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ReportageCulture

Adieu le bus et l’avion : cet orchestre symphonique fait ses tournées à vélo

Les musiciens de l'orchestre Les Forces majeures, à vélo, avant l'arrivée à Gruson (Nord), le 3 juin 2025.

Dans le Nord, un orchestre symphonique a traversé 26 villes entièrement à vélo. Une tournée décarbonée pour réduire les émissions d’un secteur énergivore, et vivre une vraie expérience humaine.

À vélo, à pied, en péniche… Les tournées écolos d’artistes [1/4] Terminé les festivals énergivores, les concerts à l’autre bout du monde : ces artistes ont décidé de faire de l’art bas carbone. Tour d’horizon des initiatives qui méritent d’essaimer !



Course cycliste classique parmi les classiques, le Paris-Roubaix est surnommé « l’enfer du Nord » en raison de ses routes pavées : à voir chaque année — le second dimanche d’avril — les champions couverts de boue et d’écorchures, on reste pantois devant leur courage et leur ardeur teintés d’une dose de masochisme.

Cette année, une bande de joyeux lurons a décidé de faire son propre Paris-Roubaix, mais en la jouant « piano » : l’orchestre symphonique Les Forces majeures, composé de musiciens professionnels, a rallié à vélo le mythique vélodrome de Roubaix depuis la capitale en un mois, du 9 mai au 8 juin.

Avec leurs instruments sur les épaules ou dans des remorques, l’équipe — composée d’une petite vingtaine de musiciens et d’une poignée de bénévoles pour le matériel — a conduit sa tournée dans 26 villes des Hauts-de-France pour y mener 2 à 3 concerts par jour, dans des lieux très différents : des écoles, des Ehpad et des concerts en plein air. En référence aux héros de l’enfer du Nord, le thème de la tournée était trouvé : l’héroïsme.

Une liberté sur mesure

Pourquoi faire une tournée à vélo ? Tout d’abord, il y a un amour partagé de la bicyclette. « Je fais du vélo depuis toujours, c’est vraiment mon élément, explique Robin Ducancel, directeur général de l’orchestre. Mais il n’y a pas que ça. »

L’idée a en effet germé au moment des confinements liés à la pandémie de Covid-19, où le monde de la culture a pris un grand coup sur la tête. « Pour un musicien, c’est frappant de se dire que je ne peux plus aller dans une salle, que je ne peux plus me produire, que je n’ai plus de métier, que je n’ai plus de public, liste Robin Ducancel. Ce qui nous paraissait évident, c’est que le premier lieu qu’on allait retrouver, c’est le dehors. »

Pause ravitaillement pour l’orchestre avant son arrivée à Gruson, le 3 juin 2025. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Les Forces majeures ont alors imaginé la forme qu’une tournée à vélo pourrait prendre : partir avec un gros orchestre de la taille du peloton du Tour de France aurait posé quelques soucis logistiques. « Il fallait quand même une taille critique pour faire de la musique symphonique, analyse le directeur. À la fin de ce calcul, on obtient un orchestre de 15 à 18 musiciens. »

Les premières tournées ont commencé en 2021. D’abord très locales — cantonnées à l’Île-de-France, elles se sont répétées. Une expérience permettant aux membres de s’adapter aux défis inhérents à la tournée sur deux-roues.

En effet, on ne joue pas une tournée à vélo comme une tournée classique : si certains instruments volumineux sont tractés sur une remorque — fabriquée sur mesure — attachée aux deux-roues, d’autres instruments sont choisis pour leur ergonomie. « Nous transportons deux timbales qui sont en fibre de verre. On ne pourrait jamais faire ça avec des timbales symphoniques qui sont beaucoup trop lourdes », estime Raphaël Merlin, chef d’orchestre et directeur artistique des Forces majeures.

