Aller à l’école en vélo, il n’y a rien de mieux

6 novembre 2015 / Lorène Lavocat et Isabelle Rimbert (Reporterre)



Une association rouennaise a développé une manière originale de conduire les enfants à l’école : un bus à pédales. L’initiative séduit enfants et parents.

- À Rouen (Seine-Maritime), reportage

Huit heures du matin, Rouen se réveille. Le long de la Seine, un étrange véhicule zigzague entre les voitures. Son doux vrombissement surprend au milieu des klaxons. Quatre roues, dix selles et vingt pédales. À mi-chemin entre le bus et le vélo, le S’cool bus arpente depuis plus d’un an les rues de la capitale seinomarine.

Petites lunettes rondes et bonnet avec oreilles de chat, Édouard, dit Doudou, conduit ce vélocipède étonnant. « S’cool, c’est une contraction de school et de cool », explique-t-il. Car ce bus d’un nouveau genre transporte chaque matin une dizaine d’enfants à l’école. « Il s’agit d’un service de ramassage scolaire gratuit et alternatif ! »



Au royaume de la petite reine

Coup de sonnette devant la porte d’un immeuble, Baptiste et Élona accourent, cartables sur le dos. Ils enfilent casque et gilet jaune, puis montent en selle. Chacun pédale à son rythme, tandis que Doudou s’appuie sur une assistance électrique pour faire avancer l’engin dans les montées. « Moi, j’adore pédaler le matin, s’enthousiasme Élona, du haut de ses six ans. Ça fait les muscles, et ça réveille. »

Le S’cool bus s’enfonce dans le centre médiéval. Avec son 1,3 mètre de large sur 4 mètres de long et ses 200 kilos tout mouillé, « il passe partout, dans les rues piétonnes comme sur les axes routiers ». Peu à peu, la petite troupe d’écoliers grossit. Emilio, Gaspard, Aimée, Antoine s’empressent de monter à bord. La ville prend des airs de parc d’attraction, et les ruelles résonnent des rires des enfants.


Tout a commencé il y a quatre ans, par un matin pluvieux sur les pistes cyclables de Nimègue, aux Pays-Bas. Amaury a quitté la Business School de Rouen pour un stage au royaume de la petite reine. Alors qu’il parcourt la ville néerlandaise, il se fait doubler par un étrange vaisseau cycliste. À son bord, une tribu de marmots enchantés. « J’ai trouvé ça extraordinaire, mais je n’ai pas immédiatement pensé à faire la même chose en France », raconte-t-il.

Le déclic viendra en 2012. De retour dans la cité normande, Amaury cherche à développer un nouveau type de transport durable. « Je voulais pousser les gens à se déplacer autrement, explique-t-il. Et comme les enfants sont la meilleure cible pour faire changer les comportements, j’ai repensé à ce vélo-bus néerlandais. »



Très vite, il crée une association avec deux amis, contacte le constructeur du véhicule aux Pays-Bas, et démarche les écoles. En septembre 2014, le premier S’cool bus débarque dans les rues de Rouen. Il amène les élèves de l’école Sainte-Marie de leurs salles de classe au réfectoire, situé à quelques pâtés de maisons. Le succès est immédiat : près de 130 jeunes s’inscrivent pour aller déjeuner à vélo, et des parents charmés les sollicitent pour le ramassage scolaire. Aujourd’hui, l’association S’cool bus possède deux véhicules qui transportent tous les matins une quinzaine d’enfants.

Pour Marine, maman d’Aimée et de Gaspard, « c’est une solution idéale, à la fois sportive et écolo ». En France, « trois Français sur quatre emmènent leurs enfants à l’école en voiture, souligne Amaury. Pourtant, la moitié d’entre eux habite à moins d’un kilomètre. » Pas de pollution, moins d’embouteillage, le vélo-bus apparaît ainsi comme une réponse innovante au problème du ramassage scolaire.

« Aller à l’école devient un jeu »

« L’accompagnement en voiture est en train de diminuer partout en France, constate Frédéric Héran, économiste des transports. Les familles commencent à nouveau à lâcher leurs enfants. » Dans les années 1970, avec le développement de l’automobile, le nombre d’accidents mortels impliquant des enfants sur le chemin de l’école explose. Les parents prennent peur et se retrouvent pris dans « le cercle vicieux de la maman ou du papa taxi » : « Ils sont inquiets, donc ils emmènent leurs enfants en voiture, donc ils participent à l’augmentation du risque d’accident », résume le chercheur. Mais la tendance est en train de s’inverser : d’après le Centre d’études sur la mobilité (Cerama), seul un enfant sur trois se rend en classe en auto à Marseille. 


