À l’université Paris VIII, des exilés ont rejoint les étudiants en lutte

2 mai 2018 / Mathilde Bouquerel (Reporterre)

Le bâtiment A de l’université Paris VIII Saint-Denis, en lutte contre la réforme de l’enseignement supérieur, est occupé depuis le 30 janvier par des exilés, dont la lutte converge avec celle des étudiants.

  • Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), reportage

Dès la sortie du métro, l’université Paris VIII attire le regard. Sur les murs qui longent l’entrée, des inscriptions, à la bombe rouge et noire : « P8 fac en grève », « Pas de sélection, C nous qui décidons ». Comme une vingtaine de facultés en France, celle de Saint-Denis est mobilisée contre la réforme de l’enseignement supérieur qui entérinerait, via la procédure Parcoursup, la sélection à l’entrée à l’université. Deux étudiants sont en train de poser des affiches, à grand renfort de rouleau adhésif : « Pas de problème pour entrer, c’est une fac ouverte. Signalez-vous juste à la commission communication. » À l’intérieur du campus, sur un tableau blanc, le programme de cette journée du 20 avril est affiché : assemblée générale (AG) à midi, puis à partir de 16 h, prises de paroles, cantine à prix libre, musique, ateliers en tous genres. Un peu plus loin sur une pelouse, des groupes d’étudiants profitent du temps estival. Face à eux, un stand de thé à la menthe à prix solidaire. Assis sur une chaise de jardin, un jeune homme en propose aux passants avec un sourire. Il s’appelle Salim, il est arrivé ici il y a trois jours après avoir fui l’Italie. Il fait partie du groupe d’un peu moins de 150 exilés qui occupent le bâtiment A de l’université depuis janvier dernier. Car Paris VIII n’est pas une université mobilisée comme les autres, elle est aussi un exemple vivant de convergence des luttes entre étudiants et exilés.

À l’université Paris 8, le 20 avril.

Il est 15 h, l’AG vient à peine de se terminer. Dans l’amphithéâtre tagué de slogans et de dessins, quelques personnes discutent encore. Parmi elles, Nacira Guenif, professeure en sciences de l’éducation, qui échange quelques mots avec une étudiante. Elle fait partie de ce groupe de personnes très impliquées dans l’aide aux 150 personnes du bâtiment A, qu’on appelle officieusement le comité de solidarité aux exilés. Elle analyse les raisons de la réussite de cette occupation : « C’est sûrement dû à la prudence de la présidence de l’université qui, il me semble, n’a pas voulu écorner l’image d’ouverture et d’accueil de Paris VIII… Mais je pense que la solidarité des étudiants et du personnel scolaire a beaucoup joué également. Pour prévenir le risque d’expulsion, des personnes avec des papiers français se relaient continuellement pour dormir dans le bâtiment.  » C’est aussi pour cette raison que la fac a voulu attirer du monde pendant les vacances, une évacuation par la police aurait mis les exilés gravement en danger. Et c’est là d’abord qu’il y a convergence des luttes : occuper la fac, c’est aussi s’engager auprès de celles et ceux qui habitent sur place. De ces trois mois d’occupation, l’enseignante tire un bilan plutôt positif : « Bien sûr, il y a de l’indifférence à leur égard. Ce n’est pas étonnant quand on regarde le campus : le bâtiment A est à l’opposé, on peut très bien fréquenter l’université sans jamais y mettre les pieds. Mais dans l’ensemble, j’ai constaté une grande bienveillance. Par exemple : les professeurs qui ont dû déplacer leur cours se sont vus mettre à disposition des salles par les autres UFR [unité de formation et de recherche]. »

L’université, un lieu opposé à la sélection qu’elle soit pour entrer à la fac ou sur le territoire français

