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Enquête — Alimentation

« Une affaire d’argent » : les dérives de l’aide alimentaire

Des bénévoles des Restos du cœur distribuent de la nourriture et des produits aux étudiants, à Marseille, en mars 2021.

« Un marché de la faim » : l’aide alimentaire est devenue une véritable filière économique permettant d’écouler la surproduction de l’agro-industrie. Un business très lucratif pour la grande distribution.

« Avant, le don était authentique : on ne voulait pas jeter, donc on venait nous voir. Quand je fais la ramasse aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est une simple affaire d’argent. » Bénévole depuis quinze ans pour une des principales associations caritatives du pays [1], Jean [*], artisan à la retraite, fait partie des quelque 200 000 volontaires qui, chaque jour, se démènent pour collecter de la nourriture et la redistribuer aux plus démunis. Et qui ont constaté certaines dérives.

« L’aide alimentaire est devenue un véritable débouché économique pour tout ce que la filière agro-industrielle produit en trop », explique Bénédicte Bonzi, docteure en anthropologie sociale et autrice d’une thèse sur le sujet. Née d’une approche philanthropique, l’aide alimentaire s’est petit à petit institutionnalisée, jusqu’à s’intégrer au système alimentaire global. Pour la chercheuse, il s’agit désormais d’un « marché de la faim », dont les bénévoles des associations sont devenus les petites mains. Et le marché est grand : en 2020, 5 à 7 millions de personnes ont eu besoin d’y recourir. En 2010, ils étaient 3,5 millions [2]. « On est passé de 80 repas distribués par jour il y a quinze ans, à 500 à 700 repas », précise Jean.

Si l’image d’Épinal du volontaire en chasuble orange recueillant les dons à la sortie d’une grande surface perdure, le fonctionnement de l’aide alimentaire s’apparente désormais en grande partie à celui d’une industrie. Pour les bénévoles, le quotidien ressemble plus à un véritable métier qu’à du volontarisme. « Le système est de plus en plus lourd à gérer, la situation exige qu’on en fasse toujours plus, comme si nous étions des professionnels, regrette Jean. Délivrer des repas, au départ, c’est simplement une porte d’entrée pour aller vers les gens, les écouter et les aider. »

Du troc à la marchandisation

L’évolution du Programme européen d’aide aux plus démunis (PEAD) illustre bien ce processus. Fondé en 1987 par Jacques Delors — alors président de la Commission européenne — et Coluche, ce système de troc permettait aux États membres de récupérer les stocks de matières premières agricoles invendus de la Politique agricole commune (PAC), en échange de denrées alimentaires ensuite redistribuées aux associations caritatives.

Aujourd’hui, le programme a été remplacé par le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD) et constitue un des piliers de la politique sociale européenne. Le troc a été abandonné pour un échange marchand des plus classiques. Grâce à ce fonds, les États membres, comme la France via FranceAgriMer [3], lancent des appels d’offres sur le marché européen pour se fournir, à bas coût, en nourriture et la redistribuer aux associations. Seulement, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) indiquait en 2019 que la « pression à la baisse sur les prix » se faisait au détriment des exigences qualitatives « réduites au minimum » et de la qualité gustative « souvent considérée comme problématique ». En 2019, le scandale des faux steaks hachés achetés via ce canal et redistribués aux associations d’aide alimentaire est venu rappeler les fâcheuses conséquences que pouvait avoir une telle politique de réduction des coûts.

Fruits et légumes jetés par un supermarché alors qu’ils sont encore en bon état. Wikimedia Commons/CC0 1.0/Foerster

En France, la loi relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire, dite loi Garot, a marqué un tournant dans l’institutionnalisation de l’aide alimentaire. Le texte, voté à l’unanimité en 2016, oblige les magasins alimentaires de plus de 400 m2 à proposer une convention de don à des associations d’aide alimentaire, afin qu’elles reprennent leurs invendus encore consommables lors de leurs « ramasses ». En échange de ces produits, qui n’avaient guère plus de valeur marchande, les entreprises bénéficient d’une défiscalisation à hauteur de 60 % du don, dans la limite de 20 000 euros ou de 5 pour 1 000 du chiffre d’affaires. Ces incitations fiscales expliquent en grande partie que le tiers du financement de l’aide alimentaire provienne des deniers publics [4].

D’un point de vue statistique, le pari est réussi. En quelques années, les dons aux associations caritatives se sont massifiés, et ce malgré l’augmentation de la mise en rayon de produits à « date courte ». En trois ans, la Fédération française des banques alimentaires (FFBA) et les Restos du cœur ont chacun constaté une augmentation de près de 20 % de la « ramasse » [5].

