À Sivens, les agriculteurs ont finalement réussi à se passer du barrage
Une machine travaille dans la zone humide du Testet, dans la région de Sivens, à Lisle-sur-Tarn, où le projet du barrage de Sivens a été abandonné. Ici, le 31 août 2017. - © Remy Gabalda / AFP
Une machine travaille dans la zone humide du Testet, dans la région de Sivens, à Lisle-sur-Tarn, où le projet du barrage de Sivens a été abandonné. Ici, le 31 août 2017. - © Remy Gabalda / AFP
Durée de lecture : 9 minutes
Dix ans après la mort de Rémi Fraisse, qui a entraîné la fin du projet du barrage de Sivens, les agriculteurs du Tarn font toujours sans cette retenue d’eau. Certains racontent leurs difficultés, d’autres leurs solutions.
Vallée du Tescou (Tarn), reportage
Au commencement était un barrage. Abandonné après la mort de Rémi Fraisse, un militant écologiste tué par le tir d’une grenade offensive en octobre 2014 à Sivens, ce projet ancien devait stocker jusqu’à 1,5 million de m3 en amont de la vallée du Tescou, pour alimenter cette rivière toute l’année et permettre aux agriculteurs d’y pomper pour irriguer. Depuis dix ans, aucune autre solution n’a été mise en œuvre pour parer aux besoins supposés en eau. C’est qu’en fait, de l’eau, il y en a dans cette vallée. Mais pas pour tout le monde.
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À Montgaillard, au bord du Tescou, Paul Bourcier ne manque pas d’eau pour irriguer ses terres du Tarn. Le maraîcher a pris depuis 2018 la suite de son père, qui cultivait des céréales. Sa chance, c’est que la ferme avait déjà ses propres stocks d’eau pour irriguer une partie de la production dans des bassins construits il y a quarante ans.
Peu intéressé par les céréales, Paul s’est rapidement tourné vers le maraîchage. « Avec tout ce bordel climatique, on en venait à semer pour rien », dit-il. Les zones céréalières fertiles servent donc désormais à la production de légumes. De la luzerne, récoltée au printemps hors période sèche, pousse sur le reste des surfaces.
Loin d’être « sans eau », la vallée du Tescou est parsemée de ces petits lacs ou grandes mares aménagées sur les fermes avant les années 2000, financés à 80 % par des aides publiques. Le choix du département du Tarn d’un ouvrage unique à Sivens a en fait asséché le soutien à ces autres solutions.
Des terres épuisées
« On a arrêté les lentilles, un insecte pique la feuille, elle ne pousse plus. » Christian Felga non plus ne manque pas d’eau, mais a dû considérablement repenser la rotation de ses cultures. Installé à Montdurausse, en surplomb de la vallée du Tescou, ce céréalier et producteur de légumes bio en plein champ a « arrêté le soja, à cause des punaises. Il y a aussi le pois chiche qui n’a pas fonctionné ».
Sur les cultures touchées par ces « ravageurs », il cumule des récoltes maigres et une production déclassée. À cela s’ajoute « l’érosion globale des rendements » depuis plusieurs années. Les causes sont multiples : « C’est vrai qu’on a peut-être aussi tiré un peu trop sur le sol », admet-il. Après cinquante ans à viser les rendements, les terres du bassin versant semblent aussi fatiguées que celles et ceux qui la cultivent. Christian a désormais décidé de mettre en place un plus grand nombre d’intercultures « pour laisser la terre se reposer ».
Il y a aussi la difficulté à avoir de « bonnes années ». Le Tarn n’échappe pas aux aléas climatiques extrêmes et plus fréquents : sécheresse en 2022 et 2023, pullulation d’espèces touchant les productions les plus rentables. Président de la Cuma des Deux monts — une coopérative de partage de matériel —, regroupant soixante-dix agriculteurs de la vallée, Christian note que ces difficultés freinent le renouvellement générationnel : « On n’a pas de vision à long terme, forcément ça ne donne pas aux jeunes le moral ni l’envie de créer. »
Avec des exploitations plus grandes et plus chères à l’achat, les nouveaux venus sont ainsi « contraints de produire vite et beaucoup », selon Christian, pour rembourser leurs prêts.
« Toujours solidaire des gens de la vallée »
La quinzaine d’installations observées dans cette vallée ces dernières années s’est surtout faite par des reprises par des enfants des familles déjà en activité. C’est le cas de La Vie bio, un groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec) à Saint-Urcisse. La famille Esclapez y élève des poules pondeuses et des volailles en plein air qu’elle abat elle-même et dont elle vend la viande sur place ou sur les marchés. Pour nourrir ces animaux, ici aussi, on a recours à trois retenues collinaires construites sur trois parcelles différentes dans les années 1980.
« On essaie de valoriser cette ressource surtout dans les bonnes terres, en arrosant la nuit, ou en augmentant la part du sorgho », détaille Mattis Esclapez, associé du Gaec. Qui dit poules dit maïs, céréale si prisée par l’amidon qu’elle apporte pour la croissance des bêtes. Le remplacer par un mélange d’autres céréales, comme le blé, le triticale et la féverole, impliquerait « deux fois plus de temps pour que les volailles atteignent le même poids ».
