À Rouen, 90 000 habitants confrontés à une eau polluée
À Rouen, les recherches de sources non contaminées dans l'impasse. - © Camille Besse / Reporterre
À Rouen, les recherches de sources non contaminées dans l'impasse. - © Camille Besse / Reporterre
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Face à la contamination de son principal captage d’eau potable, la métropole de Rouen a échoué à trouver une source alternative, après dix ans de recherches.
Une impasse. C’est, en deux mots, la conclusion d’un programme de recherche visant à trouver une nouvelle ressource en eau potable, initié par la Métropole de Rouen Normandie (MRN) en 2015, que révèle aujourd’hui Reporterre. À Saint-Étienne-du-Rouvray, le captage de La Chapelle, principal réservoir de l’agglomération situé dans une zone au lourd passif industriel, est soumis à de multiples contaminations.
Afin de cesser l’exploitation de cette nappe polluée, qui alimente les robinets de 90 000 habitants de la banlieue sud de la préfecture de Seine-Maritime, les investigations devaient permettre de trouver un gisement capable de produire 50 000 m3 d’eau par jour.
L’étude, d’un coût de 559 300 euros, a été financée par l’Agence de l’eau, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) et la collectivité. Cette dernière a ajouté une enveloppe de 282 840 euros pour le financement des tests sur le terrain.
« Aucun des secteurs envisagés n’est suffisamment préservé de la pollution »
Au terme de dix ans de recherches, le diagnostic est implacable : aucun des secteurs envisagés n’est suffisamment préservé de la pollution pour représenter une alternative viable.
La faute à un passé marqué par une « exploitation irrationnelle des ressources » et une « pollution qui, quoi qu’on fasse, envahit les nappes aquifères au voisinage des zones urbaines et industrielles », alertait déjà un géologue du BRGM dans un rapport daté de 1967, déterré par Reporterre.
Les stigmates du passé industriel
En raison de la proximité d’usines et d’anciennes décharges, l’eau puisée à La Chapelle a été dégradée. Déjà contaminé aux premières heures de son exploitation en 1960, le captage a été touché par une première pollution aux composés chlorés toxiques à la fin des années 1970, puis une deuxième, à l’ammonium, à partir de 2011.
Le traitement poussé de l’unité de potabilisation permettait malgré tout de distribuer une eau conforme. Du moins, jusqu’en 2022. À cette période, des résidus de pesticides et des PFAS, aussi appelés « polluants éternels », ont été retrouvés dans l’eau du robinet à des taux dépassant la limite de qualité fixée par la réglementation. Des mesures ont depuis permis de rentrer dans les clous.
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L’agglomération de Rouen est également confrontée à une menace globale, invisible, détaillée par les experts du BRGM dès 2015 : « La forte industrialisation passée de la région a conduit à laisser une multitude de secteurs contaminés dont les polluants [...] migrent lentement vers les nappes, avec le risque d’en rendre certaines portions impropres pour l’eau destinée à la consommation humaine. » Un risque accru par les effets du dérèglement climatique, ajoutaient-ils.
L’agglomération rouennaise n’est pas une exception. En 2022, la France comptait 32 900 captages d’eau potable actifs. Entre 1980 et 2024, 14 300 ont été fermés, dont 4 600 pour des problèmes de pollution, détaille le ministère de la Transition écologique dans une feuille de route pour la protection des captages d’eau potable. Rendu public le 28 mars, ce document rappelle que « la pollution des ressources en eau est une menace insidieuse, avec des impacts à long terme sur la santé et l’environnement ».
Une piste prometteuse écartée
En 2015, les recherches préliminaires d’une nouvelle source en eau potable ont abouti à l’identification par le BRGM de 17 secteurs potentiels — dont 4 dans la vallée de la Seine. 11 ont pourtant été mis de côté d’office. En cause : « la présence de sources potentielles de pollution », les caractéristiques géologiques de certains sites pouvant faciliter l’infiltration d’eau contaminée dans les nappes, ou encore le risque d’une concurrence avec des prélèvements industriels et agricoles, d’après dans un document officiel de la MRN de 2023.
Une autre contrainte entre en ligne de compte : le gisement doit se trouver dans un rayon de 30 km autour du captage de La Chapelle, où se trouve une usine de traitement que la collectivité souhaite conserver. « C’est un endroit stratégique, le réseau a été construit autour de ce site », explique Arnaud Delahaye, un cadre du département environnement de la MRN.
