A quoi EELV sert-il ?

14 novembre 2013 / Jean-Claude Guillebaud



Le parti EELV (Europe Ecologie Les Verts) prépare son congrès, qui aura lieu à Caen le 30 novembre. Dans cette perspective, Reporterre lance une série de tribunes où écologistes, politiques et intellectuels nous aideront à répondre à la question : A quoi EELV sert-il ? C’est Jean-Claude Guillebaud qui ouvre le bal.


L’écologie en perdition

L’écologie qu’incarne EELV est au bord du désastre. La quête anxieuse d’une reprise de la croissance dans tous les pays développés n’encourage pas les opinions à prêter l’oreille aux mises en gardes de cette nature. Je ne parle pas seulement des préoccupations liées à l’environnement au sens strict (biodiversité, dérèglement climatique, saccage des océans, etc.) mais tout autant de l’aspect « social » de la question. Les pauvres trinquent les premiers.

À bien réfléchir, le paradoxe est extravagant. Sur le plan des idées, la prise de conscience écologique n’a jamais été aussi nécessaire (et novatrice). Elle est la seule réflexion capable de désigner un « horizon d’espérance », pour reprendre une formule d’Emmanuel Levinas. En matière politique et économique, en revanche, l’écologie n’est plus prioritaire, loin s’en faut. Le vieux productivisme revient en force, dans un climat de panique économique et de croissance à tout prix.

Cet oubli — délibéré — des urgences liées à l’environnement est à la fois logique et désastreux à terme. Certains théoriciens jusqu’alors « modérés » s’en inquiètent à voix haute. Je pense à un philosophe français comme Dominique Bourg, qui enseigne à l’université de Lausanne. Il fut longtemps le conseiller politique de Nicolas Hulot, après avoir inspiré certaines analyses de Daniel Cohn-Bendit.

Or, dans un numéro de février 2013 du mensuel lyonnais La Décroissance il sonnait déjà le tocsin et n’hésitait pas à parler d’effondrement. « Tous nos modes de vie, écrivait-il, toute la société repose sur des flux de matières et d’énergie sans cesse croissants. Or ces ressources sont en voie d‘épuisement et notre consommation d’énergie perturbe le système biosphère. Sans décroissance de ces flux de matières et d’énergie, on ne s’en sortira pas. »

Face à tout cela, les palinodies françaises entre EELV et les socialistes au pouvoir paraissent bien frivoles. Pour ne pas dire déshonorantes. Elles nous invitent à remettre sur la table une question de principe qu’on avait glissée sous le tapis. Celle-ci : était-il raisonnable de créer un « parti écologiste » au sens traditionnel du terme, à l’instar de ce que firent, dès 1980, Die Grünen en Allemagne ?

Pour ma part, j’ai toujours pensé que c’était un mauvais chemin. Oh, certes, avoir des ministres au gouvernement et un groupe au Sénat n’est pas un gain politique négligeable. La possibilité de faire passer quelques mesures législatives est un autre gain. Mais que pèse-t-il, à terme, s’il contraint les écologistes à se taire, à tout accepter en s’accrochant à leurs postes de ministres ou à leurs sièges d’élus ?

Je rappelle que le juriste et théologien protestant Jacques Ellul, maître à penser de José Bové, de Noël Mamère et de bien d’autres, n’était pas favorable du tout à cette stratégie. S’ils choisissaient d’entrer en politique — même en voulant « faire de la politique autrement » —, les écologistes, annonçait-il, contracteraient fatalement le virus politicien. Pour ne rien dire des petites vanités ministérielles et médiatiques.

Patrick Chastenet, président de l’association internationale Jacques Ellul, avait souvent abordé cette question avec le théologien bordelais. Il évoquait ces conversations dans le numéro de janvier 2006 de la revue Ecorev. « Dès le début des années 1980, écrivait Chastenet, Ellul ouvrit largement les colonnes de la revue protestante Foi et Vie aux thèses écologistes et publia régulièrement dans Combat Nature de 1983 à 1991. Il désapprouva la création du parti Les Verts au nom d’une conception anarcho-syndicaliste selon laquelle la cause écologiste n’avait rien à gagner à entrer dans le jeu politicien. Jusqu’au bout, fidèle à sa devise, il préféra les initiatives locales, les mouvements sociaux et le combat associatif à l’illusion politique. »

La vision d’avenir que porte en elle l’écologie politique implique un changement de paradigme civilisationnel si dérangeant que sa défense ne peut passer par le truchement des majorités, des secrétariats d’État ou des marchandages électoraux. C’est l’opinion qu’il faut culturellement convaincre. À travers des ONG comme Greenpeace, Amnesty International ou Utopia (en France), les sociétés civiles sont mieux placées qu’un parti politique pour accélérer cette « révolution des consciences ».

Il me semble qu’en cet automne 2013, la preuve est faite qu’Ellul avait raison.


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Source : Jean-Claude Guillebaud pour Reporterre.

Jean-Claude Guillebaud est essayiste, conférencier et journaliste français. Il a publié récemment Une autre vie est possible.

Photo : Guillebaud : Babelio
- Dessin : Plume égarée

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