À New York, le Covid-19 assiège les asthmatiques du South Bronx

Durée de lecture : 7 minutes

29 avril 2020 / Alexis Buisson (Reporterre)



Déjà victimes de la pollution atmosphérique, les très nombreux asthmatiques du quartier new-yorkais du South Bronx vivent dans la peur de contracter le virus. Pauvres, « travailleurs essentiels » et sans couverture maladie, ils sont démunis face à la pandémie.

  • New York (États-Unis), reportage

« Chaque jour nous est donné en ce moment. » Derrière son masque coloré fabriqué à partir d’une nappe et d’élastiques collés bout à bout, Daniel Chervoni se montre philosophe. Tous les jours, ce jardinier barbu de 63 ans se rend à Brooks Park, un petit jardin communautaire du South Bronx. Personnage de ce quartier à l’extrémité sud du Bronx, où il a grandi, il vient arroser les plantes disposées sous une petite serre. Il en profite pour nourrir ses poules et diriger les quelques volontaires qui continuent, en nombre limité, à lui prêter main-forte malgré le Covid-19. « C’est mon havre de paix ici », confie-t-il, tout en arrosant des plans de tomates.

À chaque sortie, « Danny » prend un risque : il est asthmatique depuis sa naissance. Or, l’asthme est considéré comme un facteur de comorbidité du Covid-19. En temps normal, ses problèmes respiratoires sont tels qu’il ne se déplace jamais sans son inhalateur et évite les fumeurs comme la peste. Chez lui, il possède deux respirateurs et dort avec un appareil pour prévenir l’apnée du sommeil. « J’ai eu une frayeur l’autre jour : j’ai éternué. Cela m’a fait gamberger : suis-je malade ? confie-t-il. On réalise que ce virus n’est pas une blague. Même si cela rend ma respiration encore plus difficile, je porte mon masque tout le temps. Sauf quand je suis seul dans le jardin ou enfermé dans mon appartement . »

« Il y a des salles de classe qui sont remplies de 90 % d’asthmatiques » 

Daniel Chervoni n’est pas le seul à ressentir la menace du Covid-19 dans le South Bronx, l’un des quartiers les plus pauvres des États-Unis. À 97 % noir et hispanique, il concentre tellement d’asthmatiques qu’il est surnommé « Asthma Alley » (« allée de l’asthme »). Ses habitants sont hospitalisés cinq fois plus pour cause d’asthme que la moyenne nationale et jusqu’à douze fois plus que certains quartiers de Manhattan. La maladie respiratoire n’épargne pas les plus jeunes. « Il y a des salles de classe qui sont remplies de 90 % d’asthmatiques », raconte Mychal Johnson, cofondateur de l’association de justice environnementale South Bronx Unite.

Pour lui, le coupable est tout trouvé : la quantité de particules fines dans l’air, plus élevée que la moyenne municipale. Et pour cause, la zone est encerclée par trois grandes autoroutes qui charrient un flot ininterrompu de voitures et de poids lourds. Puis, il y a les centres de traitement de déchets, les centrales et les nombreux entrepôts et dépôts qui se sont multipliés ces dernières décennies dans le sud du quartier, au bord de la Harlem River, le cours d’eau qui sépare Manhattan du Bronx. Tous les jours, des milliers de camions de livraison s’y rendent en empruntant les rues et avenues du voisinage. Selon une étude de l’université NYU, 50 % des enfants du South Bronx, de la maternelle au CM1, vivent à proximité d’une autoroute ou d’un itinéraire de camions.

Daniel Chervoni dans la serre d’un jardin communautaire de South Bronx.

Parmi les cibles des associations locales, la société FreshDirect, grande marque de livraison d’aliments bio. Mychal Johnson et d’autres écologistes locaux ont dénoncé son implantation en 2015 en soulignant le surcroît de pollution généré par ses véhicules. Et ce, alors que les services de l’entreprise sont utilisés par des consommateurs blancs qui n’habitent pas ici. Un phénomène d’« iniquité de pollution » qui va bien au-delà du Bronx : selon une étude publiée dans la revue PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America) en 2019, des chercheurs ont trouvé que les Étasuniens blancs étaient moins exposés à la pollution de l’air causée par leur consommation que les Noirs et les Hispaniques.

