« Chaque jour, chaque minute, nous ressentons dans nos corps les dégâts des pesticides »
À Rennes, le 10 janvier 2026. - © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre
À Rennes, le 10 janvier 2026. - © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Plus de 3 000 personnes se sont mobilisées à Rennes pour défendre le nouveau schéma de l’eau qui veut limiter les herbicides près des captages d’eau potable, au grand dam des syndicats agricoles productivistes.
Rennes (Ille-et-Vilaine), reportage
Une marée de drapeaux colorés flotte sur l’esplanade Charles-de-Gaulle, lieu emblématique des manifestations à Rennes. Trois tracteurs occupent l’espace, dénotant avec l’atmosphère bétonnée et urbaine du lieu. Autour de l’un d’eux, un groupe de jeunes finit de peindre en bleu une pancarte sur laquelle on peut lire « L’eau ne coule pas de source ».
Environ 3 000 personnes et plus d’une soixantaine d’organisations sont venues au « grand rassemblement pour l’eau » qui a eu lieu samedi 10 janvier après-midi, au centre-ville de Rennes. Parmi eux, des syndicats, des partis politiques, des associations environnementales, des malades des pesticides et d’autres citoyens, tous inquiets pour la qualité de leur eau potable.
Toutes et tous étaient réunis pour défendre le nouveau Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) de la Vilaine [1], qui prévoit notamment d’interdire les herbicides de maïs sur les parcelles en pente à proximité des aires de captage d’eau potable, à partir de 2029. Avec ses 11 000 km² entre la Bretagne et la Loire-Atlantique, ce Sage est le plus important de France, et sa mise en place pourrait créer un précédent.
Mais la mesure ne passe pas auprès des syndicats agricoles majoritaires — Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles, Jeunes agriculteurs et Coordination rurale. Ces derniers font pression sur le préfet d’Ille-et-Vilaine pour qu’il ne ratifie pas le Sage. Ils sont même allés jusqu’à empêcher les délibérations de la Commission locale de l’eau [2] en bloquant la salle de réunion avec leurs tracteurs en décembre 2025.
Face à ce que certains qualifient « d’un déni de démocratie », la Confédération paysanne et plusieurs associations environnementales ont donc appelé à ce rassemblement à Rennes afin de « faire entendre la voix populaire, qui défend la démocratie, la santé, et une eau de qualité pour tout le territoire », explique Pauline Pennober, de l’association Eaux et rivières de Bretagne, très impliquée dans la mobilisation.
« On va grandir avec ces substances dans notre eau et dans notre environnement »
De nombreux jeunes se sont déplacés de loin pour l’occasion, comme Alexandre et Évan, 19 ans, tous deux étudiants en BTS Gestion et protection de la nature, à Morlaix. « En Bretagne, la majorité de l’eau qu’on boit provient des eaux de surface, donc des rivières, c’est pour ça qu’il faut à tout prix réduire les pesticides, et défendre ce Sage », explique Évan, en brandissant une imposante pancarte bleue en forme de goutte d’eau. « Surtout que ça commence à faire beaucoup de reculs sur les pesticides : on a eu la loi Duplomb il y a quelques mois, et maintenant ça… » renchérit Alexandre, dépité.
« On est là parce qu’on va bientôt reprendre la ferme de nos parents, témoignent Louane, 20 ans, et Mathis, 23 ans, dont les parents sont éleveurs de vaches laitières en bio, près de Rennes. Les pesticides, c’est un sujet qui nous touche en tant que futurs agriculteurs, mais aussi en tant que jeunes citoyens, parce qu’on va grandir avec ces substances dans notre eau et dans notre environnement. »
Une responsabilité qui n’échappe pas à Patrick Savary, membre du Collectif de soutien aux victimes de pesticides de l’Ouest (CSVPO) : « On contracte une dette vis-à-vis des générations futures. Toutes les molécules qu’on continue de mettre aujourd’hui dans notre eau seront toujours présentes dans 30 ans ! Regardez ce qu’il s’est passé en Allemagne, qui a interdit l’atrazine en 1991… Eh bien aujourd’hui, ils en retrouvent encore dans leur eau ! »
Premiers témoins des pollutions de l’eau, les pêcheurs d’Ille-et-Vilaine, reconnaissables à leurs casquettes bleues, sont également venus grossir les rangs de la mobilisation : « Nous sommes plus de 60 000 pêcheurs sur le bassin de la Vilaine et il est temps de montrer notre colère ! » lance Jérémy Grandière, président de la fédération de pêche d’Ille-et-Vilaine.
