Inondations en Espagne : « Je priais pour que mes enfants s’en sortent »
À Chiva, les inondations ont emporté des portions de maisons et des rues entières. - © Romain Chauvet / Reporterre
À Chiva, les inondations ont emporté des portions de maisons et des rues entières. - © Romain Chauvet / Reporterre
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Au choc des inondations s’ajoute la colère contre l’inaction des autorités pour les sinistrés du sud-est de l’Espagne. Devant les manques de l’État, des milliers de bénévoles se mobilisent pour aider ceux qui ont tout perdu.
Chiva, Paiporta, région de Valence (Espagne), reportage
« J’ai cru que mon heure était arrivée, je priais pour que mes enfants s’en sortent », tente de raconter en sanglots Inma, encore ébranlée par les événements. Cette mère de famille habite juste à côté de la rivière qui traverse la communauté de Chiva, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Valence. Un village qui s’est transformé mardi 29 octobre en enfer.
« Au début, je ne m’inquiétais pas trop, dit-elle, puis j’ai vu l’eau monter minute après minute depuis la fenêtre de mon salon et j’ai vu une partie de la rue s’effondrer avec ma voiture dans la rivière. Là, j’ai compris que c’était grave. ».
Désemparée, en attente de consignes ou d’aides des autorités, elle a décidé de fuir, à pied, avec ses deux enfants et une voisine enceinte. « C’était comme un océan, je ne sais pas comment on a réussi à s’en sortir », dit-elle avant de s’effondrer en larmes. Une partie de la maison de son voisin, à flanc de la rivière, a été emportée par la puissance des eaux. « On a eu de la chance, on est des miraculés. »
Une année de pluie en quelques heures
Cette chance, tout le monde ne l’a pas eue. Le bilan, toujours provisoire, est extrêmement lourd. Au moins 217 morts et de nombreuses personnes qui manquent toujours à l’appel. À Chiva, une année de précipitations est tombée en seulement quelques heures. La rivière a tout emporté sur son passage. À chaque coin de rue du centre-ville, des paysages de fin de monde témoignent de la violence et de la puissance de la tragédie. Les dégâts sont immenses, à l’image de la colère des habitants.
Au bout de la rue d’Inma, un simple ruban de signalisation en plastique bloque l’accès à la rue qui s’est effondrée. « Ne passez pas là, je vous le dis, c’est dangereux », répète à chaque passant Mariá, du haut de sa fenêtre au deuxième étage.
« Des enfants revenaient de l’école en bus quand tout est arrivé »
« Vous voyez, je suis obligé de faire la police, il n’y a personne ici pour nous aider. Où sont-ils ? Quelle honte », déplore la sexagénaire, qui dit que quelques policiers sont simplement venus constater les dégâts. « C’est une catastrophe totale, tant de vies perdues ! Des enfants revenaient de l’école en bus quand tout est arrivé, vous imaginez », raconte-t-elle avant de s’arrêter pour pleurer pendant plusieurs longues minutes.
À quelques kilomètres de là, à Paiporta, ce sont les mêmes scènes de désolation, et la même colère contre les autorités, accusées d’avoir envoyé trop tardivement l’alerte sur les téléphones. « Quand on a reçu l’alerte vers 20 heures, il y avait déjà de l’eau partout. C’était comme le film The Impossible [1], un tsunami », dit Andrea les larmes aux yeux. Elle est venue avec sa famille pour nettoyer sa propriété, où plusieurs de ses chevaux sont morts, noyés.
« On savait que cette tempête arrivait, pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus avant ? J’ai des amis qui sont encore portés disparus, des enfants sont morts dans ma rue, emportés par l’eau. D’autres ont été bloqués dans le parking souterrain du supermarché. Je n’ai pas les mots », dit-elle avant d’être interrompue par des sirènes de pompiers et d’ambulances. « Mon Dieu, j’espère que ce n’est pas encore un mort », espère-t-elle, les larmes aux yeux.
Quelques rues plus loin, Isabel a eu la peur de sa vie. Lorsque l’eau est montée dangereusement, elle était sur une route dans sa voiture. Elle est restée bloquée là toute la nuit, avant de pouvoir s’échapper. Elle aussi est en colère : « Comment ne peut-on pas prévoir cela et pourquoi personne n’est encore venu nous porter de l’eau ? »
De la boue pour le roi
« Nous sommes un grand pays, nous envoyons de l’aide humanitaire dans le monde, mais comment nous, à seulement quelques minutes d’une grande ville, personne ne vient nous voir ? poursuit-elle. C’est une honte, une honte absolue. On se sent abandonnés. » Dimanche, une foule en colère a jeté de la boue sur le roi Felipe VI et le Premier ministre espagnol qui étaient en visite sur place, tout en leur criant « assassins ».
