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Pesticides

L’exposition du vivant à la toxicité des pesticides augmente dans le monde

Le Brésil (ici un champ de soja en 2022), les États-Unis, l’Inde et la Chine ont des niveaux plus élevés en raison de l’agriculture intensive.

L’exposition à la toxicité des pesticides a augmenté pour la plupart des espèces, entre 2013 et 2019, selon une étude. Parmi les solutions avancées : renoncer au productivisme, passer massivement au bio et manger moins de viande.

C’était l’un des objectifs de l’accord international adopté lors de la COP15 sur la biodiversité, en 2022 : réduire au moins de moitié d’ici 2030 le « risque global » lié aux pesticides. Pour l’atteindre, il faudra radicalement changer de modèle agricole, alertent des scientifiques dans une étude publiée dans la revue Science le 5 février. Pour l’instant, la tendance est antagoniste à cet objectif : entre 2013 et 2019, dans le monde, l’exposition à la toxicité des pesticides a augmenté pour la plupart des espèces, d’après leurs travaux.

Ces chercheurs de l’université de Kaiserslautern-Landau, en Allemagne, ont analysé une très vaste quantité de données sur 625 pesticides. En combinant les chiffres concernant les quantités de pesticides déversées, et ceux sur le degré de toxicité de chaque substance et leur transfert dans l’environnement, ils ont obtenu un indicateur global, appelé « toxicité appliquée totale » ou TAT (Total Applied Toxicity).

Cet indicateur est important, car il permet d’évaluer les progrès des pays par rapport à l’engagement pris lors de la COP15. Diminuer de 50 % le « risque global » lié aux pesticides est, en effet, plus complexe à évaluer que si l’engagement avait été simplement de diminuer de 50 % l’utilisation de ces substances toxiques.

« C’est vraiment l’indicateur le plus pertinent. Les industriels peuvent réduire la quantité de pesticides en trouvant une molécule qui sera plus efficace, donc plus toxique. Dans ce cas, la quantité de pesticides peut diminuer mais la toxicité pour l’environnement rester similaire, voire empirer », commente Christophe Leboulanger, écotoxicologue marin au laboratoire Marbec.

Soja, coton et maïs en première ligne

Les résultats de l’étude sont très inquiétants pour la biodiversité. En calculant l’évolution de ce TAT pour huit groupes d’espèces à l’échelle mondiale, les scientifiques concluent qu’il a augmenté pour six d’entre eux, entre 2013 et 2019. Les pollinisateurs sont les plus touchés, suivis des organismes du sol, puis des poissons, des invertébrés aquatiques, des arthropodes terrestres et des plantes terrestres. Seuls les plantes aquatiques et les vertébrés terrestres voient leur situation s’améliorer légèrement sur cette période.

Pour l’ensemble des groupes d’espèces, le niveau de TAT le plus élevé est atteint dans les pays où l’agriculture est la plus intensive, note l’étude : en Amérique du Nord et du Sud, en Europe de l’Ouest, en Asie du Sud et de l’Est. Plus spécifiquement, les États-Unis, le Brésil, l’Inde et la Chine contribuent à hauteur de 53 à 68 % du TAT global. En termes d’intensité (TAT par unité de surface), le Brésil, la Chine, les États-Unis, l’Argentine et l’Ukraine occupent le haut du classement.

D’autres données intéressantes concernent le type de cultures concernées. Les cultures de pomme de terre, de canne à sucre, de coton, de soja et de maïs sont celles pour lesquelles l’intensité du TAT est la plus haute. Cette intensité est comparativement plus faible pour les fruits et légumes et les céréales, hors riz et maïs.

« Il est à noter que certains pays avec une haute intensité de TAT, comme le Brésil, l’Argentine ou les États-Unis, ont de forts taux d’utilisation de cultures OGM, soulignant que les technologies OGM ne réduisent pas nécessairement les TAT et peuvent même les augmenter, comme cela est observé aux États-Unis », écrivent les auteurs.

L’illusion du pesticide de substitution

Au-delà de la toxicité mesurée, le calcul des tendances en cours n’est pas non plus réjouissant. De tous les pays analysés, seul le Chili est dans le clou pour atteindre l’objectif de la COP15 sur la biodiversité en 2030, d’après les chercheurs. Le Japon, la Chine et le Venezuela vont dans le bon sens, mais doivent accélérer leurs efforts. Tous les autres pays doivent inverser la tendance ; la plupart en revenant à un niveau de risque lié aux pesticides qu’ils ont dépassé depuis plus de quinze ans.

