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A Rennes, la difficile union de Nuit debout et du militantisme classique

25 mai 2016 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)



Nuit debout peine à trouver sa place à Rennes, ville pourtant à l’avant-garde de la lutte politique. En cause, les désaccords avec les autres composantes du mouvement social : calendrier, visions et modes d’action ne coïncident pas.

- Rennes, correspondance

À Rennes, la Maison du peuple [1], évacuée vendredi 13 mai rassemblait toutes les organisations du mouvement social, mais en son sein, les tensions étaient palpables, en particulier envers Nuit debout. D’un côté, Hugo Poidevin, étudiant de l’université Rennes 2 et membre de l’Union des étudiants communistes, lance : « Je suis frappé du décalage entre la profondeur des débats à Rennes 2 et la vacuité de ceux des gens de Nuit debout. » De l’autre côté, Alexis Gruyer, de Nuit debout, répond : « Je suis frappé de la naïveté et de l’immaturité des propos tenus par les gens de Rennes 2. »

Derrière cette scission a priori forte, il serait erroné de penser que nous sommes face à deux entités qui se déchirent, il s’agit plutôt de deux approches différentes et par moments, peu conciliables.

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Les modes d’actions comme les positions politiques divergent au sein du mouvement, ce qui ne les empêche pas de s’unir contre la loi travail.

« Nuit debout à Rennes, c’est naze, assène Jean-Charles, professeur de lycée et membre du syndicat Solidaires, ils veulent refaire le monde de A à Z alors que nous, Solidaires, Rennes 2, Maison de la grève [2], intermittents, syndicats, on a déjà, chacun dans nos organisations, posé des réflexions politiques et philosophiques ».

« Quand ce combat sera terminé, chacun ira de son côté » 

Pour Fanny, membre de la commission démocratie de Nuit debout, « nous avons des personnes qui avaient tout un programme dans leur tête et qui sont venues en parler pour que ce soit approuvé. Ce n’est pas du tout notre démarche, nous ne voulons pas valider le programme de telle ou telle personne en l’état, nous voulons une réflexion participative ». Alexis Gruyer enchérit : « On nous reproche de ne pas aller assez vite, mais nous voulons garder une organisation horizontale et ça prend du temps. »

Ces approches différentes ne se cantonnent pas à Nuit debout, elles sont aussi présentes entre syndicats, étudiants, intermittents et autonomes. En introduction des assemblées générales (AG) de la Maison du peuple, il a déjà été rappelé « Merci de ne pas huer ni humilier la personne qui prend la parole », des personnes ont été sorties manu militari de la salle, car saoules et agressives. Lorsqu’un participant souhaitait conduire les échanges au-delà de la loi travail, la réponse était toujours la même : « Ce n’est ni le moment ni le lieu. »

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Hugo Poidevin est étudiant à Rennes 2 et membre de l’Union des étudiants communistes. Pour lui, la convergence des luttes n’est que « de circonstances ».

Ainsi, les AG de la Maison du peuple étaient cadrées, mais c’est parce qu’elles répondaient à un objectif précis, comme le résume Hugo Poidevin : « Nous sommes réunis, avec toutes nos divergences, contre la loi travail. Il y a une convergence de circonstances sur cette lutte. Quand ce combat sera terminé, chacun ira de son côté, nos visions politiques sont trop différentes. Je n’ai rien à voir avec les anarchistes, par exemple. »

Nuit debout s’inscrit dans une approche assez différente. Tout d’abord parce qu’en se rassemblant sur des places publiques, le mouvement s’est confronté de plein fouet à des personnes alcoolisées et vociférantes, qui dégradent le matériel ; de quoi freiner la construction du mouvement et faire fuir les badauds curieux. De fait, les premières semaines, on comptait plus d’une centaine de personnes réunies chaque soir, aujourd’hui on comptabilise une vingtaine de personnes, qui constituent le noyau dur. Pour Élodie, qui en fait partie : « Quand je suis passée les premières fois, je me suis sentie écoutée et entendue, il y a une véritable ouverture ; même si ce n’est pas simple. On se rend bien compte, par exemple, qu’il ne suffit pas de mettre en place des tours de parole et des votes pour que les gens soient respectueux. On retrouve dans les AG les travers de notre société, avec ses préjugés et ses discriminations. » C’est bien ce à quoi s’attaque Nuit debout : « Nous voulons repolitiser les citoyens, reconduire la question politique au cœur des échanges pour repenser les cadres de notre société », explique Fanny, de la commission démocratie.

« Nous sommes dans l’action, pas du tout dans la construction d’un projet commun » 

Pour autant, les points de divergence ne sont pas figés, le mouvement social contre la loi travail évolue chaque jour. À l’heure actuelle, on constate que deux tempos sont en marche et n’arrivent pas à se synchroniser, tout du moins à s’articuler. Il y a la rythmique de la mobilisation, caractérisée par les manifestations, les occupations et les actions menées dans les entreprises ; et celle de la réflexion de long terme sur des enjeux plus larges que la loi travail. Jean-Charles, de Solidaires, confirme : « Nous sommes dans l’action, le nez dans le guidon et pas du tout dans la construction d’un projet commun. »

Et cela semble avoir ses limites. Plusieurs personnes qui faisaient des allers-retours entre la Maison du peuple et Nuit debout parlent de leur frustration : « À la Maison du peuple, on ne parlait que des actions ; à Nuit debout, on abordait des enjeux de fond. On est happé par l’actualité, les négociations avec la mairie, le gouvernement qui dégaine le 49-3, et on n’a pas le temps de parler de fond, de construire quelque chose. On sent bien que, dès que cette lutte se terminera, il ne se passera plus rien, que chacun va rentrer chez soi. »

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Pendant dix jours, cette banderole était sur la place Sainte-Anne de Rennes, la place des sorties nocturnes de la métropole bretonne, de quoi donner une forte visibilité à l’occupation qui se déroulait quelques mètres plus loin.

Il n’y a finalement qu’un pas pour dire que, dans le slogan « contre la loi travail et son monde », la Maison du peuple s’occuperait de la loi travail, de l’action et Nuit debout de son monde ; une complémentarité qui semble désirée par certains, mais qui n’entre pas aujourd’hui dans les faits.

Comme le résume le sociologue Antoine Bevort, « il y a deux pôles, deux engagements dans le mouvement actuel. Il y a ceux qui viennent pour lutter contre la loi travail, pour la grève générale et qui considèrent que le changement s’obtient par l’action de minorités agissantes, avant-gardistes et éclairées. Et il y a ceux qui se saisissent du mouvement pour créer une nouvelle forme de démocratie, pour changer le système. Ces deux courants sont clairement en tension à l’heure actuelle ».




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[1Salle de la cité, également nommée Maison du peuple. C’est un lieu situé dans le centre-ville historique à proximité de la place Sainte-Anne et de la « rue de la Soif ». Depuis les années 1920, cette salle est un haut-lieu d’éducation populaire, de militantisme et de syndicalisme.

[2Maison de la grève, lieu situé dans le centre-ville où se réunissent les autonomes.


Lire aussi : Nuit debout

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre
. Chapô : la Maison du peuple, occupée pendant une dizaine de jours, a rassemblé dans un même lieu toutes les entités qui composent le mouvement social contre la loi travail.

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