Face à cette carence des autorités, dénoncée de toutes parts, des mouvements citoyens de solidarité se sont vite organisés, notamment via les réseaux sociaux. Des milliers de personnes affluent chaque jour d’un peu partout. On les voit aux bord des routes, marchant parfois plusieurs kilomètres en poussant des chariots de supermarchés, remplis de denrées alimentaires et de bouteilles d’eau.
Hector est l’un d’entre eux. Avec des amis, il est venu aider à déblayer les rues du centre-ville de Paiporta, remplies de boue et de débris. « La situation est vraiment difficile pour ces gens, c’est la galère. Ils n’ont rien à boire et à manger, il y a peu d’aide. Les gens n’ont plus de voitures pour se déplacer, alors certains commencent à piller », explique le jeune homme, qui nous montre au loin une maison où des personnes âgées ont été retrouvées mortes, piégées dans leur sous-sol. Une passante l’interpelle. « Merci pour ce que vous faites, heureusement qu’on peut compter sur vous, vous nous redonnez espoir », dit-elle, très émue.
À Chiva, des dizaines d’autobus ne cessent d’amener de nombreux bénévoles, venus prêter main forte aux sinistrés. « On a été mis en contact sur WhatsApp. Je n’ai pas hésité une seule seconde. On veut simplement les aider, ce qu’ils ont vécu est inimaginable », explique Nacho, qui vient juste d’arriver sur place avec un ami. L’équipement est rudimentaire, une pelle, un balai, des gants en plastique et un masque. Cette même journée, plusieurs bénévoles ont été intoxiqués au monoxyde de carbone alors qu’ils faisaient des recherches dans un garage.
« Je ne pensais pas qu’il y aurait autant de volontaires, c’est incroyable toute cette solidarité »
Alors que la nuit tombe, les grands ponts qui relient Valence à des communautés plus au sud, qui ont été inondées, sont bondés. Des centaines de bénévoles marchent vers la ville, de retour des zones sinistrées. Salie de boue, balais et pelles sur le dos, Yovana, vient d’apporter de l’aide toute la journée avec des proches : « On est parti depuis 8 heures ce matin, nous sommes allés nettoyer des rues et des habitations. »
Elle a répondu à un appel lancé sur Instagram : « Ces gens-là vivent un cauchemar, personne ne vient les aider, alors on fait ce qu’on peut. » Partout, des milliers de personnes ont répondu à ces appels de solidarité. « Je n’en reviens pas, je ne pensais pas qu’il y aurait autant de volontaires. C’est incroyable toute cette solidarité, ça fait chaud au cœur », ajoute la jeune femme.
Dans cette région au sud de Valence, parcourir quelques dizaines de kilomètres peut parfois prendre de longues heures. Les dégâts, énormes et impressionnants, compliquent les déplacements. Des réfrigérateurs et des canapés sont échoués au milieu d’une autoroute, un parking de supermarché est encore sous un amas d’eau et de débris, des dizaines de carcasses de voitures se mélangent au paysage.
À Beniparrell, c’est toute une zone industrielle qui a été dévastée. Valentín est venu avec sa femme, Adriana, constater les dégâts dans son entrepôt, où il fabrique des portes. « Nous sommes auto-entrepreneurs, nous n’avons pas d’assurances, nous avons tout perdu, se désole-t-il, estimant à plusieurs dizaines de milliers d’euros les pertes. Je ne sais pas comment on se relèvera de ça, on a aussi perdu nos voitures et notre camion, on n’a jamais vécu ça. »
Un peu plus loin, ce sont des agriculteurs qui viennent constater les dégâts dans des champs, parfois encore sous les eaux. Les pluies diluviennes ont causé de lourds dégâts dans cette région réputée pour ses oranges, agrumes ou encore kakis. « Il y a des champs entiers arrachés comme s’il y avait eu une tornade. Des années de travail qui s’envolent comme ça, c’est un désastre », explique Pablo, qui cultive des oranges non loin de Silla.
« J’ai beaucoup de pertes, ça va affecter la quantité de ma production d’oranges, mais qu’est-ce que je peux y faire ? », se résigne Pablo. La saison des récoltes allait débuter. Le traumatisme est immense dans toute cette région qui redoute maintenant de devoir affronter de nouvelles précipitations et de voir le bilan s’alourdir encore.
Notre reportage en images :