A Varsovie, des jeunes gonflés à bloc venus de Bruxelles pour le climat

Durée de lecture : 11 minutes

20 novembre 2013 / Grégoire Comhaire (Reporterre)

Le train pour le climat a convoyé ses 700 passagers vers Varsovie. 35 heures de train pour moins de 24 heures sur place. Et un succès sur toute la ligne malgré les tracasseries policières. Sans oublier une rencontre cruciale avec les syndicats de Pologne, pour unir écologie et travail.


- Reportage, Bruxelles-Varsovie-Bruxelles

A moins d’être sourd et aveugle, il était difficile, vendredi 15 novembre, d’ignorer qu’un train spécial quittait la gare du Midi de Bruxelles avec 700 jeunes à son bord vers Varsovie. Dès 17h dans le grand hall de la gare, des centaines étaient déjà présents avec sacs, banderoles et calicots, entonnant en coeur les nombreux slogans qu’ils comptaient crier le lendemain dans la capitale polonaise, pour le grand plaisir des autres voyageurs…

“What do we want ?” “Climate justice !!” “When do we want this ?” “Now” s’écrie la foule dans la gare. [- Ce que nous voulons ? - La justice climatique ? - Quand le voulons-nous ? - Maintenant !]

La presse est là en nombre. La télévision belge bien-sûr, mais aussi des médias allemands, britanniques et français. Il faut dire que ce “convoi exceptionnel”, rempli de jeunes gonflés à bloc est à la fois étonnant et interpellant, à l’heure où plus personne ne semble s’intéresser au climat. Affrêté par deux jeunes Gantois [habitants de Gand] il y a quelques mois, le train a largement dépassé les 600 participants prévus. Les inscriptions de dernière minute se sont multipliées. Et au moment d’embarquer, c’est la cohue dans les neuf wagons du train.

Le départ est donné vers 18h45 avec à peine vingt petites minutes de retard. Plus de dix organisations sont présentes ainsi que de nombreux particuliers qui se sont joints à l’aventure après avoir vu les affiches, les appels diffusés sur facebook ou l’article de Reporterre. Au programme de la soirée : une série de débats sur le thème du climat et de la justice sociale qui doivent se tenir dans le wagon numéro 9. Mais pas besoin d’être un spécialiste pour se rendre compte qu’il va être très difficile d’organiser cela dans un espace aussi exigu.

Une heure à peine après le départ, on annonce d’ailleurs que les débats sont annulés. Qu’importe, les passagers circulent suffisamment de wagon en wagon pour se rencontrer et échanger les idées. Il faut dire que si tout le monde est là pour les mêmes raisons, les opinions divergent parfois quand aux moyens d’actions à mettre en oeuvre pour amorcer la fameuse “transition énergétique”.

Il y a là des syndicalistes, des ONG, des organisations de jeunesse politique, des organisations environnementales, des associations étudiantes... Il y a beaucoup de jeunes, des très jeunes même, comme cette jeune Liégeoise qui a obtenu de sécher les cours lundi à condition de faire un compte-rendu du voyage devant sa classe. Il y aussi des plus âgés, des retraités, des vétérans du “Train pour Copenhague” en 2009. Il y a même deux bébés et deux députés !

Dans le wagon numéro 2, le Chef et son équipe de bénévoles préparent le repas pour les 700 passagers. Non loin de là la pompe à bière est déjà en service. Pour 2 euros + 1 euro de caution pour le gobelet, la “Saison Dupont” aidera les passagers à mieux fermer l’oeil dans ce train que rien ne semble pouvoir arrêter.

Rien ? C’est sans compter le zèle de la police polonaise et la paranoia de leurs dirigeants alors que Varsovie accueille simultanément la Conférence sur le climat et le sommet du Charbon. Après une nuit calme à traverser l’Allemagne jusqu’à l’Oder sans pépin ni incident, les 700 voyageurs sont brutalement réveillés par les forces de l’ordre qui annoncent un contrôle de tous les voyageurs. Le train est immobilisé peu après la frontière, et ce sont pas moins de 400 policiers qui montent à bord, parfois avec des chiens, pour contrôler les papiers et fouiller les wagons de fond en comble.

