À Plélan-le-Grand, le parc éolien souffle à l’énergie citoyenne

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19 septembre 2020 / Manon Deniau (Silence)



Depuis fin 2008, les six éoliennes de Plélan-le-Grand, commune bretonne de 4.000 habitants, dans le sud de l’Ille-et-Vilaine, fonctionnent à plein régime. Leur moteur : l’énergie de douze personnes qui ont eu l’idée de produire leur électricité à l’aide d’une société coopérative.

  • Plélan-le-Grand (Bretagne), reportage

La brume recouvre les champs d’un manteau blanc opaque. En cette matinée de début février, elles sont invisibles. À moins de lever la tête en direction du ciel, impossible de remarquer que six éoliennes, dont les mats font cent mètres de hauteur et 82 mètres de palmes, sont installées à Plélan-le-Grand. Cette commune de plus de 4.000 habitant⋅es, basée à moins de quarante kilomètres à l’ouest de Rennes en Ille-et-Vilaine, dans le sud-ouest du département, n’est pas la seule à avoir des dames de fer sur le territoire. À cinq kilomètres de là, Maxent en dénombre trois. Mais c’est l’une des premières en France à avoir installé sur son territoire un projet impulsé par ses habitant⋅es.

Et cette solution s’est montrée gagnante : « Toutes les entreprises qui ont installé les éoliennes dans les villages alentours ont mis cinq à six ans de plus que notre projet qui est sorti de terre fin 2008, ce qui prouve que le faire avec les habitants est beaucoup plus efficace », se félicite a posteriori Patrick Saultier. Conseiller municipal de 2001 à 2020, il est l’une des personnes motrices de ce parc éolien qui produit de l’électricité pour toutes les habitations, les entreprises et les exploitations agricoles de la ville.

En 2001, cet ingénieur environnemental de formation de 53 ans venait de rentrer au conseil municipal et s’intéressait à ce qu’il passe au Danemark côté énergies renouvelables. « Là-bas, 20 % de l’électricité consommée est produite par le vent, dont 85 % des éoliennes appartiennent aux particuliers et aux agriculteurs, dit l’ancien conseiller municipal, assis dans le bar en face de la mairie. À l’époque, personne ne connaissait les éoliennes et on m’a répondu au sein de l’équipe municipale que le jour où des entreprises viendraient pour en mettre, on réfléchirait. Et ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd ! »

Deux ans plus tard, les développeurs toquaient à la porte de la mairie. Or, à la grande surprise du conseiller municipal, rien n’était pensé pour que les citoyen⋅nes plélanais participent au projet. Patrick Saultier n’en démord pas : « Il fallait que les habitants participent le plus tôt possible ! » Lui a fait son « service national obligatoire » de trois ans dans une ONG au Tchad, en Afrique centrale, dans laquelle il a été formé à l’animation de groupes. Ces méthodes apprises à l’étranger, il les applique en Bretagne.

Patrick Saultier, à gauche.

Une réflexion s’est enclenchée au sein de la mairie et, au fur et à mesure de réunions publiques et de stands sur le marché, un noyau dur de douze personnes s’est créé. « L’idée a été insufflée par un élu mais mise en place par les habitants », estime Patrick Saultier.

Chacun⋅e venait d’horizons différents : infirmière, responsable d’une agence Pôle emploi, professeur ou encore maraîcher bio… Tout le monde n’avait pas le même objectif de base. « Une partie s’est penchée sur la question des énergies renouvelables, l’autre était surtout intéressée pour faire un projet dans sa commune », se souvient Jean-René Leborgne, ingénieur des réseaux téléphoniques en pré-retraite de 62 ans, qui fait partie du comité-pilote.

« On a contribué à faire bouger les lois au niveau national »

Pendant plus de six mois, le groupe a planché sur le sujet une fois par semaine. La question du financement s’est posée en premier. Au départ, les membres ont mis de leur poche « entre 6.000 à 12.000 euros » et Patrick Saultier a effectué un travail fastidieux de recherche de financement pour enclencher une étude de faisabilité : « Pour ce type de projet, il n’existe pas de modèle. On s’adapte avec les compétences de tout le monde, on prend les énergies humaines du territoire ». Il fait référence, notamment, à un autre exemple de parc éolien citoyen : Énergie partagée, une coopérative de plus de mille actionnaires. Elle a installé en 2014 à Béganne, dans le Morbihan, quatre éoliennes après douze ans de structuration due à des problèmes juridiques et financiers.

« On a eu beaucoup de mal sur les législations », se rappelle de son côté Jean-René Leborgne. Rien n’était fait pour leur faciliter la tâche. « Dans la loi, il n’y avait rien sur les questions de financement local, d’habitants, de riverains, sourit Patrick Saultier.

La loi sur la transition énergétique introduit même des clauses pour permettre l’investissement local des habitants, des collectivités dans une société de production. Dans les appels d’offre, il est même prévu une prime pour les projets qui ont une part d’investisseurs locaux. Cela a mis plus de dix ans ! On a contribué à faire bouger les lois au niveau national. Je crois beaucoup à la valeur de l’exemple. En Bretagne, il y a les "diseux" et les "faiseux". »

La société par actions simplifiée (SAS) Brocéliande énergies locales s’est montée en 2004 : « Cela permet de faire à peu près tout et d’injecter des montants assez élevés. » Avec le soutien financier du département, de la communauté de communes et de la région Bretagne, le groupe a obtenu l’autorisation du premier permis de construire. Mais les sous manquaient encore. « Pour les banques, il fallait 20 % de fonds propres soit trois millions d’euros », continue Patrick Saultier. Jean-René Leborgne rebondit : « On s’est dit qu’on avait plus qu’à hypothéquer nos maisons ! » Car 18 millions d’euros ont été nécessaires au final. « Si on l’avait su en se lançant dans l’aventure, on ne l’aurait peut-être même pas tenté ! » Au total, les douze habitant⋅es ont apporté plus de 110.000 euros au projet. Un investisseur, Émile Dumont, a contacté à l’époque Patrick Saultier et repris le reste de la gouvernance de Brocéliande énergies locales. Le groupe détient aujourd’hui 35 % de sa SAS et Elicio, le producteur d’énergie qui a racheté l’ancienne entreprise d’Émile Dumont, 65 %. [1]

Actuellement, les actionnaires de Plélan-le-Grand réfléchissent à changer de fournisseur et à injecter leur énergie produite vers Enercoop plutôt que dans EDF et ses filiales. « Au départ, ce n’était pas possible puisqu’ils n’achetaient pas l’énergie au même prix. Ce sont des discussions que nous avons avec notre associé principal », expose Patrick Saultier.

Et pourquoi pas augmenter le nombre de machines sur leur parc éolien ? Plélan-le-Grand fait partie de la troisième couronne de Rennes, la capitale administrative bretonne, et attire de plus en plus de foyers. En dix ans, sa population a augmenté de 114 %.





[1Ce qui a parfois créé des tensions lorsque le groupe a voulu devenir l’actionnaire majoritaire. Peine perdue pour le moment : « On va dire que pour les grosses décisions, Elicio est obligé d’être d’accord. Ils ont tout intérêt localement à nous laisser faire. »


Lire aussi : Ils s’associent pour produire de l’énergie renouvelable - et ça marche !

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Silence.
Photos : Silence sauf :
. chapô : Eoliennes de Sed énergies

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