Master Poulet, Tasty Crousty, derrière le succès, des poulets en élevage ultra-intensif
Une devanture de Master Poulet à Paris, le 28 avril 2026. - © Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Une devanture de Master Poulet à Paris, le 28 avril 2026. - © Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Poulet grillé ou croustillant, les nouvelles chaînes de fast-food misent sur la volaille. Derrière leurs menus à moins de 10 euros se cache une dépendance au poulet importé et à l’élevage ultra-intensif.
À peine 12 h 30 ce mercredi, au Tasty Crousty de Nanterre (Hauts-de-Seine), près de la place de la Boule. À l’intérieur de la petite boutique ou sur le trottoir, plus de vingt personnes attendent déjà la préparation de leur barquette de poulet croustillant. Frit, nappé de sauce et servi avec du riz, le plat fait le succès de l’enseigne.
Quelques livreurs, casques de scooter sur la tête, côtoient des groupes de lycéens et d’étudiants, et des travailleurs des environs. « Ça change des burgers, et puis c’est pas cher », explique Yousra, venue avec ses amis en bus depuis l’université. Employée du centre de contrôle technique auto voisin, Ana s’excuse presque d’acheter à déjeuner ici : « C’est pas mauvais, même si c’est un peu de la malbouffe… Et puis, on manque de choix dans le quartier. »
Le poulet, nouvelle star des fast-foods ? Le cabinet Food service vision a recensé 700 points de vente de chaînes spécialisées dans le poulet à fin 2025. Le chiffre est en hausse de 20 % sur deux ans. Et encore : il laisse de côté les nombreux fast-foods indépendants et même quelques chaînes spécialisées que le cabinet comptabilise à part.
« Derrière le leader historique KFC, une multitude de nouveaux challengers sont en forte croissance », commente Florence Berger, directrice associée. Portés par TikTok, Instagram et les plateformes de livraison, ces nouveaux temples du poulet à petit prix conquièrent les grandes villes et leurs banlieues.
Un flou sur la provenance
À quelques centaines de mètres du Tasty Crousty de Nanterre, après plusieurs kebabs et échoppes à burgers ou à pizzas, on trouve d’ailleurs une autre grande enseigne en plein boom, Master Poulet, spécialisée dans le poulet grillé — dont les démêlés avec les autorités à Saint-Ouen, autre ville de banlieue parisienne, ont défrayé la chronique. Ailleurs, ce sont les Popeyes, Krousty Sabaïdi, Chicken Street, PB Poulet Braisé… qui se multiplient.
À 4 euros le demi-poulet chez Master Poulet et 9 euros la (très !) copieuse barquette chez Tasty Crousty, les prix de ces fast-foods défient toute concurrence. Ils racontent aussi quelque chose sur l’origine de la viande : du poulet importé à bas coût, issu d’élevages ultra-intensifs… dont elles n’ont pourtant pas l’apanage.
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Importé d’où exactement ? Les chaînes entretiennent un certain flou auprès des clients. Le restaurateur achetant de la viande crue pour la cuire ou la cuisiner est pourtant censé afficher le pays d’origine — c’est une obligation réglementaire. Mais à Nanterre, lors de notre passage, aucun écriteau n’était visible ni au Tasty Crousty ni au Master Poulet. « Ce n’est pas propre aux fast-foods. Quel que soit le type de restauration, l’affichage d’origine de la volaille est peu respecté », regrette Yann Nédélec, directeur d’Anvol, l’organisme fédérant l’interprofession de la volaille de chair.
Si Master Poulet et Tasty Crousty n’ont pas donné suite aux demandes d’entretien de Reporterre, la viande servie chez Master Poulet provient d’Espagne ou de Pologne, selon un responsable de l’enseigne cité par France Info. Ces origines n’étonnent guère dans la filière française de la volaille : « Alors que 52 % du poulet consommé en France en 2025 est importé, la proportion atteint trois quarts pour le poulet standard vendu hors domicile [restaurants, fast-foods, sandwicheries, cantines…] », déplore Yann Nédélec.
Une dynamique qui profite à l’importation
Pour autant, il ne tient pas à stigmatiser ces chaînes toutes récentes. « La consommation de poulet hors du domicile connaît une hausse colossale depuis vingt ans, et le mouvement profite surtout à l’importation », indique-t-il. Autrement dit, pas sûr que les boulangeries vendant de longue date des sandwichs au poulet utilisent davantage de volaille française que les franchisés Master Poulet…
L’importation est une des clés pour attirer les clients avec des prix bas. « Auprès de grossistes à Rungis, le filet de poulet polonais est proposé deux fois moins cher que le filet de poulet français », relève Yann Nédélec.
Pour espérer voir du poulet français dans ces enseignes, l’interprofession en profite pour plaider un passage à l’échelle supérieure de l’élevage : « Il faut faciliter la construction de poulaillers. Les contraintes sur la taille des exploitations sont plus importantes en France qu’en Allemagne ou en Pologne », estime Yann Nédélec. Fustigeant les oppositions aux ouvertures de poulaillers, il défend ainsi des mesures envisagées dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole.
« La viande importée n’est clairement pas issue des élevages les plus durables, reconnaît Ronan Groussier, responsable agriculture chez Réseau Action Climat. Mais le développement de gros poulaillers en France fait l’impasse sur certains enjeux environnementaux et de souveraineté : ce mode d’élevage dépend d’importations massives de soja pour nourrir les volailles. »
Course à la croissance
Croire qu’il suffirait de « franciser » le poulet servi dans ces fast-foods pour le rendre vertueux relève de l’illusion. « Il est vrai qu’il existe peu de mégafermes avec plus de 100 000 oiseaux en France. Mais pour ce qui est de la densité des élevages, la France ne fait pas mieux que la Pologne, voire elle fait pire », relève la journaliste Axelle Playoust-Braure, qui s’apprête à publier un livre-enquête sur l’élevage industriel de poulet.
Quelle que soit son origine, ce poulet qui remplit les estomacs sans vider les portefeuilles provient nécessairement d’élevages ultra-intensifs. Ceux-ci constituent 90 % de la production européenne et 80 % de la production française, explique Axelle Playoust-Braure : « On parle de “turbo-poulet”. Ils sont issus d’une souche génétique à croissance très rapide, la Ross 308, et élevés dans des bâtiments fermés, à très haute densité : jusqu’à vingt oiseaux par mètre carré. »
« La France ne fait pas mieux que la Pologne, voire elle fait pire »
Les poulets standards sont abattus au bout de quarante jours, alors que leurs équivalents labellisés (fermier, Label rouge, bio), issus de races à croissance plus lente, vivent 81 jours minimum, et parfois plus de 100. Cette course à la croissance a un coût pour les animaux, fragiles, malades ou en souffrance chronique : « La littérature scientifique est abondante sur le lien entre rapidité de croissance et souffrance animale », rappelle Axelle Playoust-Braure.
Les méthodes de production dégradent aussi la qualité de la viande avec des morceaux plus gras ou plus caoutchouteux, ajoute la journaliste — qu’ils soient servis dans un crousty poulet viral ou dans un cordon bleu premier prix de supermarchés.
Reste que ces enseignes rencontrent un succès indéniable auprès du public. Et pas seulement en raison d’un appétit soudain pour le poulet, croustillant ou pas. « Ces enseignes fleurissent notamment dans des endroits où l’offre alimentaire locale est limitée, relève Ronan Groussier. Cela interroge aussi les politiques alimentaires et d’aménagement commercial. » Autrement dit, ces fast-foods prospèrent aussi là où les alternatives attractives et abordables font défaut.