Pour cela, les chercheurs appellent à mettre en place tout un panel de solutions. D’abord, en s’attaquant aux molécules les plus toxiques. Sur tous les pesticides analysés, une vingtaine de substances actives concentre une grande part de la toxicité pour les animaux et les plantes et les efforts pour les remplacer devraient être prioritaires.

« Tant qu’on reste dans un système d’agriculture productiviste, on aura forcément besoin de pesticides »

Mais la recherche de molécules de substitution ne garantit pas une amélioration de la situation, soulignent les chercheurs. Les néonicotinoïdes, très dangereux pour de nombreux insectes, pourraient être remplacés par des pyréthrinoïdes, dangereux, eux, pour les invertébrés et les poissons, ainsi que pour les humains.

« Utiliser une molécule moins toxique veut souvent dire qu’elle sera moins efficace, on risque donc d’en mettre plus. Un pesticide, par définition, est toxique. Tant qu’on reste dans un système d’agriculture productiviste, on aura forcément besoin de pesticides, c’est un problème sans fin », dit l’écotoxicologue Marcel Amichot, chercheur à l’Inrae.

Cultiver bio, manger moins de viande

Les auteurs de l’étude arrivent aux mêmes conclusions : le plus efficace est de remplacer les pesticides par des alternatives non chimiques. Autrement dit, en allant vers une agriculture biologique et dépourvue de pesticides. Ce qui peut conduire à des changements de pratiques agronomiques d’ampleur entraînant des baisses de rendements pouvant atteindre 19 à 25 %, estiment les chercheurs.

C’est pourquoi la solution sera forcément systémique, écrivent-ils. Il faut aussi basculer vers une agriculture qui consacre moins de surface à nourrir le bétail et davantage à nourrir les humains, donc changer de régime alimentaire (sous-entendu consommer moins de produits carnés) et réduire le gaspillage alimentaire.

Ces changements gigantesques auraient de nombreux cobénéfices, en plus de réduire le « risque global » lié aux pesticides pour la biodiversité, ils amélioreraient la qualité des sols et des eaux, des fonctions écosystémiques et amélioreraient ainsi la rentabilité.

Les coûts de cette transition sont toutefois très lourds pour les agriculteurs, et ceux-ci doivent être accompagnés, ce qui « exige une volonté politique soutenue, comparable aux efforts d’atténuation du changement climatique », écrivent les auteurs. Ils citent les exemples aux résultats positifs des paiements directs en échange d’un renoncement à l’usage de pesticides, comme en Suisse, ou de la mise en place d’assurances vertes, comme expérimenté par des viticulteurs français.

Biodiversité recherche volonté politique

Par cette analyse globale unique en son genre, les auteurs espèrent contribuer à mieux définir la limite planétaire liée aux « nouvelles entités » chimiques : l’une des 7 limites planétaires sur 9 déjà franchies. Mais cette limite, définie comme un seuil à ne pas franchir, au risque de déstabiliser l’ensemble du système de manière irréversible, avec des effets majeurs pour le vivant, est mal définie aujourd’hui, par manque de données précises.

Si ces nouveaux travaux visent à affiner le diagnostic, ils restent eux aussi lacunaires. D’une part, par manque d’accès aux données sur l’usage des pesticides dans de nombreux pays. Seuls 65 pays ont des « données nationales explicites », représentant près de 80 % des surfaces agricoles dans le monde, précisent les auteurs.

« Certains pays cherchent à couper l’accès des chercheurs aux informations »

« C’est difficile de travailler, les données sont souvent difficiles à obtenir. Certains pays cherchent à couper l’accès des chercheurs aux informations, ce qui pose des questions sur la capacité des citoyens à évaluer les pratiques », dit Christophe Leboulanger.

Le chercheur pointe d’autres limites, comme l’évaluation de la toxicité faite sur huit groupes d’espèces différentes. Ce qui ne permet pas de mesurer les impacts indirects liés au fait que toutes les espèces sont interdépendantes. « S’il y a des effets sur des plantes aquatiques, cela impactera ceux qui respirent l’oxygène qu’elles produisent, ceux qui les mangent, etc. », dit-il.

Sans compter la grande inconnue des données concernant le pays qui n’apparaît sur aucune carte : l’océan et ses écosystèmes, très largement sous-étudiés, et les effets des pesticides sur leur santé.

Autant d’inconnues qui renforcent les craintes et l’urgence de réduire massivement l’usage des pesticides qui, comme le concluent les auteurs de l’étude, « figurent parmi les produits chimiques les plus toxiques au monde activement relâchés dans l’environnement ».

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