L’opération durera plus de deux heures. Il se murmure que les autorités polonaises veulent retarder l’arrivée du train à Varsovie où une manifestation doit débuter à 14h30. Mais malgré trois voyageurs sans carte d’identité, le train repart avec tout le monde à son bord. Il sera escorté pendant cinq heures par un hélicoptère de la police. Et dans chaque gare traversée tout au long du trajet, les passagers verront par la fenêtre une escouade de CRS suréquipés. Le ton est donné.

Arrivée donc à 13h15 à la gare de Varsovie où un impressionnant comité d’accueil attend les manifestants. Plus de deux mille policiers ont été mobilisés pour encadrer la manifestation. Pour éviter les débordements éventuels, mais aussi, selon une rumeur, parce que des éléments d’extrême-droite ont annoncé leur intention de s’en prendre à ces “fauteurs de trouble”, venus de si loin pour bousculer le système. Il faut dire qu’en Pologne, le pays du charbon, la transition énergétique est un concept qui fait peur. Et vingt ans après la chute du rideau de fer, la présence, parmi les manifestants, d’une centaine de militants communistes venus battre le pavé avec slogans et drapeaux ne plait pas à tout le monde.

Escortée par deux colonnes de robocops, la manifestation démarre à l’heure prévue. Il fait un froid glacial mais ni le temps, ni la courte nuit dans le train, ne semblent entamer l’enthousiasme des manifestants.

Dans le cortège, on retrouve les pancartes déjà vues à Copenhague. “There is no planet B”, “il est minuit +10”. Mais aussi des slogans nouveaux, inventés par les jeunes du train comme “Our climate, not your business”. Les cris dépendent un peu des différentes sensibilités. Comme toujours, le Comac (Jeunes du Parti du travail de Belgique) a sorti les drapeaux rouges et les Che Guevara, fustigeant le capitalisme et recyclant les vieux chants anti-Bush des manifs contre la guerre en Irak. Derrière eux, OXFAM entonne en boucle la chanson “Bella Ciao” dont les paroles ont été réécrite par les ONG membre de la Coalition climat.

A l’arrivée, près du stade national, de l’autre côté de la Vistule, chacun part vers son lieu d’hébergement. Des écoles sont ouvertes pour aller déplier son matelas et son sac de couchage. C’est l’heure de partir à la découverte de toutes les richesses nocturnes que Varsovie a à offrir. La soirée est libre et elle ne fait que commencer !

Elle a manifestement été longue vu le peu de gens qui assistent à la rencontre avec les syndicats dimanche matin. Dommage car les échanges sont riches et intéressants.

Autour de la table, on trouve un représentant du parti écologiste polonais. Un membre de la confédération européenne des syndicats. Un représentant de la Coalition Climat de Belgique ainsi qu’un représentant d’OXFAM et un syndicaliste polonais. Le thème du débat : l’écologie et la justice sociale. Un thème essentiel dans ce pays où Verts et syndicats sont à couteaux tirés.

Cette rencontre est une première à plus d’un titre. Il y a quelques semaines encore, les syndicats polonais avaient prévu d’organiser une contre-manifestation pour protester contre la venue du train. Et c’est une des première fois que les Verts et les syndicats se retrouvent autour d’une même table. Car l’écologie fait peur en raison du contexte social difficile en Pologne.

“Les changements se sont toujours produit dans la douleur”, explique le représentant syndical polonais. Depuis la chute du communisme, le pays vit dans un système économique libéral avec une sécurité sociale beaucoup plus faible qu’en Belgique. “Il est donc logique que les gens aient peur d’un nouveau changement.”

Même si on note une ouverture du monde syndical vers les problématiques climatiques, cette ouverture reste théorique. Car pour les syndicats, le gouvernement polonais risque d’instrumentaliser la cause climatique pour les détruire. “Dans la pratique, nous n’aurons pas vraiment d’alliés le jour où nous perdrons nos emplois.”

