À Marseille, La Plaine s’embrase contre la coupe des arbres

20 octobre 2018 / Éric Besatti (Reporterre)

Ce samedi 20 octobre, à Marseille, l’Assemblée de la Plaine appelle à la manifestation pour une « ville vivante, verte et populaire ». Cette mobilisation se lève contre un projet urbain sur la place de la Plaine : depuis une semaine, CRS et habitants se confrontent. Des dizaines d’arbres ont déjà été coupés.

  • Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage

Les arbres sont tombés. Ils avaient le défaut de ne pas correspondre au plan masse de la requalification de la place Jean-Jaurès, l’endroit que tout le monde à Marseille appelle « la Plaine ». Tout s’est déroulé le mardi 16 octobre. En ce jour nuageux, l’équipe d’élagueurs se déplaçait d’arbre en arbre, escortée des CRS, qui repoussaient les opposants au projet. Environ 150 personnes entonnaient des chants des supporters de l’Olympique de Marseille : « Aux arbres ! Aux arbres ! Nous sommes les Marseillais et on va rien lâcher. Allez la Plaine euh ! Allez la Plaineuh ! » Pourtant, malgré les huées qui accompagnent le bruit des tronçonneuses, une quarantaine d’arbres ont été abattus.

Dans l’assistance, certaines personnes n’arrivaient pas à contenir leurs larmes. « Couper des arbres en bonne santé, à Marseille, c’est illogique, je ne comprends pas, disait une militante. Quand on réhabilite, on fait avec le vivant, avec l’histoire. Je suis pour la réhabilitation de la place mais pas sa destruction. » Plus loin, Marianne, 31 ans, native et habitante du quartier, semblait méditer, émue devant un tronc coupé : « C’est triste, ces arbres, ces bancs, c’est le symbole de mon adolescence, on venait boire des bières. J’ai peur qu’en refaisant le quartier tout beau, ça fasse comme dans le quartier de la Joliette : c’est pour les touristes, mais le soir, il n’y a plus rien. C’est bien que ce soit joli, mais il faut que ça serve à quelque chose. »

L’enjeu ? Un tract l’expliquait — c’est un des derniers en date, ils sont distribués lors de l’Assemblée de la Plaine, qui se tient tous les jours — ; il est intitulé « Sauvons la Plaine » et on y lit que le projet prévoit « l’abattage de 87 arbres sains, de grande taille et qui ont plus de 20 ans, ce qui n’est pas en cohérence avec les prescriptions de l’Avap [aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine en droit de l’urbanisme], comme avec celles du Code de l’environnement ». Une militante, Christine, déplorait : « Nous avons lancé une manifestation festive, pacifique, de toute façon, qu’est ce qu’on peut faire face à des robocops ? La meilleure chose qu’on a à démontrer, c’est la joie de vivre. La violence ne vient pas de nous. »

Depuis le 11 octobre et le début de l’encerclement de la place par des buses de béton, deux compagnies de CRS, soit 120 policiers, occupent les lieux du matin au soir. La contestation du projet a conduit à 15 interpellations avec des remises en liberté plus ou moins rapides. Un homme est toujours incarcéré à la prison des Baumettes en attendant sa comparution le 12 novembre 2018 au tribunal de grande instance de Marseille pour outrage à agents.

Du côté de la Soleam (l’aménageur public de l’aire métropolitaine marseillaise), on confirme que la quasi-totalité des 46 arbres qui devait être abattus l’ont été mardi 16 octobre, « à part un ou deux spécimens ». 43 arbres à transplanter vont être retirés dans les semaines à venir. « Je comprends qu’émotionnellement parlant, c’est dur. Mais nous refaisons un paysage, il y aura davantage d’arbres après les travaux qu’avant, dit à Reporterre Gérard Chenoz, le président de la Soleam et adjoint au maire de Marseille (LR). On va passer de 950 m² de surface plantée à 1.200 m², je ne comprends pas toute cette hystérie, c’est irrationnel, il faut que la raison reprenne. La semaine prochaine, nous allons communiquer sur le prix que coûtent ces agitateurs en argent public. Nous mobilisons deux compagnies de CRS qu’il faut faire manger, etc. Il faut que ça cesse, nous ne sommes pas à Notre-Dame-des-Landes ! »

Une bataille contre la gentrification du centre-ville

Mais, au-delà de la requalification de la place, c’est un modèle de société qui se joue. Depuis 2012 et l’apparition de la vidéosurveillance dans le quartier, l’Assemblée de la Plaine se réunit, réfléchit aux changements de la ville et organise des actions. La place, qu’elle juge abandonnée depuis des années, a été réappropriée par habitants du quartier. Ils ont pris les choses en main pour remplacer la mairie défaillante et construit des tables en bois, des bancs pour le jardin d’enfants. Mais les citoyens n’ont pas pu remplacer la force publique pour l’éclairage. Depuis des années, la place est plongée dans l’obscurité la nuit tombée. Selon les membres de l’Assemblée de la Plaine, c’est un moyen pour la mairie de laisser pourrir la situation. Faux, répond Gérard Chenoz : le manque d’éclairage serait dû à la défaillance des réseaux électriques. Conclusion : « Au lieu de mettre des pansements, nous avons voulu tout refaire. »

