où il prend des notes avec un crayon. Nous sommes à 8 mètres de profondeur au cœur de l’archipel des îles Barren, un confetti d’îlots à une quarantaine de kilomètres de la côte ouest de Madagascar, et le récif corallien en contrebas a l’air un peu terne.
Se laissant descendre en lâchant quelques bulles d’air, Alain inspecte les cavités sous le corail. Au bout de quelques longues minutes, il remonte lentement à la surface. Aux alentours, rien que le bleu de l’océan Indien, les cris des mouettes et les éclats de voix de ses coéquipiers, qui l’attendent sur le hors-bord. Les six plongeurs achèvent leur mission du jour : évaluer la santé du récif et des espèces marines qui l’habitent.
Tous originaires des îles Barren, ils forment une équipe de « gardiens de l’océan », chargés de surveiller les écosystèmes marins pour pousser à la préservation de l’archipel. Aujourd’hui, le constat n’est pas très positif. « Je pensais trouver des coraux en meilleure santé, soupire Alain, l’écosystème s’est dégradé. »
L’ouest de l’océan Indien est un haut lieu de la pêche illégale, où de larges flottes européennes et asiatiques ratissent les fonds marins au détriment des pêcheurs traditionnels dont les prises ne cessent de diminuer. L’archipel des îles Barren, isolé dans le canal du Mozambique à plusieurs heures des côtes, a longtemps été épargné. Ses récifs et ses herbiers marins luxuriants en ont ainsi fait un sanctuaire pour plus de 4 000 membres de l’ethnie Vezo, un peuple semi-nomade qui subsiste exclusivement des ressources marines.
« On dit que nos ancêtres venaient des sirènes. C’est de là que vient mon amour de la mer », raconte Alain qui, à 36 ans, a vécu la majorité de sa vie sur l’une des îles, appelée Nosy Maraontaly.
Poussés par la surpêche, depuis une vingtaine d’années, des pêcheurs Vezo quittent leur village côtier pour migrer vers l’archipel. Certains, comme la famille d’Alain, s’y installent définitivement. D’autres y campent pendant quelques mois.
Cette croissance démographique a pourtant des conséquences ici aussi. « À cause de l’augmentation de la population et l’application de nouvelles techniques de pêche, l’écosystème s’est dégradé et certains poissons ont fui », explique le plongeur aux yeux verts et aux boucles brunes. S’y ajoute la présence menaçante de chalutiers qui, de plus en plus, rodent à l’horizon…
Entre 2015 et 2023, les prises ont chuté de 22 à 12 kg de poissons par pêcheur et par sortie, selon Blue Ventures. L’association britannique de protection des océans paie les pêcheurs pour compenser les jours de pêche qu’ils passent à récolter des données sous-marines. « Si ces menaces empirent, les îles Barren seront en danger. Il nous faudra migrer à nouveau », dit Alain.
Pêcher et protéger
Comme tous les enfants Vezo, il a grandi au rythme de l’océan. « Je jouais avec de petites pirogues pour apprendre à manipuler la direction du vent. Je plongeais et je pêchais au harpon. À l’époque, les poissons ne fuyaient pas, ils jouaient autour de nous et on les capturait facilement », relate-t-il.
Sur Nosy Maraontaly, des poissons argentés sèchent partout au soleil, étendus sur des branches ou accrochés aux toits des cabanes. Ils sont au menu de tous les repas, souvent bouillis dans de l’eau de mer, en l’absence de source d’eau douce. Le matin, au lever du soleil, les hommes tissent leurs filets sur la plage. Lorsque la météo est mauvaise, ils tournent en rond.
« Avant, on pouvait pêcher tous les jours. On ne rentrait que quand on était fatigués », se souvient Gervais Hamilson, le chef du campement de Nosy Maraontaly. Le changement climatique s’est ajouté aux pressions qui accablent les pêcheurs. Les saisons sont plus imprévisibles. Les cyclones, plus violents.