Situés à seulement 5 km de cette installation, les îlots de verdure de la boucle de la Seine en amont de Rouen ont d’abord été jugés « particulièrement intéressants » par les ingénieurs du BRGM. Mais plusieurs problèmes ont émergés. « Aux abords de la Seine, il y a eu beaucoup de remblaiements de carrières. Les sédiments sont potentiellement chargés en substances diverses qui peuvent être relarguées de façon imprévisible », précise Arnaud Delahaye. Le secteur est aussi exposé aux rejets de la plateforme chimique de Saint-Aubin-lès-Elbeuf, installée en aval. Dès 2019, cette option prometteuse a été abandonnée.
Les derniers espoirs douchés par la pollution
Les espoirs se sont alors orientés vers un vaste secteur composé de cinq sites potentiels, localisé à l’extérieur de la métropole, dans le département voisin de l’Eure. Le paysage y est dessiné par des champs maraîchers, un lac, une base de loisirs… Mais il est aussi marqué par diverses activités industrielles, de la fabrication de papier à la métallurgie, en passant par le traitement de déchets et la chimie.
À la réception des résultats des essais de forage, ce fut la douche froide, comme en témoigne un document exclusif obtenu par Reporterre. Présenté le 6 mars 2023 en comité de pilotage du programme de recherches, il précise que les eaux souterraines de 4 des 5 sites présentent des taux de polluants — nitrates, pesticides, métaux ou PFAS — supérieurs à la norme de qualité qui leur permettraient d’être classées potables. Même le dernier gisement, situé depuis trente ans dans la commune de Poses, sous une couverture agricole biologique, n’échappe pas à des « traces de contamination », indique Arnaud Delahaye.
« Il y a un enjeu extrêmement fort sur les techniques de dépollution »
Jean-Pierre Breugnot, vice-président à la métropole de Rouen en charge de l’eau et de l’assainissement, dresse un bilan résigné de ces recherches : « Nous voulions trouver une nouvelle source pour l’alimentation en eau potable de la métropole. Un gisement qui répondait aux attentes, c’est-à-dire plus ou moins 50 000 m3 par jour, a pu être trouvé. Malheureusement, la nature de l’eau ne s’est pas avérée nettement meilleure que celle du captage de La Chapelle. »
Le coût du nécessaire traitement de cette source alternative, elle aussi polluée, additionné à celui de l’acheminement de l’eau jusqu’à l’usine de potabilisation, aurait fait s’envoler la facture. Au-delà des considérations environnementales et sanitaires, cette opération n’a pas été jugée économiquement viable.
Des traitements toujours plus coûteux
La métropole doit donc se résoudre à poursuivre l’exploitation du captage de La Chapelle, en y renforçant les traitements. D’après la collectivité, les seules mesures pour abaisser les taux de PFAS représentent un coût annuel supplémentaire d’environ 200 000 euros.
« Il y a un enjeu extrêmement fort sur les techniques de dépollution à appliquer sur le captage de La Chapelle, selon Alain Rouziès, référent environnement pour l’antenne UFC-Que choisir de Rouen. Lors de notre campagne de prélèvements, nous avons trouvé onze PFAS différents dans l’eau du robinet issue de cette ressource. » Il dit avoir « protesté » contre le projet d’acheminement d’eau depuis l’Eure : « 30 millions d’euros pour construire un aqueduc, on trouvait ça excessif. La priorité, c’est de protéger les captages existants. »
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La mise en place par la métropole d’une barrière hydraulique (un dispositif permettant de modifier le sens de circulation des eaux souterraines), prévue pour la fin 2025, devrait permettre d’empêcher de nouvelles contaminations du captage de La Chapelle provenant de la zone industrielle.
« Notre ligne directrice, c’est de faire en sorte de respecter les normes de qualité dans l’eau distribuée au robinet », précise Jean-Pierre Breugnot.
En 2022, les experts du BRGM avaient recommandé à la métropole de Rouen de développer des « zones de sauvegarde » afin de préserver « l’avenir de l’alimentation en eau des générations futures ». Leurs études devraient nourrir les réflexions sur un futur plan de sécurité sanitaire des eaux, visant à protéger les usagers.