Accro aux engrais chimiques, l’agriculture française chamboulée par la guerre au Moyen-Orient
Des grands sacs de granulés d'engrais transportés à La Rochelle, France (image d'illustration). - © Claudius Thiriet / Biosphoto / Biosphoto via AFP
Des grands sacs de granulés d'engrais transportés à La Rochelle, France (image d'illustration). - © Claudius Thiriet / Biosphoto / Biosphoto via AFP
Face aux bombardements des États-Unis et d’Israël, le modèle agricole français s’avère peu résilient. Le prix des engrais azotés, massivement importés, a en effet grimpé en à peine quelques jours.
Le monde agricole français avait déjà son lot de difficultés. Le choix des États-Unis et d’Israël de déclencher une guerre au Moyen-Orient en ajoute une : le conflit fait notamment augmenter le prix des engrais. « Les prix ont pris 15 % entre samedi [28 février] et le début de semaine », constate Olivier Hardouin, président de la FDSEA du Loir-et-Cher, un département de grandes cultures, consommatrices de fertilisants.
Depuis les premiers bombardements étasuniens fin février, le prix de l’urée, un fertilisant azoté très utilisé en France, est passé de 505 à 580 euros la tonne, indique Réussir, un site d’informations agricoles. Alors que les engrais azotés de synthèse ont déjà subi une hausse au début de l’année, « on ne peut plus s’en sortir », alerte le leader syndical, qui vend son blé moins cher que ce qu’il lui a coûté à produire.
Un modèle agricole français peu résilient
Après le Covid, puis la guerre en Ukraine, la situation internationale vient à nouveau percuter l’agriculture française. Alors que le ministère de l’Agriculture a érigé la « souveraineté alimentaire » en axe prioritaire de sa politique, le cas des engrais de synthèse rappelle encore une fois que l’objectif est loin d’être atteint. Au contraire, ils rendent le modèle agricole français peu résilient face aux crises géopolitiques.
En 2022, la France importait plus de 80 % de ses engrais, indique un rapport du gouvernement sur la « souveraineté agricole et alimentaire de la France » en mars 2024. « Une large part [de ces importations] provient de pays en dehors de l’Union européenne, créant une double dépendance : aux pays tiers et aux énergies fossiles [qui servent à fabriquer les engrais minéraux] », indiquait-il.
« Une dépendance aux pays tiers et aux énergies fossiles »
« La sécurité alimentaire de la France est terriblement dépendante des engrais », réagissaient Les Amis de la Terre à ce rapport. D’autant que l’on importe aussi « la quasi-totalité des matières premières nécessaires pour ceux fabriqués sur notre sol ».
En plus de cette dépendance, les engrais de synthèse posent aussi un problème climatique. « Leur épandage émet du protoxyde d’azote dans l’atmosphère, un gaz 265 fois plus réchauffant que le CO2. En France, les engrais azotés, y compris leur production et leur transport, représentent près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole », indiquent Les Amis de la Terre dans un rapport. Ils participent aussi à la surcharge en nitrate des nappes phréatiques.
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Les engrais de synthèse utilisés en France ne viennent pas directement du Moyen-Orient. Mais la guerre a deux conséquences sur leur commerce et leur prix. Tout d’abord, elle rend quasi impossible la circulation des navires de commerce par le détroit d’Ormuz, ce passage maritime stratégique pour le commerce mondial. Or c’est par là que passent « environ 33 % des engrais mondiaux, y compris le soufre et l’ammoniac », notait le cabinet d’analyse Kpler lors des frappes israéliennes sur l’Iran en juin.
Pour fabriquer des engrais, il faut du gaz fossile
Par ailleurs, la fabrication d’engrais de synthèse demande du gaz fossile. Or, environ 20 % du gaz naturel liquéfié mondial vient du Qatar, qui a suspendu sa production à cause du conflit. Les prix ont grimpé de 50 % sur le marché européen, s’inquiètent les acteurs spécialisés, entraînant dans leur sillage celui des engrais.
