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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Reportage — Pollutions

À Marseille, l’usine a fermé, la pollution reste

Le quartier de la Madrague à Marseille, avec la cheminée de l'ancienne usine.

Dans le quartier de la Madrague, à Marseille, les résidus de l’ancienne usine qui utilisait des matières toxiques sont toujours présents dans les sols, notamment sous l’école. Un projet immobilier couplé à une opération de dépollution attise l’espoir des habitants tout en ravivant des craintes de dispersion des poussières contaminées.

C’est un poison discret distillé un peu partout en France : les sols pollués. De la simple station-service à l’imposante usine chimique en passant par les mines, ces sites ont souvent été fermés sans précaution ni dépollution. Notre riche passé industriel a laissé des traces toxiques bien difficiles à traiter aujourd’hui. Reporterre vous le raconte en trois volets : voici le premier.


Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage

Ici, tout a des allures de carte postale. Des maisonnettes aux façades claires descendent en cascade vers la mer. Le petit port de pêche donne son nom au lieu : on y utilisait la technique de la madrague pour piéger les thons. En arrière-plan, des chemins s’échappent dans les collines à la rase végétation méditerranéenne, invitant les promeneurs à s’enfoncer dans le parc national des Calanques. Aux confins de Marseille, la Madrague de Montredon a gardé ses allures de village. Mais la haute cheminée de briques de l’usine rappelle au quartier son passé industriel.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

La carte postale se déchire : « Les routes sont fondées sur les déchets des usines, et au-dessus de la plage, c’est une décharge industrielle qui pollue la mer », décrit Rolland Dadena, président de l’association Santé Littoral sud (ASLS). Ce monticule, situé entre l’usine et la mer, est ici appelé « le crassier ». Il a été alimenté deux siècles durant par les nombreuses usines du secteur. Plomb, cuivre, zinc et arsenic y ont été mesurés à des quantités oscillant entre légèrement supérieur à la normale, et très supérieures à celle-ci [1]. Le plomb peut provoquer du saturnisme, c’est-à-dire des retards de développement chez l’enfant. L’arsenic est un cancérigène avéré.

L’entrée de l’ancienne usine. © Marie Astier/Reporterre

Ces remblais toxiques ont été éparpillés dans tout le quartier. « Les gens s’en servaient dans les jardins. Ici, les trois quarts en ont utilisé, j’en ai chez moi », raconte le président associatif. « J’ai arrêté de cultiver les légumes, comme beaucoup de gens dans le quartier. »

L’usine de la Madrague, dite usine Legré-Mante, a été la dernière de la zone à fermer, dans la douleur, en 2009. La concurrence chinoise a mené l’affaire à sa perte, paraît-il. Derrière les portes closes, les slogans des ouvriers en grève sont encore visibles sur les larges façades des bâtiments vides. De pierres et de briques, percés de grandes arcades pour les ouvertures, ils semblent avoir à peine bougé depuis les débuts de l’activité en 1875. Soude et plomb y ont été produits, puis rapidement, en 1888, l’acide tartrique a pris le relais : un produit extrait du moût de raisin, et notamment utilisé comme additif alimentaire. Rien de nocif a priori. Mais…

« Ces jours-là, on ne se baignait pas »

« Quand j’étais petite, certains jours la mer était couleur Coca-Cola — ce qui coulait de l’usine brûlait les pieds, c’était de l’acide sulfurique. D’autres fois, elle était blanche, c’était de la soude. Ces jours-là, on ne se baignait pas », se souvient Noëlle Arnaud, native de la Madrague et membre d’ASLS. « Encore aujourd’hui, je trouve que ça sent l’usine. » Sa maison en est distante de moins de 100 mètres. Au bout de sa rue, les grilles fermées du site stoppent la perspective.

Comment la rouvrir ? Construire l’avenir ? C’est la question qui se pose à ce quartier populaire en plein bouleversement. Le 8ᵉ arrondissement de Marseille est devenu à la mode et attire les investisseurs. Depuis la fermeture de l’usine, en 2009, un projet immobilier se profile. Un premier a été abandonné pour cause d’irrégularités, la friche a ainsi été rachetée en 2017 par un fonds d’investissement spécialiste de la dépollution, Gingko. « Au début, l’arrivée d’une société spécialisée dans la dépollution a rassuré tout le monde », se souvient Rolland Dadena.