« Nous ne sommes pas contre la réhabilitation, plaide Dan, pendant qu’au second plan, sur la place, un CRS utilise un des urinoirs mis en place par les habitants du quartier. Faire propre, mettre des toilettes, tout le monde est pour, mais pas pour une requalification qui va changer les liens du quartier. »

« Marseille est une exception avec son centre-ville populaire, explique Bruno Le Dantec, auteur de La ville sans nom, Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassinent (Éd. Le Chien rouge). Les bourgeois marseillais ne vivent pas dans le centre. Ces grands travaux résultent d’un état d’esprit phobique, il y a une peur du populaire. Ils pensent que les classes populaires, qui font vivre le centre-ville, n’ont pas de légitimité sociale, ils fantasment, ils pensent que si c’est populaire, c’est sale. » Bruno Le Dantec en veut pour preuve « la destruction de l’économie de bazar dans l’histoire de la ville ». Il prend l’exemple du bazar de Belsunce, qui a été « éradiqué. Parce que la ville et la chambre de commerce considéraient que ce n’était pas une économie valorisable. Mais les élus auraient pu considérer cette activité populaire comme une richesse économique ».

Sur La Plaine, jusqu’au 11 octobre dernier, le marché quasi quotidien était certainement le plus mélangé sociologiquement. « Mais, là encore, la volonté de monter en gamme de la mairie va casser les dynamiques. Ils sont en train de casser quelque chose qui fonctionne. Pour la mairie, un centre populaire est un problème, alors que pour nous, c’est une solution. Bien sûr, il faut en prendre soin, il faut l’améliorer, mais pas en avoir peur. » Derrière ces travaux, les militants de l’Assemblée de la Plaine voient un accélérateur de gentrification — c’est-à-dire un embourgeoisement du quartier.

« Ce sont des fantasmes ! répond Gérard Chenoz, de la Soleam. Vous demandez aux forains de La Plaine s’ils veulent que ça ne sente pas la pisse le matin et que les trottoirs ne soient pas défoncés, ils vont vous dire oui. Ils veulent aussi une montée en gamme. » Mais les forains pourront-ils revenir après les travaux ? « Il n’y aura pas de hausse des loyers spécifique à la place Jean-Jaurès pour les kiosques à nourriture », répond M. Chenoz.

Les travaux vont-ils générer une augmentation des prix de l’immobilier et une gentrification du quartier ? « Mais non, on aimerait que les prix augmentent avec tous les efforts que nous faisons pour enrichir la ville, mais nous n’avons pas réalisé ces travaux pour je ne sais quel opérateur puisse faire une plus-value. D’ailleurs, ce sont les propriétaires actuels qui vont en profiter », se défend Gérard Chenoz. Selon lui, les travaux de la Plaine ont été motivés par l’opération d’urbanisme « grand centre-ville ». L’idée ? Créer une promenade « apaisée » depuis le Vieux-Port en passant par Noailles et le cours Julien jusqu’à La Plaine.

« Mais Marseille doit rester populaire, ce côté mélangé, c’est ce qui plaît aux visiteurs. Nous avons fait des enquêtes auprès d’étrangers, ils nous ont dit qu’ils adoraient les petites boutiques de Noailles [un quartier cosmopolite, où les produits viennent du monde entier]. Donc, on ne veut pas que ça disparaisse, souhaite rassurer Gérard Chenoz. Après, on ne pourra pas empêcher la population qui veut foutre le bordel de le faire. Mais là, c’est ce que je leur ai dit pendant la concertation, qui tournait au pugilat : la vision du monde de ceux qui veulent l’abolition de la propriété privée en fumant des joints, ce n’est pas la nôtre. Ce genre de problèmes, ça se règle dans les urnes. »

L’élu de la ville donne rendez-vous dans trois ans, quand à la fin des travaux des arbres de plus de 20 ans vont être replantés et apporter de nouveau l’ombre sur la place. Mais, pour l’heure, dans le parc à enfants amputé de ses arbres, entouré de CRS et destiné à disparaître pendant les travaux, un enfant demande à sa maman : « Pourquoi ils ont coupé les arbres ? »

Samedi, la manifestation répondra aux aménageurs.



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Source : Éric Besatti pour Reporterre

Photos : © Éric Besatti/Reporterre
. chapô : place Jean-Jaurès (« la Plaine », dans l’usage), vendredi 19 octobre.

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