Ces conséquences de la guerre s’ajoutent à une situation déjà tendue. Depuis janvier, les importations d’engrais sont en chute libre et leur prix grimpe à cause du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières — le MACF. Cette taxe carbone prévue par l’Union européenne sur les produits importés devrait s’appliquer aux engrais azotés de synthèse depuis le début de l’année, mais la décision est en suspens. En attendant de savoir à quelle sauce ils seront mangés, « les importateurs hors UE ont rentré très peu de marchandises depuis le 1er janvier », dit à Reporterre Vincent Ghuilem, directeur de Céréapro, une entreprise de vente d’intrants (engrais, pesticides, semences) et d’achat-revente de céréales. Ils ont aussi augmenté les prix au cas où ils devraient payer la taxe rétroactivement. Trouver des engrais est donc difficile. « Aujourd’hui, je n’ai pas d’offre sur l’urée », poursuit-il. Il ne trouve rien à acheter aux importateurs pour le revendre à ses clients.
La France va-t-elle donc manquer de ce précieux apport d’azote, indispensable pour maintenir les rendements de l’agriculture productiviste ? À court terme, « on est sereins », nous indique France Fertilisants, l’union des industries de la fertilisation [1]. Il y a assez d’engrais en France pour que les agriculteurs puissent amender leurs champs en ce début de saison. « Mais sur le moyen et long terme, on va être très dépendant de l’issue du conflit », ajoute l’organisation patronale. En bout de chaîne, ce sont les agriculteurs, et en particulier les céréaliers très dépendants de ces engrais de synthèse, qui vont encaisser une hausse des prix de leurs intrants.
Agro-écologie, légumineuses...
« Ce qui arrive n’est pas surprenant, cela nous pendait au nez de toutes façons », observe Jacques Caplat, agronome et coordinateur des campagnes agriculture d’Agir pour l’environnement. « Cela montre l’urgence de construire une agriculture qui se passe de ces engrais de synthèse : pour des questions géopolitiques, de consommation d’énergies fossiles, de contribution au changement climatique, de qualité de l’eau... »
Joseph D’Halluin, membre du conseil fédéral des Amis de la Terre, approuve : « On est partis sur un rythme de crise géopolitique tous les trois, quatre mois… Il faut sortir l’agriculture de la dépendance aux engrais de synthèse, et plus généralement aux fossiles. »
Les solutions agronomiques sont connues. « Réduire massivement notre consommation d’engrais grâce à l’agroécologie, planter plus de légumineuses pour mettre de l’azote dans le sol, valoriser les excrétas humains », liste le responsable associatif. « Il faut aussi remélanger les zones de grandes cultures et les zones d’élevage », ajoute Jacques Caplat. Car les déjections des animaux, compostées, font de l’engrais organique.
« On maintient à bout de bras le système agro-industriel »
« Au sein même des directions du ministère de l’Agriculture, tout le monde est d’accord pour dire que ce n’est pas tenable, mais on procrastine, se désespère l’agronome. On préfère maintenir à bout de bras le système agro-industriel en distribuant des aides aux agriculteurs pour compenser les hausses de prix. »
Le plan d’aide aux agriculteurs adopté par le gouvernement en début d’année, à l’issue d’une énième crise agricole, prévoyait déjà 40 millions d’euros pour les céréaliers. Devra-t-il ajouter une nouvelle aide pour faire face aux conséquences de la guerre au Moyen-Orient ?
En tout cas, il est possible que les répercussions sur l’agriculture — du moins celle dépendante des énergies fossiles — se multiplient. Car il n’y a pas que les engrais qui augmentent. Le gazole non routier (GNR) qui alimente les tracteurs a déjà vu son prix augmenter de « 40 % en quinze jours », observe Olivier Hardouin chez lui, dans le Loir-et-Cher. « Plusieurs FDSEA signalent déjà des hausses importantes chez certains fournisseurs », confirme au niveau national la FNSEA, qui demande à l’État d’« agir rapidement pour éviter qu’une crise géopolitique ne devienne une nouvelle crise économique pour nos exploitations ».
Enfin, « les aliments pour le bétail venant d’Amérique latine risquent aussi d’augmenter, avertit Jacques Caplat. Il faut bien du pétrole pour faire tourner des bateaux. »