La plagette en dessous du crassier, avec une pompe de l’usine. © Marie Astier/Reporterre

L’idée était que le coût de dépollution, évalué autour de 15 millions d’euros, sera ensuite absorbé par les bénéfices de l’opération immobilière. Le projet prévoit 95 logements, 64 places de « résidence seniors », et 108 locations touristiques, ainsi que des commerces de proximité, un grand parking et une « Maison des calanques », pour le parc national voisin, auquel seraient restitués 5 hectares sur les 8 acquis par le fonds suisse. Gingko promet « un écoquartier pour redonner vie au site ».

Mais, les membres de l’association Santé Littoral sud ont déchanté. Conviés à des réunions par Gingko, ils en sont ressortis déçus. Ils voulaient des garanties sur la protection de la population pendant la période de dépollution. Comment éviter que les poussières s’échappent d’un aussi grand crassier, d’une aussi grande friche ? « De réunion en réunion, on a vu que les précautions baissaient », estime Élisabeth Oliva, membre de l’ASLS.

Guilaine Dubois, membre de l’association Santé littoral sud. © Marie Astier/Reporterre

« Notre crainte est que les travaux soulèvent toutes ces pollutions et que les poussières retombent sur le quartier », explique-t-il. L’association pour la qualité de l’air Atmo Sud a effectué des mesures du quartier pendant un an. Elles ont été ensuite analysées à la demande de Santé Littoral sud par un docteur de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) à la retraite, Gilles Nalbone. Selon son rapport, les émissions de zinc, d’arsenic, de plomb et de nickel ont plusieurs fois dépassé les normes en plusieurs endroits du quartier, bien que les mesures aient été faites en période de confinement. La faute, probablement, à des travaux de faible ampleur. « Dès qu’il y a des petits travaux, même pour une canalisation, la pollution s’échappe », insiste Rolland Dadena. En cas de dépollution du site, donc de travaux bien plus volumineux, « on peut donc raisonnablement penser […] [que] cet empoussièrement soit encore plus important en intensité et en surface impactée », conclut l’expert.

Gingko assure de son côté que le « chantier de dépollution donne priorité à la sécurité ». Une brumisation d’eau, un « travail en zone confinée » (sous des « tentes ou bâtiment en dépression »), des « camions benne étanches » ou encore un « liant cellulosique » devraient retenir les poussières. Une modélisation 3D des envols de poussière doit permettre de définir les « mesures adaptées ». Les pollutions, elles, devraient être soit évacuées, soit « encapsulées » sous des dalles permettant de créer « comme un sarcophage ». La dépollution et stabilisation des terres contaminées par les plantes devrait aussi être utilisée.

À gauche, le port de la Madrague et à l’arrière-plan, Marseille. © Marie Astier/Reporterre

Des paroles rassurantes que, après des années d’attente, de plus en plus d’habitants ont envie de croire. Dans ce quartier en pleine mutation, cette affaire de pollution divise. Une nouvelle génération plus aisée investit le quartier. « Les gens arrivent avec des budgets énormes, achètent à 8 000 ou 10 000 euros le mètre carré pour faire du AirBnB », regrette Guilaine Dubois, membre de l’ASLS. Certains craignent donc qu’à trop parler pollution, on fasse baisser la valeur d’un bien acheté à prix d’or. « Au contraire, si le site est bien dépollué, ce sera un atout », proteste Rolland Dadena.

D’autres voudraient tourner la page. « Faut arrêter de freiner. Depuis 2009 ça traîne, rien n’est fait », estime Robert Rocchi, interpellant avec bienveillance les militants, qu’il connaît bien. Natif du quartier, à près de 75 ans, il fait partie de la vague d’immigrés italiens arrivés après la Seconde Guerre mondiale : « On a trouvé la mer et l’usine. Cette dernière nous faisait manger. On allait y prendre la douche. Même le stade du quartier appartenait au patron. » Difficile, donc, de la critiquer, même aujourd’hui.

