À Noël, on peut être écolo et offrir des cadeaux

21 décembre 2017 / Émilie Massemin (Reporterre)

Pourquoi, à Noël, offrir des cadeaux qui souvent ne serviront pas et dont la fabrication a un coût pour l’environnement ? Parce qu’offrir reste un rite social et familial incontournable. Reporterre est revenu aux origines de cette tradition. Et explore les pistes de cadeaux plus écolos.

À Noël, cadeaux ou pas ? Difficile pour les écolos d’échapper au dilemme. Nous avons recensé les débats familiaux, rien qu’au sein de l’équipe de Reporterre. Il y a la sœur qui veut les supprimer, prônant la lutte contre le gaspillage et critiquant la société de consommation. En face, son frère défend le « plaisir d’offrir ». Une grand-mère a de son côté déjà commencé à affaiblir l’esprit de Noël depuis quelques années en supprimant les papiers cadeaux. Trop de déchets, et puis, après tout, les enfants sont grands. Un oncle a, lui, instauré le jeu de « l’ami secret » : chacun tire au sort une seule personne à qui faire un cadeau. Et en plus avec budget limité !

Anti-écolo, les cadeaux ? « Le public qu’on rencontre se préoccupe de produire le moins de déchets possible et de limiter ses impacts négatifs sur l’environnement lors de la période de Noël — surconsommation d’aliments, emballages, décorations jetables, etc. Or, le cadeau a un poids écologique : il est fabriqué, transporté, emballé », confirme Julie Sauvêtre, chargée de programmation et de communication à la Maison du zéro déchet, à Paris.

Pourtant, difficile de remettre en question les cadeaux. C’est que ces derniers représentent bien plus que des échanges de biens. « On les appelle “dons” en anthropologie. Ils matérialisent les relations sociales, explique Sophie Chevalier, anthropologue et coéditrice de l’ouvrage Les cadeaux, à quel prix ? (éd. Armand Colin, 1998). Ils inscrivent les individus dans un cycle d’échanges contraignants qui répondent à trois règles définies par Marcel Mauss, un des fondateurs de l’anthropologie : donner, recevoir, et rendre. » Dans son Essai sur le don (PUF, 1968), Mauss définissait le don comme un « fait social total », qui crée et entretient des liens d’interdépendance entre les individus, par un cycle infini de dons et de dettes. Gare à ceux qui le rompent : cela équivaut à déclarer la guerre.

Les présents à Noël n’échappent pas à la règle : « N’ironisons donc pas sur cette grande foire annuelle où les fleurs, les bonbons, les cravates et les cartons illustrés ne font guère que changer de main ; car, à cette occasion et par ces humbles moyens, la société toute entière prend conscience de sa nature : la mutualité », a écrit l’anthropologue Claude Lévi-Strauss en 1955 dans « Offrir, c’est souhaiter ». « Le petit cadeau, l’enveloppe à votre concierge, par exemple, entretient la relation, même lâche. Ça met un peu d’huile dans les rouages », assure Mme Chevalier.

Dans la microsociété de la famille et des amis, les cadeaux peuvent jouer le rôle de thermomètre des relations affectives. « Plus vous faites un effort pour que le cadeau soit personnalisé, c’est-à-dire pour qu’il contienne quelque chose de votre identité et de ce que vous pensez qui va plaire à l’autre, plus vous dites quelque chose de l’importance que vous accordez à cette relation, souligne Mme Chevalier. Contrairement à ce qu’on croit, les échanges de cadeaux ne sont pas entièrement gratuits. On évalue ce qu’on reçoit, à son prix ou à l’effort que la personne a dû fournir pour le fabriquer. » C’est particulièrement le cas des cadeaux « chauds » offerts aux personnes proches, observe le sociologue et anthropologue Dominique Desjeux. « Contrairement aux cadeaux “froids” offerts par des connaissances et parfois revendus après les fêtes, on ne se sépare pas des cadeaux “chauds”, même inutiles, observe-t-il. Un jour, lors d’une enquête au Brésil, j’ai découvert des flacons de parfum inutilisés, alignés en évidence sur la commode de la chambre. Quand j’ai posé la question à la dame, elle m’a dit qu’il s’agissait de cadeaux de sa fille. »

Des cadeaux pour conjurer l’hiver, la nuit et la mort

Les cadeaux de Noël s’échangent aussi à la période particulière de la fin d’année. Les rites actuels — catalogues, papier cadeau, vitrines illuminées — datent du XIXe siècle, observe la sociologue Martyne Perrot, auteure du livre Le Cadeau de Noël. Histoire d’une invention (Autrement, 2013). Mais leurs racines plongent dans les festivités ancestrales du mois de décembre : les saturnales antiques, les katchinas des Indiens pueblos, la Saint-Nicolas. Ces cérémonies du solstice d’hiver symbolisent le retour de la lumière après la nuit, écrivait en 1952 Claude Lévi-Strauss dans « Le Père Noël supplicié » : « Le progrès de l’automne, depuis son début jusqu’au solstice qui marque le sauvetage de la lumière et de la vie, s’accompagne (...) d’une démarche dialectique dont les principales étapes sont : le retour des morts, leur conduite menaçante et persécutrice, l’établissement d’un modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents, enfin le triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts comblés de cadeaux quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne. » Aujourd’hui, on n’a plus peur des esprits des défunts, mais de la mort elle-même, observait l’anthropologue. D’où l’importance du mythe du Père Noël, censé conjurer l’angoisse de la finitude : « Les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir. »

Un exemple de carte cadeau.