« Depuis vingt-cinq ans qu’on est là,
on est reconnus »
La ferme tient le coup, portée par une demande en hausse. « Depuis vingt-cinq ans qu’on est là, on est reconnus », se félicite Mattis. Même si tout n’est pas simple : « Avant, on autofinançait beaucoup, maintenant, on est contraints d’emprunter et on a dû augmenter un peu les prix », dit Tamara Esclapez, sa sœur, responsable de la partie administrative. Toute la famille est restée neutre quand la vallée s’enflammait entre pro et antibarrage. « Ici, c’est la Suisse », plaisante Mattis. Mais le sentiment d’un destin commun est bien là. « Même si je ne travaille pas comme eux, je resterai toujours solidaire des gens de la vallée ».
Ces « gens », justement, difficile de les entendre. « Je n’ai rien contre vous, mais j’en ai marre, je ne veux plus en parler », nous dit-on inlassablement. Dix ans après l’abandon d’un barrage qu’ils jugeaient indispensable, la parole des probarrage s’est asséchée. Les brefs échanges nous font sentir que la frustration, le dépit et la colère sourde sont toujours là. Mais dans l’équation du moment, l’eau n’est plus le problème numéro 1. Les agriculteurs subissent les épidémies à la chaîne — maladie hémorragique, fièvre catarrhale, grippe aviaire —, les hausses des prix du grain, de l’énergie, des intrants chimiques.
À la veille du week-end en souvenir de l’homicide de Rémi Fraisse, les actions avaient déjà repris avec des décrochages de panneaux de villages, affichés devant les préfectures du Tarn-et-Garonne ou à l’entrée de Gaillac, tandis que la Coordination rurale appelle à des actions le mardi 29 octobre.
Une concertation envasée
Il n’y a pas que les conventionnels qui serrent les dents. « J’ai toujours considéré qu’il y avait urgence à faire une transition vers l’agro-écologie, mais par l’exemple », témoigne Axelle Patoureau. Retraitée toujours en activité agricole, cette éleveuse de brebis et de volailles a animé pendant vingt-trois ans le réseau des Cuma du Tarn. Elle aussi a vu l’érosion des dynamiques locales : « On avait monté un petit marché de producteurs à Salvagnac, mais même ceux qui l’avaient réclamé ne viennent plus. »
Il y a dix ans, Axelle a subi son lot de menaces du fait de ses positions contre le barrage. Aujourd’hui, elle représente l’association Nature et Progrès Tarn au sein du projet de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE) du bassin versant du Tescou. Cette concertation, lancée en 2017 pour essayer d’imaginer une vision commune répondant à la fois aux enjeux environnementaux et agricoles après l’abandon du barrage de Sivens, patauge toujours, freinée par la nécessité d’une prise de décision au consensus.
« C’était essentiel pour que ce soit un vrai projet commun. Sinon, nous ne représentions que 20 % de l’instance de coconstruction », se souvient Françoise Blandel, qui milite depuis quinze ans dans le Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, là où devait être construit le barrage.
« Il faut arriver à en sortir par le haut »
Sans relâche, ces citoyens essayent de faire avancer leurs positions tout en maintenant un dialogue avec leurs adversaires d’hier. « Il faut arriver à en sortir par le haut », affirme Françoise Blandel. Le besoin en eau n’a, pour ces militants, n’a jamais été tabou ; c’est l’usage de cette ressource qui reste le nœud du problème. « Cela fait dix ans qu’ils disent qu’il y a besoin de flotte, mais il n’y a que nous, les associations citoyennes, qui élaborons des pistes concrètes. Sauf qu’ils les refusent, parce que ça émane de nous », se désole Axelle.
Certaines issues s’ouvrent toutefois par d’autres canaux. La vallée du Tescou a ainsi fait partie des territoires pilotes pour les paiements pour services environnementaux (PSE). Le principe : donner de l’argent à des exploitations pour qu’elles favorisent des « infrastructures écologiques ». En 2023, selon l’Agence de l’eau Adour-Garonne, 32 exploitations du secteur ont bénéficié de financements pour la diversification des cultures, le maintien des prairies et couverts, une sobriété en intrants et la présence d’infrastructures écologiques, comme des haies, sous-bois et zones humides. Une aide d’un peu plus de 5 000 euros par exploitation, qui reste insuffisante pour construire un nouveau modèle.
Le Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet et les autres associations misent aujourd’hui sur une autre piste : faire enfin le diagnostic de l’existant, notamment des 300 petites retenues existantes. Dans une lettre ouverte, elles proposent le « désenvasement / agrandissement de retenues existantes » et de « couvrir le déficit de la partie non réalimentée du Tescou par un panel d’ouvrages collectifs » de taille modeste, en évitant toute construction sur des zones humides.
Une option déjà mise en œuvre dans le Tarn-et-Garonne voisin, où une charte sur l’eau signée en 2021 a permis de relancer la construction de ces fameuses retenues collinaires (moins de 40 000 m3), cette fois sous condition : pas sur des zones humides, pas de pompage en période d’étiage (basses eaux) et un usage pour des cultures à haut rendement ou du fourrage seulement. Reste que, pour le moment, l’option d’un stockage d’eau n’est toujours pas abandonnée, comme le rappelle au Monde le président de la chambre d’agriculture du Tarn : « Ce qui est arrivé à Sivens en octobre 2014 nous a amenés à réfléchir à d’autres approches du problème, mais le stockage est la seule solution économiquement viable. »
Selon les informations de Reporterre, le secrétaire général de la préfecture laissait entendre cette semaine encore la possibilité de « refaire des lacs collinaires sur le département » afin de « montrer que c’est possible ». La prochaine réunion de l’instance de coconstruction est attendue en fin d’année.