« Mais, la pollution, il y en a », insiste Rolland Dadena. « C’était tabou », reconnaît l’ancien. Guilaine Dubois, une génération de moins, enchaîne : « Mon oncle y travaillait, on courait au-dessus des barriques pleines de produits avec mes cousins, et on montait sur la cheminée rampante. » Cette autre cheminée, fixée à la colline au-dessus de l’usine, était censée guider les fumées toxiques loin du village. C’est là que les plus forts taux de polluants ont été trouvés. « Dans les familles, les gens commencent à peine à parler, admettre que oui, ils ont eu des malades, dit Rolland. On a retrouvé des registres à l’Hôtel-Dieu qui évoquent les ouvriers traités pour plombémie. »

Les slogans des derniers ouvriers grévistes sont toujours visibles sur les murs de l’usine. © Marie Astier/Reporterre

Dans le cadre d’une enquête nationale sur les établissements scolaires, on a aussi appris que l’école primaire était polluée. Elle jouxte la friche. Une première mobilisation des parents a eu lieu, encouragée par la venue de l’émission Envoyé spécial, début 2018. Les journalistes avaient fait analyser les cheveux de 11 enfants : 10 d’entre eux avaient présenté des traces de plomb. Puis, la terre polluée a été remplacée ou recouverte, une ventilation mise dans le vide sanitaire des bâtiments pour éviter des remontées de gaz de sol dans les classes. Insuffisant, selon M. Dadena : « Quand on trouve autant de plomb dans une école, on devrait faire des analyses complémentaires. Mais l’ancienne municipalité a tout fait pour étouffer l’affaire, elle a fait croire que l’école allait fermer. »

Certains parents ont retiré leurs enfants de l’école, d’autres ont préféré arrêter la mobilisation par crainte de voir l’école fermer. « J’habite juste à côté, seule une grille nous sépare de l’école. On ne va pas fermer l’école et continuer de vivre dans un quartier pollué, ce n’est pas cohérent. S’il y a une mobilisation, ce doit être de tout le quartier », estime Christine Jiaramidaro, déléguée des parents d’élèves à l’époque. « Si on a peur de la pollution, on n’habite pas ici », approuve Nicoletta Perlo, déléguée actuelle pour l’école primaire. « Les gens prennent prétexte de la pollution pour contourner la carte scolaire. Mais c’est en fait une affaire de mixité sociale, il y a très peu d’inscriptions parce que les enfants des HLM vont dans cette école. » « Les travaux ont été faits, c’était beaucoup de polémiques pour pas grand-chose », dit Manon Morand, directrice de l’école élémentaire.

On voudrait passer à autre chose, reprendre une vie normale. « Gingko, c’est un professionnel de la dépollution, il faut essayer de ne pas trop le braquer. On n’aura pas mieux comme projet », estime une autre mère d’élèves, Ariane Gil, tout en regrettant que l’Agence régionale de santé n’ait pas poursuivi des analyses de sang des enfants.

À l’entrée des écoles maternelle et élémentaire de la Madrague de Montredon. © Marie Astier/Reporterre

Rolland Dadena, lui, ne lâche rien : « Gingko a fait les diagnostics de pollution du site. Puis, ils se sont arrêtés en cours de route. On attend toujours le plan de gestion, les moyens prévus pour dépolluer, avec un dispositif de protection renforcé. »

Le dossier se débloquera-t-il bientôt ? Le calendrier de Gingko indique qu’il pensait commencer les travaux de dépollution début 2021. En fait, le permis de construire est toujours en discussion avec la nouvelle mairie, qui joue la prudence. « On ne veut pas qu’il y ait juste une dimension immobilière forte pour rentabiliser le projet, explique Mathilde Chaboche, adjointe chargée de l’urbanisme. Il y a l’enjeu de santé environnementale pour cesser d’exposer les riverains aux pollutions, et puis on voudrait avoir aussi de la mixité, du logement social. »

Une fois le permis accepté, ce ne sera alors que le début d’une nouvelle série de procédures, comprenant notamment une étude de l’impact des travaux et du projet sur l’environnement, et une enquête publique pour recueillir l’avis des habitants. L’Association Santé Littoral sud, elle, préférerait une consultation en amont, afin que le projet soit pensé avec les habitants. « Cela fait dix ans que les projets nous tombent dessus sans concertation », justifie son président. Il espère pourtant que la carte postale retrouvera bientôt de belles couleurs : avec une dépollution bien faite, « le quartier peut sortir gagnant. On a le parc national des Calanques juste à côté, on a plein d’atouts ! »

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