Selon une étude de 2022, entre 1979 et 2020, les communautés locales ont perdu en moyenne plus de 20 heures de pêche annuelles à cause des conditions météorologiques de plus en plus difficiles. « Aujourd’hui, on ne pêche plus que quelques jours par mois, soupire le chef, d’habitude peu démonstratif. Ça fait vraiment peur. »
En 2014, Blue Ventures a proposé aux communautés insulaires un projet novateur : la création d’une vaste aire marine protégée gérée directement par les habitants. Jusqu’alors, la conservation était largement dominée par des organisations occidentales, souvent au détriment des populations locales. Mais ici, ce sont les pêcheurs eux-mêmes, réunis en collectif, qui se concertent pour définir les mesures de protection à mettre en place.
Depuis, ils ont adopté des techniques de capture plus durables — comme la pêche au thon la nuit, pour attraper des spécimens plus âgés. Ils ont également mis en place une zone de non-prélèvement autour de l’un des îlots, ainsi qu’une petite réserve de poulpes sur Nosy Maraontaly. Surtout, ils ont formé cette équipe de jeunes plongeurs locaux, chargés de récolter des données essentielles pour surveiller l’état de santé de l’archipel et guider les décisions de gestion.
Le statut de protection permanente, encore en cours d’approbation par les autorités malgaches, interdirait la pêche industrielle sur près de 4 300 km² tout en permettant la pêche artisanale. Ce serait ainsi « la plus grande aire marine protégée du pays », se félicite Alain, qui a rejoint l’équipe en 2023.
Implication locale
Convaincre les pêcheurs de préserver leurs ressources n’est pas toujours aisé, reconnaît-il. Quelques jours après leur dernière plongée, l’équipe met le cap sur Nosy Manandra, la plus petite des neuf îles Barren.
L’îlot est à peine visible depuis la poupe du hors-bord : une langue blanche dans l’eau turquoise. Une pente douce, jonchée de coquillages, offre une maigre protection contre les vagues de l’océan Indien.
Alain se jette à l’eau. Ses coéquipiers préfèrent débarquer sur une pirogue colorée. Une dizaine de pêcheurs les attend, installés à l’ombre sommaire d’une plateforme de branchages. L’équipe est venue leur proposer la création d’une seconde petite réserve marine, sur un récif dégradé.
Le banc de sable léché par les vagues n’offre ni ombre ni intimité. Une centaine de pêcheurs y campent sous des tentes de fortune. Migrants venus du sud de Madagascar, ils sont parmi les plus vulnérables… et aussi les plus difficiles à convaincre.
Parmi eux, Netson Kassim, un trentenaire jovial originaire de la région de Tuléar, ne cache pas son inquiétude. Un pêcheur de concombres de mer — ces invertébrés marins prisés en Asie qui sont l’objet d’un trafic lucratif —, il peut plonger en apnée jusqu’à 20 mètres de profondeur. Mais, dit-il, même cette aptitude presque surhumaine ne suffit plus face à la concurrence des braconniers en scaphandre qui pillent les fonds marins.
« Avant, nos pirogues étaient vraiment pleines. Maintenant, on peine à en trouver. » Au large des îles Barren, les concombres de mer sont encore relativement nombreux. Alors chaque année, Netson embarque sa femme et son jeune fils dans une pirogue et met le cap sur Nosy Manandra, d’où il ne repartira que neuf mois plus tard.
Pour autant, il reste sceptique quant à l’efficacité d’une réserve marine totale, empêchant aussi la pêche en apnée. « C’est vraiment difficile d’impliquer les communautés locales, qui ont l’habitude de pêcher librement, dans le système de conservation », reconnaît Alain.
Il reste confiant, pensant pouvoir convaincre les autres. C’est sa responsabilité, dit-il, « pour que les ressources et les écosystèmes soient protégés pour nos générations futures ».
Ses efforts commencent à porter leurs fruits : si les pêcheurs migrants de Nosy Manandra restent hésitants, ceux de l’île Maraontaly ont déjà apporté leur plein soutien au projet de réserve.