À Oman, la bataille pour sauver l’oryx des braconniers - et du pétrole

6 mai 2017 / Quentin Müller et Sebastian Castelier (Reporterre)



Animal symbole de la péninsule Arabique, l’oryx avait disparu du Sultanat d’Oman en 1972. Sa réintroduction a été gâchée par un projet pétrolier et les animaux mis en liberté subissent la loi des braconniers.

  • Jiddat al-Harasis (Oman), reportage

Un animal blanc aux longues cornes déambule timidement et en liberté autour des enclos de ses congénères. Cet oryx arabe, né en captivité, fait partie d’un groupe d’une vingtaine d’individus relâchés en début d’année. Hani al-Saadi, un biologiste de 28 ans, a passé la journée de la veille en excursion. Il sort de son bungalow décrépi par les tempêtes de sable, surélevé par des briques de béton. En tenue une pièce de couleur kaki, il lâche, d’un air soucieux : « Hier, j’en ai vu trois dans la grande réserve. Je n’ai en revanche pas trouvé trace des autres… » « Lui, là, dit-il en désignant un animal égaré, il a du mal à couper le cordon. Son cas montre pourquoi il est complexe de réintégrer les oryx dans la grande réserve. »

L’équipe à laquelle appartient Hani al-Saadi travaille dans le cadre du plan de réintroduction des oryx dans la réserve d’al-Wusta. « Nous avons en tout 637 individus dans un enclos gardé, où nous les nourrissons et les surveillons. Parfois, nous en relâchons dans la grande enceinte », dit-il. Après avoir totalement disparu d’Oman, plusieurs oryx ont été réintroduits dans la réserve sauvage d’al-Wusta, située dans le désert du Jiddat al-Harasis, au centre-sud d’Oman, en 1982. « Le projet, débuté avec dix oryx, fut un grand succès. Le nombre d’animaux a augmenté régulièrement pour atteindre plus de 400 individus en 1996 », observe le rapport Arabian Oryx Regional Conservation Strategy and Action Plan.

Mais en 2007, optant pour un projet de prospection pétrolière, l’État omanais a décidé de réduire de 90 % la superficie de la réserve, alors inscrite sur liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1994. L’institution internationale a alors retiré le site de sa liste prestigieuse, une première dans son histoire. « L’habitat des animaux a décliné et beaucoup d’espèces se sont raréfiées. Ces gens de la compagnie pétrolière sont venus, ont tout creusé, détruit… et certains se sont filmés en train de chasser des animaux, dont les oryx. Avant, il y avait une vraie diversité nécessaire aux oryx. Aujourd’hui, il nous reste quoi ? Les chasseurs. »

« Les braconniers sont notre occupation principale » 

D’énormes antennes immaculées pointent vers un ciel nuageux. Du linge pend à un fil surélevé tandis qu’un drapeau omanais indique le sens du vent. Construit dans les années 1980 par les Anglais, le campement a l’âme britannique et l’accueil omanais. Lorsque le vent souffle et le sable s’élève, il a tout d’un village de la planète Tatooine, dans le film Star Wars. Une Range Rover couleur sable zigzague entre les bungalows. Le claquement de la portière du 4x4 effraie une antilope venue cueillir la rosée du matin. Thany Harsusi et Ahmed Harsusi descendent du véhicule. Ils sont de garde aujourd’hui. Le premier porte une veste militaire, le second un fusil mitrailleur M16, en cas de confrontation avec des braconniers.

Le ranger Thany Harsusi.
Le ranger Ahmed Harsusi.

Sur sa terrasse d’un bois usé par le vent et les tempêtes, Haithem al-Amri, le manager de la réserve d’al-Wusta, prend le café. Voilà presque six ans que cet Omanais, diplômé en Écosse en préservation d’animaux sauvages, a la responsabilité de la protection des oryx. Il a passé la journée de la veille à la cour de justice de Nizwa pour un énième cas de vandalisme de l’immense enclos qui couvre les 2.824 km² de la réserve (en page 16 du rapport). Mais il y a plus inquiétant selon lui : « Les braconniers sont notre occupation principale. On doit parfois discuter avec des gens qui ont des fusils. Cette année, deux rencontres auraient pu tourner au drame. Les braconniers viennent armés à bord de plusieurs voitures. Un jour, ils ont encerclé un de mes rangers. Je n’ai pas révélé ce qui s’était passé à tous mes hommes, de peur de les effrayer », chuchote Haithem al-Amri.