Quelles pistes pour concilier le poids de ces symboles et la nécessité écologique de lutter contre la surconsommation et le gaspillage ? Pour les cadeaux aux connaissances, voisins, concierge ou collègue, offerts par convention sociale, ça s’annonce un peu compliqué. Mais pour les proches, des marges de manœuvre existent. « On peut déjà réfléchir à des cadeaux plus éthiques et responsables, conseille Mme Sauvêtre. Première option, les cadeaux dématérialisés : une carte d’abonnement au cinéma ou au théâtre, un bon pour un restaurant ou un cours de sport… » Les plus créatifs — couturiers, peintres, bricoleurs, cuisiniers… — peuvent aussi fabriquer leurs cadeaux. « En plus, on sait ce qu’on met dedans. Par exemple, si l’on fait un cadeau alimentaire, on peut acheter les ingrédients en vrac », apprécie-t-elle. Elle-même fait de la sculpture sur poterie et des cosmétiques maison très appréciés de ses amies. Il lui est aussi arrivé d’acheter des cadeaux d’occasion. « Le produit a déjà été fabriqué et transporté ; on ne gâche pas ces ressources une seconde fois. Et aujourd’hui, vous avez autant de choix qu’en neuf. »

Autre possibilité, offrir du temps. « Il m’arrive souvent de dire à un proche qu’en guise de cadeau je lui réserve tout un samedi, pour une balade et un café, puis un théâtre ou un dîner. Parfois, je combine : j’offre les ingrédients pour les cosmétiques maison et je passe l’après-midi à expliquer comment les fabriquer, raconte Mme Sauvêtre. Dans notre société, donner de son temps a plus de valeur qu’un produit neuf. Il nous est tous arrivé de nous dire “je n’ai pas eu le temps de m’occuper de son cadeau, je ne vais pas me casser la tête, je vais lui acheter un truc tout fait à cinquante euros”. » Elle-même a choisi son camp : moins d’argent, plus d’attention : « Je joue sur les à-côté : un joli tissu d’emballage, un mot personnalisé et affectueux rédigé à la main. »

Sortir de la spirale du don - contre-don

Marie-Claude François Laugier, psychanalyste et auteure de L’argent dans le couple et la famille (éd. Payot, 2007), abonde en ce sens : « Acheter un cadeau à la va-vite peut être une manière de se débarrasser de la personne. Alors que passer du temps avec… Je m’occupe d’une personne âgée, elle préfère que je passe une après-midi à parler avec elle plutôt que je lui offre des chocolats ! » Seule exception, les enfants « qui se racontent et se montrent leurs cadeaux. Il est important qu’ils ne se sentent pas brimés et mis à l’écart du groupe. Mais, on peut leur mélanger objets joliment emballés, et cadeaux “gratuits”, comme un bon pour une cabane dans le jardin avec papa ».

Un emballage maison et réutilisable.

Elle aussi plaide pour des cadeaux simples et personnalisés. « Le destinataire est-il gourmand ? Si oui, je lui offre des confitures maison faites avec des fruits de mon jardin. Je me souviens qu’on m’a offert un jour un album photo d’un animal de compagnie que j’adorais, ce qui m’a beaucoup touchée. » L’enjeu pour la psychanalyste est de sortir du cycle du don - contre-don de Mauss, qu’elle considère comme une spirale infernale : « Offrir un cadeau excessif peut servir à montrer qu’on a les moyens, à dominer l’autre et à le rendre débiteur. Il faut revenir au don “gratuit”, sans espoir de retour. Offrir un cadeau doit servir à montrer à l’autre qu’on l’aime et qu’on a pensé à lui ! »

Reste à convaincre l’entourage d’accepter le cadeau immatériel ou symbolique. Dans de nombreuses familles, « le prix du cadeau est corrélé à la puissance du lien, rappelle M. Desjeux. Certains ont honte de faire des cadeaux trop petits. » Bonne nouvelle toutefois, l’époque est propice au changement. « On est dans une telle société de surabondance que l’importance accordée aux objets matériels semble s’être amoindrie », observe Mme Chevalier. Pour Mme Sauvêtre, l’important est de faire preuve de cohérence et de pédagogie : « Cela fait plusieurs années que j’adopte un mode de vie zéro déchet. Les premiers Noëls, j’avais du mal à assumer des cadeaux qui coûtaient moins cher, même s’ils avaient plus de valeur à mes yeux, donc je n’ai pas franchi le pas tout de suite. Mais finalement mes proches l’ont bien accepté, parce qu’ils ont vu que ce n’était pas une lubie à Noël, mais un choix de vie. »




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Lire aussi : Cadeaux de Noël : et si on pensait autrement ?

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Sarah Poli sauf :
. chapô : Pixnio (CC0)

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