Invendus alimentaires : « C’est une économie de la misère et de la faim »
Jusqu’à présent, les salariés pouvaient récupérer une partie des invendus, de manière encadrée, mais sous forme d’avantages en nature, avec des cotisations à payer. - © Adrien Nowak / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Jusqu’à présent, les salariés pouvaient récupérer une partie des invendus, de manière encadrée, mais sous forme d’avantages en nature, avec des cotisations à payer. - © Adrien Nowak / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Le gouvernement entend faciliter le don d’invendus alimentaires aux salariés de la grande distribution et des commerces de bouche. Une initiative contre-productive et antisociale selon l’anthropologue Bénédicte Bonzi.
Le gouvernement est en discussion avec les acteurs du secteur de la grande distribution et des commerces de bouche pour faciliter les dons d’invendus alimentaires aux salariés de ces entreprises, apprenait-on le 30 janvier.
Jusqu’à présent, les salariés pouvaient récupérer une partie des invendus, de manière encadrée, mais sous forme d’avantages en nature, avec des cotisations à payer. Les dons pourraient bientôt être autorisés jusqu’à un certain plafond, en cours de négociation, qui pourrait se situer autour de 100 à 500 euros par personne et par an.
Un arrêté pourrait être pris en ce sens au printemps. Il compléterait ainsi la loi Garot de 2016, qui interdit la destruction d’invendus encore consommables et oblige les magasins alimentaires de plus de 400 m2 à proposer une convention de don à des associations d’aide alimentaire, afin qu’elles reprennent leurs invendus.
Une politique totalement contre-productive et antisociale, d’après Bénédicte Bonzi, docteure en anthropologie sociale, autrice d’une thèse sur le sujet et chercheuse au Laboratoire d’anthropologie politique. Elle explique à Reporterre pourquoi la politique menée actuellement ne résoudra ni le gaspillage ni la précarité alimentaire.
Reporterre — Comment analysez-vous cette volonté du gouvernement de favoriser le don d’invendus alimentaires aux salariés des commerces qui les vendent ?
Bénédicte Bonzi — Je suis scandalisée. On présente cela comme une faveur faite à des salariés n’ayant pas les salaires suffisants pour acheter ce qu’ils veulent à manger, quand ils veulent et où ils veulent. Évidemment, les produits invendus ou invendables ne répondent pas au mieux aux préconisations du Nutri-score ni à la recommandation de manger cinq fruits et légumes frais par jour…
Cette manière de lutter contre le gaspillage alimentaire est une mascarade. Au lieu de fermer le robinet de la surproduction, de taxer ceux qui continuent à provoquer ce gaspillage, on leur trouve des débouchés économiques via la défiscalisation du don des produits invendus [à hauteur de 60 % du don, dans la limite de 20 000 euros ou de 5 pour 1 000 du chiffre d’affaires]. On bricole pour trouver de nouveaux débouchés aux produits agro-industriels et on fait passer cela pour une faveur. C’est une économie de la misère et de la faim.
Si cette gestion des invendus renforce le statu quo sur la manière de produire, ce type de solution ne contribue donc pas à réduire le gaspillage ?
Exactement. Et il ne faut pas parler de don. Le don est caractérisé par l’absence de connaissance des contreparties que l’on aura en retour. Là, nous sommes sur un marché qui génère des sommes connues à l’avance. Et un marché où celui qui fixe les règles, c’est le supermarché qui distribue les invendus aux salariés et aux associations d’aide alimentaire via des conventions sur lesquelles il a la main.
« Les structures d’aide alimentaire en ont marre de servir de poubelles des distributeurs »
Toutes les charges de la gestion de ces invendus sont reportées sur les structures d’aide alimentaire. Certaines associations doivent jeter une grosse partie de ce qu’elles récupèrent et sont obligées de payer les coûts de cette destruction que n’assument plus les supermarchés. Elles en ont marre de servir de poubelles des distributeurs et sont de plus en plus rigoureuses sur ce qu’elles récupèrent. On peut émettre l’hypothèse que l’accent mis sur le don aux salariés est une réponse à cette tendance.
De votre point de vue anthropologique, que dire d’une société qui donne ses invendus alimentaires à ses travailleurs précaires ?
Un vrai don oblige, il induit une réciprocité. Mais lorsque l’on donne à ses salariés des produits destinés à la poubelle, il est évident que l’on n’attend absolument rien d’eux. Ce sont des personnes qui travaillent et qui sont trop mal payées pour s’acheter des produits de leur propre magasin. En les encourageant à se nourrir d’invendus au lieu d’augmenter leurs salaires, on marque une distinction de classe. On organise la répartition de la nourriture selon la qualité des produits et leur durée de vie.