« Si le sage n’aboutit pas sur la question des pesticides, c’est la fin programmée des écosystèmes aquatiques »
« Nous assistons en direct au déclin de la biodiversité. Les poissons sont de moins en moins nombreux, nous les voyons mourir en masse sous l’effet de pollutions de plus en plus importantes, dit le pêcheur. Si le sage n’aboutit pas sur la question des pesticides, c’est la fin programmée des écosystèmes aquatiques. »
« Plus de 60 % du bassin de la Vilaine est occupé par l’agriculture, c’est considérable », renchérit Marie-Ève Taillecours, éleveuse de brebis laitière, et co-porte-parole de la Confédération paysanne du Morbihan.
« Nos pratiques agricoles ont un impact fort et indéniable sur l’eau, consommée par tous et toutes. La société a le droit de nous demander des comptes, et la révision du Sage Vilaine est une première étape cruciale et concrète pour reconquérir la qualité de l’eau, dit-elle. Ce n’est pas une attaque contre l’agriculture, c’est une condition pour qu’elle puisse continuer d’exister ! » lance-t-elle au micro, du haut de l’engin agricole qui servait de tribune.
Malgré le sérieux du sujet, le rassemblement est festif et une batucada joue pour réchauffer les cœurs. Soudain, une voix retentit avec force dans le micro, couvrant le bruit des percussions : « Moi aussi, je suis venu avec mon tracteur, parce qu’apparemment, c’est comme ça qu’on fait bouger les choses ici ! lâche Gilles Ravard, du CSVPO, en sortant de sa poche un petit tracteur en plastique. Ce minitracteur, il représente aussi la petitesse des arguments et des pressions exercées par certains syndicats agriculteurs ! » ajoute-t-il en référence au défilé de tracteurs de la FDSEA et de la CR contre le Sage, le 11 décembre dernier.
Agriculteur à la retraite, ce septuagénaire est atteint depuis 2017 d’un lymphome, reconnu comme maladie professionnelle liée aux pesticides. L’émotion le prend aux tripes, mais il retient ses larmes, et poursuit : « Chaque jour, chaque minute, nous, les 300 malades reconnus en maladie professionnelle, nous ressentons dans nos corps les dégâts des pesticides, et croyez bien qu’il nous faut du courage, à nous et à notre famille. »
« Combien de vies brisées, de familles détruites ? »
« Nous sommes salariés agricoles, arboriculteurs, techniciens agricoles, jardiniers, paysagistes, mais aussi fleuristes, dockers… Nous aimions notre métier, mais aujourd’hui, les pesticides ont bousillé notre santé, continue-t-il. Combien de vies brisées, de familles détruites ? Saloperies de produits ! » dénonce-t-il en faisant frémir son auditoire.
Pour ce malade des pesticides, qui n’a pas perdu ses talents d’orateur, défendre le Sage Vilaine n’est pas optionnel : « Le courage, c’est faire ce qui est juste. Et c’est juste de vouloir préserver nos enfants et nos petits enfants. C’est juste de vouloir stopper les pesticides dans l’eau », conclut-il sous un tonnerre d’applaudissements.
Difficile d’enchaîner après ce discours. Pourtant, c’est le moment que choisit Michel Delmolder, président de la Commission locale de l’eau, pour prendre le micro et annoncer sa volonté de « ne rien lâcher », afin que l’adoption du nouveau Sage aille jusqu’au bout, malgré l’opposition des syndicats agricoles majoritaires.
« Ce n’est pas mettre l’agriculture en difficulté que d’interdire les herbicides de maïs sur les parcelles à forte pente, ajoute-t-il. Il faut que le monde agricole se rende compte de l’urgence à accélérer la transition agroécologique. Je ne céderai pas au diktat d’un syndicat agricole qui a peut-être l’habitude d’accompagner les décisions des ministres de l’Agriculture, mais ici, ce n’est pas son rôle ! »
En face, la FDSEA a d’ores et déjà annoncé qu’elle était prête à se remobiliser pour la prochaine réunion du Sage, le 16 janvier prochain.