À Marseille, sur la plage, le changement climatique est pris avec fatalisme

16 juillet 2015 / Catherine Thumann (Reporterre)

À Marseille, la chaleur tombe drue. Fuyant le bitume, les habitants se réfugient sur les rivages de la cité phocéenne. Un littoral qui devrait, à terme, être sérieusement grignoté par la montée des eaux. Qu’en pensent les habitués de la très populaire plage des Catalans, située à dix minutes du Vieux Port ?


- Marseille, correspondance

Difficile de se frayer un chemin entre les serviettes et les parasols qui inondent le sable des Catalans. Seul au milieu de la foule allongée, un homme âgé regarde l’horizon protégé par une casquette « Marseille » vissée sur le chef. Il s’appelle Joël. « Et mon nom va vous faire rire, c’est Cassoulet ! » « Je viens ici depuis 1975. Maintenant que je suis à la retraite, je m’installe une heure par jour sur la plage, ça me passe le temps. Il y a beaucoup de monde, mais j’aime ça, c’est agréable. Ils veulent faire un hôtel de luxe au-dessus de la plage et la privatiser. J’ai entendu dire que ça coûterait 5 euros l’entrée. Autant dire que les familles ne pourront plus venir », déplore cet ancien électrotechnicien dans le nucléaire.

A-t-il observé une érosion de la plage en quarante ans de fréquentation ? « Ah oui, bien sûr. Vous voyez le rocher là-bas ? Eh bien le sable allait jusqu’à lui dans les années 70. Aujourd’hui il est à plus de cinq mètres du bord. »

Joël

Non loin de Joël, à quelques pas des maîtres nageurs, Arafet, Tarif et Mohamed, trois trentenaires d’origine tunisienne, ont planté un parasol sous lequel ils m’invitent à me mettre à l’ombre. « On vient ici tous les jours, parfois deux fois par jour. On aime bien la plage des Catalans parce que c’est la plus proche de chez nous », explique simplement Mohamed, installé depuis dix ans à Marseille. Son ami Arafet me dit qu’il est agent de sécurité. « Et moi je suis le voleur ! », complète Tarif avec humour.

Ont-ils entendu parler du réchauffement climatique et de ses conséquences ? « Bien sûr on suit, le trou dans la couche d’ozone, le Pôle Nord qui décongèle, tout ça. A la télé, on en entend parler. Mais ça craindra dans très très longtemps. Il paraît que les pays d’Afrique pourraient être un jour plus froids que ceux d’Europe », avance Mohamed. « On ira au bled faire du ski ! » rebondit Tarif.

Je leur fais part des observations de Joël sur l’érosion de la plage. « Ah mais c’est rien, 5 ou 10 mètres en quarante ans ! Quand j’aurai 60 ans, elle sera ici, à mes pieds », imagine Tarif. « Et tes enfants, tu y penses ? », lui reproche Arafet, avant de poursuivre : « Les politiciens, ils ne pensent qu’au pétrole. » « Et puis bon, chacun ses problèmes. De notre côté, il faut survivre au quotidien, gagner de l’argent. On n’a pas le temps de penser à la nature », conclut Mohamed, sans espoir.

Arafet

"Après eux le déluge…"

Derrière eux, deux intermittents de la région parisienne prennent un bain de soleil entre les répétitions. « Quand on voit l’état de saleté de l’eau ici, on pense au sixième continent de plastique créé par l’homme », observe Jean-Marie. « Quand tu plonges, tu as l’impression que tu vas ressortir avec un pot de yaourt sur le nez ! », témoigne Manuel.

« Dans les années 70, des scientifiques ont essayé d’alerter tout le monde sur le réchauffement climatique. A l’époque, il était encore possible de ralentir, de changer nos habitudes. Aujourd’hui c’est mort, c’est foutu », estime Jean-Marie, avant d’ajouter : « C’est aux grands groupes de faire des efforts, ce sont eux qui polluent le plus. Mais les patrons, ce qu’ils veulent, c’est faire du profit. La planète, ils s’en fichent. Après eux le déluge… »

Manuel et Jean-Marie

Je poursuis mon périple sur le sable brûlant jusqu’à Vanessa, très soucieuse du changement climatique, mais surtout consternée par les détritus dans l’eau. « Tout est décalé. L’été a commencé très tard et il est extrêmement chaud. Il y a trop d’irrégularités, ce n’est pas normal. Et puis le gros problème ici, ce sont les déchets. Tout le monde s’en inquiète, mais personne ne fait d’efforts. Il y a beaucoup de « je-m’enfoutistes » à Marseille. Alors, oui, la mer est bonne, évidemment, mais elle est dégueulasse. Dans les eaux plus claires, plus propres, comme dans les Calanques, elle est plus froide. »

A-t-elle déjà entendu parler de la possible disparition des plages ? « Oui, notamment en Camargue. Mais je n’imagine pas ma ville sans plages. Ce ne serait plus Marseille. Ici, avec trois francs six sous, on peut s’amuser. Il n’y a pas besoin d’être milliardaire pour avoir accès à la mer. »

Tout près de l’eau, Véronique, employée de la SNCF, et Raphaël, cuisinier, s’apprêtent à quitter les Catalans. Auprès d’eux aussi, on entend de l’inquiétude mêlée à un sentiment d’impuissance. « A chaque fois que les pays passent des accords, c’est pour dans vingt ans ! Et ça me rend folle. Ils ne font aucun effort réel. Il y aurait sans doute moyen d’utiliser des sources d’énergie moins polluantes que le pétrole, mais il y a tellement d’argent en jeu, les Etats ne font rien… », observe Véronique, avant de me lancer un défi : « Avant qu’on n’ait plus de plage, allez donc prendre un petit bain ! »

Véronique et Raphaël

Je longe la rive les pieds dans l’eau, mais son aspect n’invite effectivement pas à la baignade. Mon périple sous le soleil de cette fin d’après-midi se termine auprès de Carmen et Sophia, deux jeunes femmes du 13e arrondissement. La première est coiffeuse, la seconde secrétaire. « On se sent très mal informées sur ces questions », regrette Carmen, qui a « vaguement » entendu parler du réchauffement climatique. « Les gens ne se sentent pas du tout concernés par tous ces changements. Il y a des signes, mais c’est plus tard que ce sera grave. Les personnes les plus haut placées devraient nous passer des messages clairs, mais elles ne le font pas », conclut Sophia.


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Lire aussi : « On voit bien que ça part à la dérive, mais on ne peut rien faire. » Paroles d’un café marseillais sur le changement climatique

Source et photos : Catherine Thumann pour Reporterre


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