Pour accéder à ce bâtiment d’arts plastiques occupé depuis le 30 janvier, il faut traverser une passerelle qui surplombe la route. Une fois de l’autre côté, on pousse une porte vitrée dont le nom a été modifié non sans humour en « bâtiment Antifa ». Dans les couloirs tagués d’inscription antiraciste, ça sent le riz du repas du soir qu’on est déjà en train de préparer. Les salles sont transformées soit en pièces communes avec des tables et des chaises soit en chambres pourvues de matelas sur le sol. Ici, on distribue des vêtements, là un groupe d’étudiants et d’exilés assis autour d’une table de classe se penchent sur des papiers administratifs. Tout en haut sur la terrasse, certains exilés prennent le soleil en discutant à mi-voix ou en écoutant de la musique sur des téléphones portables. Traoré est l’un d’eux. Il a quitté le campement du métro Jaurès pour l’université dès les débuts de l’occupation, emmené par un camarade de lutte. Il s’est vite beaucoup impliqué dans le collectif constitué par les exilés de Paris VIII, et fait aujourd’hui partie de ses porte-paroles. « Il est très important de nous faire entendre. Nous voulons montrer que cette occupation se passe bien, que s’il y a besoin d’une salle, on la libère, etc. Nous voulons aussi porter des revendications : que certains cours ou la bibliothèque soient ouverts aux exilés par exemple. C’est de cette manière que nous allons pouvoir nous intégrer », affirme-t-il.

À l’université Paris 8, le 20 avril.

Car les occupants du bâtiment A sont pour beaucoup politisés comme Traoré et se sont constitués en véritable force, pour faire pression sur les autorités. Le collectif a organisé des marches vers la préfecture de Saint-Denis pour demander des régularisations massives. Certains exilés ont aussi pu se rendre à l’Assemblée nationale pour les discussions sur la loi Asile et Immigration. « J’ai trouvé intéressant d’assister aux débats, de voir cette mécanique politique, explique Traoré, mais dans les faits la décision est déjà prise puisque le parti du gouvernement est majoritaire à l’Assemblée. C’est comme si la loi était déjà votée… [1] »

C’est donc là aussi que la convergence des luttes est à l’œuvre à Paris VIII. Car les exilés, en tant que force politique constituée, peuvent appuyer la mobilisation des étudiants et professeurs. Par leur présence, ils font de l’université un lieu ouvert, opposé à la sélection qu’elle soit pour entrer à la fac ou sur le territoire français. « Bien sûr que le terme de convergence des luttes me parle, ajoute Traoré. Cette occupation en est un témoin concret. Je me sens tout à fait concerné par les combats étudiants puisque j’étais moi-même en Master 2 d’économie en Côte d’Ivoire. » Soudain grave, il explique brièvement les raisons qui l’ont poussé à fuir son pays : président d’un influent syndicat étudiant proche du président sortant Laurent Gbagbo, il était menacé par l’actuel gouvernement d’Alassane Ouatara. « Si j’ai choisi de quitter l’Italie pour la France, c’est parce qu’il y a des équivalences en matière de filière et de programme. C’est justement pour cela que je pense que les exilés devraient avoir accès à l’université. »

À l’université Paris 8, le 20 avril.

Si tous les habitants du bâtiment A n’ont pas le passé de lutte étudiante de Traoré, ils croient en l’occupation des lieux plus qu’en l’aide de l’État. C’est le cas d’Abraham, qui a fui l’Éthiopie puis l’Italie avant de se retrouver sur les bords du canal de Saint-Denis. Lui aussi est présent à Paris VIII depuis près de trois mois. Il explique grâce à un traducteur : « Bien sûr, la loi Asile et Immigration va dégrader nos conditions de vie. Il n’y a rien de bon là-dedans pour nous et ce serait bien si les députés pouvaient la modifier. Mais notre situation est déjà tellement pourrie que ça ne va rien changer radicalement, ce n’est pas vraiment un enjeu. Je pense que le changement ne peut venir que de l’occupation, j’ai bon espoir que ça aboutira. »



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[1Elle a été adoptée en première lecture dimanche 22 avril.


Source : Mathilde Bouquerel pour Reporterre

Photos : © Mathilde Bouquerel/Reporterre
. chapô : À l’université Paris 8, le 20 avril.

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