« Ce qu’on met dans le camion n’est plus mangeable »

Sur le terrain, le nouveau système laisse toutefois un goût amer. Outre l’intérêt économique induit par la défiscalisation, les grandes surfaces s’épargnent désormais le coût de la logistique et de la destruction des invendus. Et hors des considérations éthiques, le nouveau système a pu s’avérer contreproductif sur certains plans pour les associations. « Il est fréquent qu’il y ait de la magouille. Certaines grandes surfaces jouent le jeu, mais d’autres nous font parfois signer des reçus fiscaux où ce qui est écrit ne correspond pas à ce qui est donné. Et, bien souvent, une partie de ce qu’on met dans le camion n’est plus mangeable », décrit le bénévole à la retraite.

« Le système de conventionnement met les associations en concurrence. Les grandes surfaces ont l’ascendant et peuvent se permettre de dire “Si vous ne prenez pas tout, pas la peine de repasser la semaine prochaine, on trouvera quelqu’un d’autre” », raconte Bénédicte Bonzi, qui a pu observer ces pratiques lors de cinq années de recherches passées en compagnie des Restos du cœur. Contactée, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), représentant les principales enseignes de la grande distribution, rappelle que « les dons alimentaires ne s’inscrivent nullement dans une stratégie économique », mais qu’il s’agit seulement d’un « élément d’incitation essentiel ». Quant aux pratiques abusives, si la FCD n’en accrédite pas l’existence, elle tient à préciser que des « contrôles sont réalisés par les enseignes » pouvant « donner lieu à des actions correctives » et que des « bilans annuels » sont réalisés « dans la mesure du possible » avec les associations.

Entrée des Restos du cœur à Angers, en 2015. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Als33120

Manque de politiques structurelles

Les dérives engendrées par la loi qui porte son nom, Guillaume Garot (Parti socialiste) ne cherche pas à les cacher. Au contraire. « Je mets en cause le comportement de certaines grandes surfaces qui ont eu tendance à considérer les associations comme des centres de tri, en allant parfois jusqu’à arrêter de donner une fois le plafond de défiscalisation atteint », assène-t-il. Si le député appelle l’État à instaurer urgemment des contrôles, notamment sur la qualité des dons, pour lui, lier lutte contre le gaspillage et lutte contre la précarité alimentaire reste le bon choix.

Les associations caritatives, elles, sont divisées sur cette question. Pour les plus importantes d’entre elles, comme la FFBA, cette « extension de la lutte contre le gaspillage alimentaire est bienvenue, elle relève du bon sens ». Ces dernières années, la part des produits issus de la lutte « anti-gaspi » dans les colis distribués par les banques alimentaires n’a cessé d’augmenter pour représenter les deux tiers de la nourriture.

« Ces deux luttes doivent être dissociées pour être efficaces l’une et l’autre, estime au contraire Marie Drique, chargée de projet au Secours catholique. Le système actuel renvoie l’idée que les pauvres doivent se contenter de ce qui reste. Pour nous, la lutte contre le gaspillage est nécessaire, mais doit se faire à d’autres niveaux, au moment de la production par exemple. » L’association catholique s’est d’ailleurs progressivement éloignée de l’aide alimentaire sous forme de colis au profit « d’aides financières et chèques d’accompagnements personnalisés », plus en accord avec son modèle de pensée. « Les personnes doivent rester actrices de leurs choix », dit Marie Drique.

En revanche, l’ensemble des associations et le député Guillaume Garot déplorent le manque de politiques structurelles ambitieuses. « La lutte contre le gaspillage doit rester une solution d’urgence contre la précarité alimentaire », estime l’élu, qui appelle à une « hausse du pouvoir d’achat par l’augmentation des salaires » ou encore à l’imposition d’une « tarification sociale dans la restauration collective ». « On est face à une pauvreté structurelle à laquelle on répond avec des solutions d’urgence, comme l’institutionnalisation de l’aide alimentaire, et des aides disparates, comme les chèques énergie ou logement. On ne se donne pas les moyens d’assurer à chacun des ressources pour vivre dignement », déplore Marie Drique.

D’autres horizons viennent pourtant rappeler que survivre grâce à l’aide alimentaire n’est pas une fatalité. Si le Secours catholique continue de pencher pour l’instauration d’un « revenu minimum garanti sans contrepartie » pour toutes et tous, Bénédicte Bonzi, à l’instar de plusieurs chercheurs et chercheuses, penche pour la mise en place d’une Sécurité sociale de l’alimentation. Un système qui entend s’inspirer de notre régime de protection sociale pour répondre en même temps aux problèmes de l’insécurité alimentaire et de la crise de notre modèle agricole.

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