À Rouen, la petite troupe de Doudou poursuit son trajet entre les pistes cyclables et les rues piétonnes. À chaque intersection, tous tendent le bras vers la direction à prendre, dans une chorégraphie désordonnée du plus bel effet. « Nous les formons aussi aux règles de sécurité routière et de civilité », explique le chauffeur : ne pas se pencher, ne pas se lever (sauf pour pédaler en danseuse), saluer les passants. « Dans le S’cool bus, je n’ai jamais peur », confirme Baptiste.



Aimée, six ans, est souvent chiffonnée le matin. Mauvais réveil, dispute avec son frère, manque de motivation. Quand elle débarque, cheveux en bataille et mine renfrognée, Doudou la prend dans ses bras et la fait voler jusqu’au siège avant du vélocipède. Le vent frais du matin achève de lui donner le sourire. « Quand elle arrive à l’école, elle est rayonnante, sourit le conducteur.
Grâce au bus, aller à l’école devient un jeu. »

« C’est le flou économique »

Vincent, alias Chouchou, était couvreur avant de se lancer dans l’aventure cyclopédique. Aujourd’hui, il conduit l’un des deux bus scolaires et s’occupe de toute l’administration de l’association. Il se rappelle de cet élève de l’école Sainte-Marie, venu lui demander le prix du véhicule. « Il m’a dit : “Je veux que mes parents achètent un S’cool bus, j’en ai marre de la voiture.” ». Le lendemain, le jeune arrivait avec un chèque de 10.000 €, subtilement subtilisé à sa mère.




Mais Doudou, Chouchou et leurs amis peinent à contenter toutes les demandes. Le bouche-à-oreille a déjà poussé plus d’une trentaine de parents à inscrire leurs bambins… alors que les bus ne peuvent transporter que seize cyclistes. « Il nous manque des financements, aujourd’hui c’est le flou économique », admet Chouchou.

Pour Frédéric Héran, c’est justement pour cette raison que le S’cool bus n’est ni innovant ni généralisable. « Un adulte pour transporter huit enfants, ce ne sera jamais un transport en commun rentable. » Il en veut pour preuve le relatif échec du Pédibus, cette formule d’autobus scolaire à pied. « Ce système a un coût important, il requiert une grande disponibilité des parents ou des moyens financiers pour payer des employés municipaux. » Il en va de même pour le S’cool bus : « C’est sympathique mais éphémère. »

La petite équipe ne manque pas d’idées

Il faut compter en effet 15.000 € pour un S’cool bus, sans la rémunération des chauffeurs, pour l’instant bénévoles. L’association vivote grâce au volontariat… et à la publicité. Quelques sponsors s’affichent ainsi sur les bus, à renfort de bâches colorées. Sur la Toile, Kiki Lambert, du mouvement Mieux se déplacer, s’agace : « C’est un espace publicitaire propulsé par des enfants qui pédalent vaguement mais n’apprennent pas pour autant à faire du vélo. » L’équipe justifie son choix par le manque de soutiens publics : « La municipalité traîne des pieds, elle ne nous contacte que pour nous rappeler les interdits », s’agace Chouchou.

Côté mairie, l’élue en charge de la mobilité durable assure soutenir l’initiative : « C’est un principe intéressant, complémentaire à ce qui existe déjà, qui permet d’éduquer les enfants à se déplacer autrement », explique Céline Millet. Une rencontre avec les porteurs du projet devrait bientôt avoir lieu. 



S’cool bus compte aujourd’hui 25 membres, tous âgés de moins de 30 ans. « C’est une initiative de jeunes qui veulent changer les mentalités pour changer le monde », résume Chouchou. Et la petite équipe ne manque pas d’idées pour développer son vélo-bus. Dans les cartons, une visite touristique de la ville baptisée « Cool-tour », un partenariat avec une clinique pour des séances cyclistes de rééducation cardiaque, du transport de particuliers…

L’association fournit aujourd’hui des bus vélocipèdes, en vente ou en location, à d’autres structures ou collectivités. Marseille et Grenoble seraient ainsi intéressées. Dans leur hangar, les bénévoles les adaptent selon les besoins : barrières de sécurité pour les enfants, assistance électrique ou toit parapluie. Malgré l’incertitude financière, Chouchou se montre confiant : « Sur le principe, nous n’avons aucune limite, tout est à inventer. »


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Source : : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Isabelle Rimbert/Reporterre

Cet article est le 4e volet de notre série Alternatives citoyennes, qui est un projet soutenu par la Fondation de France. Le troisième volet peut se lire ici : Je t’aide, tu m’aides, on rénove nos maisons



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