Même dans des petites enseignes bio vendant des produits de qualité, j’ai entendu des salariés récupérant des invendus s’interroger sur l’impact pour leur santé de ne jamais manger de produits frais. On sait que les invendus ont moins de goût, moins de qualités nutritionnelles et peuvent provoquer des désordres gastriques. Sans parler de la question centrale : qui sera responsable en cas de problème sanitaire ?
Selon l’Ademe, l’agence de la transition écologique, 8 % du gaspillage alimentaire intervient au niveau du distributeur, contre 35 % lors de la consommation à domicile. Comment expliquer que la clé de la lutte contre le gaspillage soit tout de même de la responsabilité des industriels ?
Parce que le gaspillage par les consommateurs est provoqué par les incitations à surconsommer. Nous sommes dans une logique qui incite à produire trop et à vendre trop pour vendre plus que le concurrent, c’est une fuite en avant. Lorsque des promotions rendent dix yaourts moins chers que les quatre à côté, on les prend, même si on n’en a besoin que de quatre.
Depuis l’entrée en vigueur de la loi Garot [qui oblige les supermarchés de plus de 400 m² à donner les invendus à des associations], la logique de production est restée la même. C’est même pire : on a augmenté la chaîne de valeur en permettant les défiscalisations via le don d’invendus. Évidemment que si la surproduction rapporte de l’argent, l’industriel n’a pas intérêt à changer de pratique.
Quels leviers pourrait-on imaginer pour réduire le gaspillage d’une manière socialement et écologiquement plus vertueuse ?
La sécurité sociale de l’alimentation constitue une réponse structurelle, systémique de long terme. C’est une manière de faire cotiser tout le monde, y compris les patrons, pour doter chacun d’une somme qu’on puisse dépenser pour se nourrir dans des lieux d’alimentation durable. En réfléchissant de manière démocratique à l’organisation.
« Le droit à l’alimentation nous invite à penser radicalement différemment »
Avec une mise en sécurité sociale de l’alimentation, la surproduction ne serait plus une question gérée par quelques-uns mais un problème pour tout le monde. Cela permettrait à la fois de sortir les gens de la précarité, tout en sortant les autres de leurs privilèges. C’est très important de penser les deux à la fois. On est très forts pour tenir des discours sur la sortie de la précarité, mais cela est impossible sans renoncer à l’autre bout aux privilèges de ceux qui bénéficient de la situation actuelle. Le droit à l’alimentation nous invite à penser radicalement différemment.
Justement, les privilégiés constituent une classe dominante qui n’ont pas envie que les choses changent. Comment espérer malgré tout faire advenir une telle utopie alimentaire ?
Les choses n’adviennent pas du jour au lendemain. La sécurité sociale a vu le jour après 150 ans de luttes. Et dans un moment, après la guerre, où la situation économique était pire que maintenant. Ce genre de choix radicaux que l’on a fait à l’époque est encore possible aujourd’hui.
Mais il avait fallu la guerre, précisément, pour discréditer une partie du patronat français et permettre l’émergence de nouveaux rapports de force dans la société… On voit mal le capitalisme de plus en plus autoritaire aujourd’hui s’accommoder d’une sécurité sociale de l’alimentation. Qu’est-ce qui vous rend optimiste ?
Justement le fait que le rapport de force, on l’a. L’alimentation est au cœur des enjeux, car elle oblige. On ne mord pas la main qui nous nourrit. Le pouvoir sait bien que remplir les estomacs permet d’acheter la paix sociale, sans s’attaquer aux problèmes systémiques.
On l’a vu pendant le Covid : en Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, le préfet a demandé aux agents municipaux d’assurer la distribution alimentaire, qui ne pouvait plus être assurée par les bénévoles des structures d’aide alimentaire. Car l’État craignait des révoltes urbaines en cas de rupture de l’aide.
Les structures d’aide alimentaire doivent comprendre qu’elles sont utilisées pour maintenir la paix sociale sans permettre du tout de réduire la pauvreté structurelle. La perspective d’une prise de conscience de leur puissance me rend très optimiste. Il existe de nombreuses expérimentations de sécurités sociales de l’alimentation sur le territoire, qui se complètent, se répondent, accumulent de l’expérience. Toutes ces énergies qui se déploient ont un potentiel énorme pour porter leurs revendications, si elles prennent conscience de leur force.