Lacrymos et canons à eau : la colère paysanne déborde dans les rues de Bruxelles
À Bruxelles, le 26 février 2024. - © Alexandre-Reza Kokabi / Reporterre
À Bruxelles, le 26 février 2024. - © Alexandre-Reza Kokabi / Reporterre
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À Bruxelles, un millier de tracteurs ont paralysé le quartier européen, en marge d’une réunion des ministres de l’Agriculture des Vingt-Sept. Les paysans ont défendu des revenus dignes, la fin du libre-échange, et parfois les normes environnementales.
Bruxelles (Belgique), reportage
Il ouvre la porte de son tracteur rouge, et nous fait signer de monter. « C’était moins une », sourit Alain Collienne, 58 ans, qui nous tend sa main vigoureuse. L’air est vicié par les grenades lacrymogènes qui pleuvent dans le ciel gris, lancées en cloche par la police anti-émeute, recluse derrière ses propres barricades. Les zones humides des visages brûlent. Au milieu d’un tintamarre de klaxon, on perçoit clairement les « atchouuuums » de manifestants en bottes. Alain manœuvre marche arrière toute, pour s’éloigner du panache toxique.
« Les politiques européens ont trouvé le moyen de faire mourir de faim ceux qui nourrissent le monde » : on n’avait pas eu le temps de lire, mais c’est ce qui est accroché sur le pare-chocs de sa machine. C’est l’un des mille tracteurs qui ont fait le déplacement pour paralyser le quartier européen, autour du rond-point Schuman à Bruxelles, sous les fenêtres des ministres de l’Agriculture réunis pour réviser et assouplir les règles de la Politique agricole commune (PAC).
Alain a quitté sa ferme au petit matin. Dans son pull en laine blanc et gris, il a comblé en trois heures les 120 kilomètres qui séparent Bruxelles de sa ferme à Sprimont, en Région wallonne. Il est producteur laitier, quarante ans de carrière, et il n’en a jamais eu aussi gros sur la patate. À l’été 2023, son associé de fils est venu le trouver. « Il me dit : “Papa, on va pas payer les factures ce mois-ci. Sans ça, on ne pourra pas nourrir les enfants”. » Au début, il n’en dit pas plus. Après un moment de silence, il ajoute pudiquement : « C’est malheureux d’en arriver là. »
« Si on n’était pas là, ils mangeraient quoi ? »
Nouvelle marche arrière. Le moteur vrombit. Il se rebiffe. « Si je pouvais m’adresser aux ministres de l’Agriculture ? » La question l’amuse. Il leur demanderait « des simplifications administratives », parce que « ça suffit », et surtout « des revenus décents et stables ». « Je leur dirais aussi que je fais le plus beau métier du monde et que bon, si on n’était pas là, ils mangeraient quoi ? »
Dans les rues de Bruxelles, on marche sur des œufs éclatés au sol. Par endroit, la chaussée est couverte de paille. Des bombes agricoles retentissent. Il faut sentir quand elles pètent trop près de soi, pour se protéger les tympans avant d’écoper d’acouphènes. Des feux de paille, de bois et de palettes permettent, de temps à autre, de se réchauffer les mains. Sous la menace des canons à eau, un groupe du syndicat belge de la Fédération des jeunes agriculteurs (FJA) est plié de rire : un camarade boute-en-train a dégoté un klaxon musical et joue Barbie Girl, d’Aqua. Sur leurs pancartes, ils ont écrit « Agriculteur : enfant on en rêve, adultes on en crève ».
À quelques enjambées, en suivant un bruit de tambour et une odeur de brûlé, le syndicat agricole belge Fugea et l’organisation paysanne européenne Via Campesina se sont posés au niveau de la station de métro Maelbeek. En arrière-plan : une fresque monumentale « The future is Europe ».
Pour ces organisations, les décideurs européens n’ont pas pris de mesures appropriées pour répondre à la détresse des campagnes. Elles regrettent également que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le Commissaire au commerce Valdis Dombrovskis et le ministre belge de l’Agriculture David Clarinval aient ignoré plusieurs demandes de rencontre pour discuter du soutien dont les agriculteurs ont besoin pour une véritable transition vers un modèle agroécologique durable.
Pour un revenu digne
La pluie perle sur le visage de Claude, agricultrice en Bourgogne et membre de la Confédération paysanne. Elle a pris le micro pour signifier « que ce n’est pas normal qu’un travail que nous chérissons nous conduise au désespoir, chez les assistantes sociales, ou nous pousse au suicide ». Elle a appelé à rendre obligatoire que les prix payés aux agriculteurs couvrent les coûts de production, à un revenu digne, et à ce qu’ils soient protégés contre la spéculation. « Bon sang de bois ! » lance-t-elle, comme pour réveiller les décideurs.
Valentine, 33 ans, a enfilé une parka bleue siglée Fugea. Elle est éleveuse laitière en polyculture à Mattet, au sud de Charleroi. Elle vit correctement des circuits courts et de la vente directe. Si elle manifeste, c’est qu’elle a peur que face à la colère des agriculteurs, les exécutifs européens décident « que les normes environnementales doivent être nivelées vers le bas ».
Au contraire, dit-elle, « il faut les défendre coûte que coûte ! » « Ça suffit de bouffer du glyphosate. Les agriculteurs en sont les premiers malades. L’Europe doit être forte et intransigeante là-dessus : il faut réaliser la transition de nos fermes et la soutenir en accompagnant le monde paysan. Pour l’instant, c’est “débrouillez-vous !” ». Selon la jeune agricultrice, installée depuis 2017, il convient « de mettre fin aux accords de libre-échange et à la dérégulation des marchés décidés par l’Europe, qui sont responsables des prix bas et instables ».
Mais les 27 États membres de l’Union européenne ne semblent pas du tout prêts à avancer dans cette direction. Après avoir ratifié l’accord de libéralisation du commerce UE-Nouvelle-Zélande en décembre 2023, les parlementaires européens doivent se prononcer ce jeudi 29 février sur deux nouveaux accords avec le Chili et le Kenya, soutenus par la France.
La Commission européenne a, quant à elle, retiré le projet de règlement SUR, destiné à réduire l’usage des pesticides. Elle a aussi adopté une exemption partielle aux obligations de jachères prévues par la PAC, qui prévoyaient notamment laisser au moins 4 % des terres arables en jachère ou surfaces non productives (haies, bosquets, mares…). Ce lundi 26 février, les ministres européens de l’Agriculture ont soutenu ces propositions mais ont aussi demandé d’aller plus loin dans la révision du cadre réglementaire. Ainsi, les obligations de maintien des prairies permanentes devraient être assouplies cette année pour les éleveurs en reconversion, une mesure qui vise pourtant à conserver le CO2 dans les sols. De même, une tolérance serait accordée aux agriculteurs ne respectant pas les exigences de la PAC en raison d’épisodes climatiques extrêmes.
« Je suis un peu désabusée, confie Valentine. J’ai l’impression que le seul volet sur lequel les agriculteurs ont été entendus est celui de la simplification administrative… »