Avoir des instruments aisément transportables ne suffit pas : il faut ensuite s’adapter à l’environnement, surtout lorsque les moyens techniques sont limités. « C’est génial d’avoir des timbales ultralégères, mais ça ne fait pas du tout le même son, sourit Raphaël Merlin. Mais cet inconfort est compensé par l’expérience de la rencontre. »

L’orchestre est composé de 15 à 18 musiciens. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Astérix et Beethoven

L’avantage de cette tournée à vélo, c’est qu’elle permet de démocratiser la musique classique à travers la proximité. Habitué des tournées internationales, le chef d’orchestre Raphaël Merlin est dithyrambique sur cette expérience humaine. « Souvent, les concerts sont gratuits [l’orchestre est financé grâce à des subventions], et on touche des publics qui n’ont jamais vu un violon en vrai, qui ne viendraient pas forcément à l’opéra de Lille pour voir un concert. »

Au-delà de leur spectacle, Les Forces majeures proposent des portes d’entrée pour tous : par exemple, lors de leur concert à Hem (Nord), l’orchestre symphonique a interprété avec les enfants de la ville Le Pudding à l’arsenic, chanson célèbre du dessin animé Astérix et Cléopâtre, avant d’enchaîner — avec succès — sur leur concert. Un vrai moment de complicité, à l’image de la tournée.

Le vélo permet une meilleure convivialité, «  il y a moins de codes  ». © Stéphane Dubromel / Reporterre

Par les discussions, les moments de convivialité et le côté spontané permis par le vélo, l’échange se fait plus facilement. « Le vélo fait que peut-être les gens se méfient moins, sont moins sur leur garde. Il y a moins de codes, on n’a pas des musiciens qui sont tout en noir avec une veste de costard », pense Robin Ducancel.

Au final, les émotions finissent toujours par passer. « Quand vous jouez une troisième symphonie de Beethoven, que ce soit à la Philharmonie de Berlin ou à la salle des fêtes de Gruson, dans les deux cas, ce message est universel », reprend Raphaël Merlin.

Robin Ducancel, directeur général de l’orchestre. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Croquettes et purée

Si la tournée à vélo est très portée sur les relations humaines avec le public, c’est aussi le cas entre les membres eux-mêmes. Loin du « bourrin » Paris-Roubaix, la troupe voyage sans pression, chacun à son rythme. Le but est aussi de prendre du plaisir, donc pas besoin de s’appeler comme le cycliste néerlandais Mathieu van der Poel et la Française Jeannie Longo.

« On n’est pas tous de grands cyclistes. Mais le rythme est tranquille, tout le monde peut suivre », explique l’une des bénévoles. Frédéric, le « vélo-logisticien » de la bande, trouve aussi que le vélo, ça détend — plus que la bagnole. « Parfois, on a des petits face-à-face verbaux avec les stressés du volant. »

Lors de la pause déjeuner avant l’après-midi de rencontre avec les élèves. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Le biclou, ça détend tellement que les musiciens semblent, à la faveur de cette grande balade, renouer avec leur âme d’enfant : bonbons qui piquent et câlins agrémentent leurs pauses. « On va aller à la cantine de l’école. Trop bien, j’espère qu’il y aura de la purée Mousline. Avec des croquettes », soupire Josselin, bassoniste allongé dans l’herbe, rêvant, sur la route, de la toute proche cantine de Gruson — petit village du Nord connu pour abriter le « carrefour de l’Arbre », l’un des passages les plus corsés du Paris-Roubaix.

Arrivés à destination, la première chose que feront les musiciens avant de manger sera... de jouer à chat avec les enfants de l’école. Les musiciens donnent l’impression d’être heureux, et cela se ressent dans l’énergie véhiculée sur scène.

Petits et grands instruments font partie de la tournée. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Plus près, plus écolo

Les tournées à vélo des Forces majeures ont un autre effet « kiss cool » : les distances entre les concerts qui se succèdent ne peuvent excéder une cinquantaine de kilomètres.

Trop souvent, les tournées artistiques se caractérisent par un manque de cohérence : les artistes doivent s’adapter à l’agenda des salles de concert et doivent parfois faire de grandes distances dans un laps de temps rapproché. Selon le rapport Décarbonons la culture de 2021 du Shift Project, les déplacements du public et des artistes représentaient la majorité des émissions de CO2 du secteur.

Un non-sens écologique qu’une tournée comme celle des Forces majeures permet d’éviter, car les structures accueillantes ont dû s’adapter. « On impose une collaboration à des partenaires qui sont voisins plutôt que chacun ne le fasse dans son coin », résume Robin Ducancel. Dans un écosystème culturel où de nombreux acteurs — festivals, salles de concert — font la course aux contrats d’exclusivité et à « qui aura les plus grands noms », une telle initiative permet de remettre en question le modèle dans sa globalité. Et de largement limiter les gaz à effet de serre.

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