La route est encore longue avant d’amener l’émergence d’un vrai mouvement climatique en Pologne. Reste que la présence du train aura permis aux Verts polonais de s’ouvrir aux préoccupations des syndicats.

A midi, tout le monde converge à nouveau vers la gare. C’est parti à nouveau pour 18 heures de train jusqu’à Bruxelles. Mais deux presque nuits blanches et une manifestation plus tard, le moral est toujours au zénith dans les neuf wagons du train.

Présidente de Comac, l’une des organisations présentes dans le train, Aurélie Decoene est fière d’avoir pu mobiliser plus de cent jeunes sur un thème difficile comme le “Climat” et pour un montant largement supérieur à celui des activités généralement proposée par son organisation. “Cela nous prouve que les thématiques du climat sont vraiment au coeur des préocupations des jeunes. Ils ont envie de se mobiliser là-dessus et de promouvoir le changement. Ceux qui prétendent que l’enthousiasme de Copenhague est retombé se trompent. Les plus jeunes n’étaient pas à Copenhague. Pour eux, la force de mobilisation est intacte”.

Et d’ajouter que la seule présence des Belges à Varsovie à réussi à ramener l’attention des médias sur les enjeux de la COP. “A nous tous seuls, nous avons réussi à sauver le contre-sommet”.

Six heures, lundi matin, les voyageurs fatigués sont de retour à la gare du Midi. Ils sont accueillis avec des croissants et du café chaud offert par la SNCB. C’est déjà l’heure des aurevoir, mais nul doute que le pari lancé par les organisateurs du train a été réussi. Le mouvement social pour le climat n’est pas mort. Il ne fait que commencer.


Hugo, 31 ans

« On s’est senti un peu seul dans les rues de Varsovie, mais en même temps c’était vraiment chouette d’être là. »

Hugo Rogiers est militant et permanent d’OXFAM-magasin du monde. Il faisait déjà partie de l’aventure du train pour Copenhague en 2009. « On était parti la fleur au fusil en croyant que quelque chose de très grand allait se passer. Cette fois c’était très différent. On a pas l’impression d’avoir changé grand chose, mais on sait que notre présence était très importante. Le changement ne vient pas que du politique, il vient aussi de la société civile. »

L’immense présence policière l’a tout de même interpellé. « Je pense que les autorités n’ont pas compris notre message. En Belgique, la société civile s’exprime et influence le débat. Ici manifestement, elle est d’abord vue comme quelque chose de subversif. »

Le train, quand à lui, restera un souvenir impérissable. « C’est important pour un militant de vivre des expériences humaines comme celle-là. On a passé deux fois plus de temps dans le train qu’à Varsovie. Mais c’était tellement fort que ça va indiscutablement contribuer à renforcer le militantisme chez tout le monde. »


Laure-Line, 20 ans

« C’est la première fois que je participe à une telle aventure. Mais quand j’ai vu l’appel, je n’ai pas hésité une seule seconde et je me suis inscrite. » Etudiante en sciences politiques, Laure-Line est sensible à tous les combats de notre époque. Mais le climat et l’environnement sont vraiment, dit-elle, l’enjeu majeur de sa génération. « Je pense que tous les jeunes se sentent concernés. Ce qu’il faut c’est amener des solutions et changer le système économique. C’est le capitalisme qui a créé la crise climatique ! »

Les 35 heures de train, la manifestation et la rencontre avec les syndicats ont été une expérience formidable. Elle n’a pas eu peur de la police. « A dire vrai, j’étais plutôt contente qu’ils soient là. Avant de partir j’avais quand même peur que des fascistes ne viennent pour en découdre avec nous". Quant aux différentes rencontre tout au long du voyage : « C’était vraiment très enrichissant, surtout la rencontre avec les syndicalistes polonais. J’espère que maintenant, on va rester mobilisés. L’objectif c’est d’arriver encore plus nombreux dans deux ans à Paris. »


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Source et photos : Grégoire Comhaire pour Reporterre.

Lire aussi : Un clown dans le train climatique.


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