Dans leur Range Rover, Thany Harsusi et Ahmed Harsusi filent dans l’immensité désertique et caillouteuse. Le premier a 21 ans, le second 25. Leur patrouille va durer plus de sept heures. Les hommes roulent à vive allure et scrutent le moindre nuage de fumée à l’horizon, la moindre trace inconnue de pneus ou de pas humains. Après une longue inspection là où le grillage de l’enclos a été arraché, les deux rangers filent vers quelques chameliers venus du Bangladesh. La poignée d’éleveurs immigrés sont les yeux et oreilles des rangers. Mais pas tous : « Un jour, on a découvert que certains chameliers coopéraient avec des braconniers », raconte le manager. Après avoir bu un peu de lait de chameau, les rangers questionnent l’éleveur sur le probable passage de braconniers.

Les deux rangers constatent les dégâts causés à la clôture.

Le nombre d’oryx en liberté dans la réserve naturelle reste proche du néant 

Après plusieurs dizaines de kilomètres et d’heures de 4x4 sans rien discerner à l’horizon, Thany aperçoit un tas de sacs abandonnés. À l’intérieur, des balles de calibre 7 mm, souvent utilisé pour la chasse. Les deux hommes prennent les pièces à conviction et brûlent le reste. Soudain, une voiture file au loin. Les rangers la prennent aussitôt en chasse et lui coupent la route. Le conducteur n’est qu’un chamelier connu de la patrouille. Ahmed lui demande fermement d’ouvrir sa portière pour le contrôle. « En cas de confrontation avec des braconniers, ce qui ne m’est jamais arrivé, on a le droit de tirer une fois en l’air s’il ne coopère pas. S’il prend la fuite ou nous tire dessus, on peut répliquer », dit le ranger, qui a suivi une formation de trois mois dans un camp de l’armée.

Non loin du bungalow d’Haithem al-Amri, le manager de la réserve d’al-Wusta, se tient une réunion des anciens de la tribu Harsusi, responsable de la protection des oryx depuis 1980 et à l’origine de la création du camp. À l’intérieur d’une majles, le lieu où se rassemblent uniquement les hommes, une bûche rongée par le feu est en passe de s’éteindre. Le cheikh Salem Chamli Harsusi est étendu sur un tapis, la barbe blanche, le massar coloré sur la tête et vêtu d’une dishdasha blanche. Il écoute paisiblement les conversations animées de ses cadets.

Mohamed Haziz, 70 ans, ancien chef des patrouille de rangers de 1980 à 2007, fait l’apologie des enclos construits en 2009. « Sans barrière, les animaux iraient vers les nouvelles habitations et sur les routes. Et puis, nous avons un gros problème de braconnage. Comment voulez-vous délimiter sans grillages une zone de protection contre les chasseurs ? Et cette compagnie pétrolière qui a pris toute la place ! » crie-t-il. À côté de lui, Abdulah Ahmad, 50 ans, n’est pas d’accord. Selon lui, « l’État a construit la clôture, car il ne nous croit pas capables de protéger les oryx alors que nous le faisons depuis toujours ». Dans cette cacophonie, le cheikh tranche : « Les compagnies pétrolières sont des bonnes choses, car elles offrent des occasions d’emplois pour nous. Et l’enclos, je suis contre, car il va contre nos traditions. Mais on fera avec. »

En attendant que la tribu Harsusi se mette d’accord, le nombre d’oryx en liberté dans la réserve naturelle reste proche du néant. Les touristes en quête d’animaux sauvages ne viennent pas. Pour le professeur Shaul Gabbay, expert du monde arabe et participant au Global Research Institute Posner Center for International Development, aux États-Unis : « La comparaison entre le secteur pétrolier et le secteur touristique n’est pas équitable. Le tourisme représente encore une contribution “à l’arachide et aux haricots” minime. À 3 % de l’économie — dans le meilleur des cas. »




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Lire aussi : Les mafias du trafic d’animaux poussent les espèces à l’extinction

Source : Quentin Müller pour Reporterre

Photos : © Sebastian Castelier/Reporterre

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