« Beaucoup de personnes dans les parties les plus pauvres de la ville vivent tassées dans de petits appartements » 

Le manque d’espaces verts et d’arbres n’aide pas non plus. À part quelques petits jardins communautaires comme Brook Park, ouverts par des habitants déterminés à changer la vie de quartier, le South Bronx, 500.000 habitants, ne compte qu’un parc d’envergure. « Beaucoup de locaux souffrent aussi d’obésité et d’hypertension. Nous vivons dans des logements de mauvaise qualité. L’éducation à la santé, notamment comment manger sain, manque. Ce racisme systémique que nous subissons depuis des décennies contribue grandement à la situation actuelle », résume Mychal Johnson.

Même si le nombre de morts du Covid-19 liés à l’asthme n’est pas connu, la pandémie maltraite le Bronx plus que les autres arrondissements de New York (Brooklyn, Queens, Manhattan, Staten Island). Il compte, en proportion, plus de malades et on y meurt deux fois plus du nouveau coronavirus que dans le reste de la ville, selon un calcul réalisé par le site d’information local The City. Dans le South Bronx en particulier, les chiffres du département de la Santé new-yorkais montrent qu’entre 59 et 76 % des tests de dépistages réalisés sont positifs, ce qui fait du quartier l’un des plus infectés de la ville.

« Beaucoup de personnes dans les parties les plus pauvres de la ville vivent tassées dans de petits appartements. Ils sont des “travailleurs essentiels” (livreurs, chauffeurs de taxi…), qui ne peuvent travailler à distance, souligne Mark Levine, conseiller municipal qui préside la commission de la santé de la Ville. Surtout, les pauvres, les non-Blancs n’ont souvent pas les moyens de s’offrir une assurance médicale. Ce qui les rend plus vulnérables aux problèmes de santé comme le diabète ou les soucis respiratoires. »

Face à cette réalité, les asthmatiques du South Bronx apparaissent bien démunis. « C’est effrayant », reconnait Gwen, une asthmatique rencontrée dans la rue avec l’une de ses amies. Pour se protéger, cette sexagénaire afro-américaine tente de se tenir à distance de ses interlocuteurs et désinfecte toutes ses courses, mais la « distanciation » sociale est un luxe dans la barre d’immeuble où elle réside. En effet, les logements HLM gérés par la ville de New York, nombreux dans le Bronx, ont été décrits comme des « usines à Covid-19 » en raison des conditions de surpeuplement dans lesquelles vivent les résidents. « On essaye de rester chez soi le plus possible ou de s’entraider. Mais, certaines nuits, j’ai du mal à dormir à force de penser à ce virus », raconte-t-elle.

« Hors de question de sortir. Nous nous faisons tout livrer » 

À New York, le confinement est volontaire, mais Blanca Ortiz, mère au foyer asthmatique tout comme trois de ses cinq enfants, ne veut pas prendre de risques : « Hors de question de sortir. Nous nous faisons tout livrer. Heureusement, mes enfants ne passent pas beaucoup de temps dehors d’habitude », confie-t-elle au téléphone.

« Même s’il faut faire plus d’études sur les liens entre l’asthme et le Covid-19, il y a beaucoup d’inquiétude et de préoccupation », reconnait Acklema Mohammad, une docteure à Urban Health Plan, un centre de soins pédiatriques présent dans le South Bronx et qui suit 13.000 asthmatiques. Elle et ses équipes ont mis en place des visites virtuelles chez les patients à haut-risque et leur rappellent de prendre leurs médicaments. « La bonne nouvelle, c’est que le Covid-19 les pousse à être plus rigoureux sur leur traitement. Avant, ils ne s’y tenaient pas. »

Daniel Chervoni fait remarquer que beaucoup d’asthmatiques n’ont pas accès aux médicaments, trop coûteux, et préfèrent se priver d’inhalateur, quitte à se retrouver en situation d’insuffisance respiratoire. « Certains meurent car ils n’ont pas d’inhalateur sur eux », dit-il. Lui s’inquiète du déconfinement, prévu pour le 15 mai dans l’État de New York. « En ce moment, il y a moins de fumeurs dans les rues, à part ceux qui consomment de la marijuana. Le nombre de voitures s’est réduit aussi. D’une certaine manière, c’est mieux pour les asthmatiques, observe-t-il. Mais, quand tout le monde va pouvoir ressortir, cela va être difficile de se protéger, surtout les enfants, qui n’ont pas conscience du danger. »


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Lire aussi : La pollution nous rend plus vulnérables au coronavirus

Source : Alexis Buisson pour Reporterre

Photos : © Alexis Buisson/Reporterre sauf
. chapô : le 20 avril, sur le parking du NYC Health + Hospitals/Gotham Health Morrisania dans le Bronx, à New York. © Timothy A. Clary/AFP

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