Ambiance sereine sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, malgré la fin de la trêve hivernale

31 mars 2018 / Nicolas de la Casinière (Reporterre)

Le 31 mars marque la fin de la trêve hivernale. Sur la Zad, où les autorités entretiennent le flou au sujet des expulsions, les habitants s’interrogent plutôt sur l’avenir du processus de « normalisation ».

  • Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

À l’auberge des Q de plomb, au village du Limimbout, la bière pression est servie dans des verres siglés des rassemblements d’été. « Pour s’organiser en cas d’expulsion, on a remis en place les réunions de “quartier”. Il y en a une dizaine, en général autour d’une maison en dur avec les habitations plus légères et les cabanes qui l’entourent », explique Jacques au comptoir. « La préfète a parlé d’expulsions ciblées. Sans doute plutôt les lieux de l’est [de la zone], mais on n’a aucune certitude. »

À bien écouter les déclarations de la préfète de la région Pays de la Loire et de la Loire-Atlantique, Nicole Klein, les expulsions ne suivraient pas forcément la fin de la trêve hivernale et ne concerneraient que « ceux qui n’ont pas de projet agricole au sens large [et qui] devront partir ». Ses autres déclarations distillent le flou, parlant d’expulsion « avec discernement » et des formules vagues comme « ceux qui n’ont aucune raison d’être là, ou ils seront partis ou on les expulsera ».

« Si les flics cassent une cabane, on en reconstruira deux ou trois à la place » 

« On a bien sûr réactivé tout ce qui est réactivable... » rappelle Luisella, devant un bocal de thé fumant. Chaînes téléphoniques d’alerte, formations de secouristes, ateliers d’autodéfense, appels à soutien au cas où, toutes les mesures envisagées à l’automne 2016 ont été ravivées. « Mais franchement, avec la grogne sociale qui monte, je vois mal le gouvernement lancer les expulsions et assumer le risque politique d’allumer le feu. Nous, pour le feu, on est prêts... N’empêche que, sans parler du rapport de forces, la volonté de nous remettre dans la norme, ça va prendre du temps, pour des raisons juridiques, des questions d’urbanisme. Et en ce moment, même si l’aéroport est abandonné, pour certains d’entre nous, on lutte toujours contre les ravages du capitalisme et pour la survie de tout ce qu’on a inventé ici depuis dix ans, tous les moyens d’autoorganisation qu’on partage avec d’autres luttes. C’est dans des bagages qui vont voyager. De toute façon, la Zad, c’est une idée subversive qui ne mourra pas. Ici , il y a un risque que ce soit lissé, le slogan “résistance et sabotage” a disparu, mais l’idée, elle, est déjà germée ailleurs. Il y a d’ailleurs autant de Zads que de gens qui s’en réclament , et ça dépasse nos dissensions. C’est comme un espace en nous. »

Un carrefour de la Zad.

Au chantier de reconstruction de Lama fâché, détruit lors du nettoyage de la route D281, dite « route des chicanes », l’ambiance est plutôt sereine près d’un chapiteau qui abrite les tas de planches, Jacques Brel en bande-son dans le soleil du jour finissant. « C’est peu probable qu’on se fasse virer dans les quinze jours... Et bon, si les flics cassent une cabane, on en reconstruira deux ou trois à la place. Lama fâché détruit, on est en train de rebâtir bien plus grand. Il en faut plus pour abattre les gens. Et on aura des milliers de gens en soutien, je suis pas trop inquiet. Faut avancer, construire », note ce barbu en sortant de sa poche un texte manuscrit qui évoque le dernier conflit, un Zadiste embarqué récemment dans un coffre de voiture par d’autres : « On s’interroge non pas sur des formes de “justice”, on va pas recréer des prisons, mais sur des modes de résolution des conflits qui restent à inventer. Jusqu’ici, on a réussi à résoudre tous les conflits sans violence. Comparé à d’autres endroits, c’est vraiment extrêmement pacifique, ici. » Quant à la solidarité entre lieux, quartiers et groupes de la Zad, il y croit, malgré les engueulades autour du nettoyage de la route : « Sur la Zad, il n’y a pas de gens prêts à assumer publiquement de ne pas avoir défendu des gens face aux flics. Acab [All Cops Are Bastards — tous les flics sont des bâtards], ça unit tout le monde… »

Le chantier du Lama fâché.

À trois jours de la fin de la trêve hivernale, et des menaces posées par le Premier ministre lors de son discours annonçant le 17 janvier dernier l’abandon du projet d’aéroport, la Zad n’est pas pour autant sur le pied de guerre.

« Tant que c’était la Zad, on était, pas dans un rêve, non, mais dans une réalité bizarre. Désormais, c’est différent » 

À l’Ambazada, cette construction dédiée aux assemblées de luttes et aux minorités, une trentaine de Basques et de Bretons s’affaire à monter les murs en paille sous une charpente déjà établie depuis des mois. Les discussions vont bon train sur l’état des forces, sur les scénarios à envisager, les éventuelles menaces, mais pas dans un climat tendu de veille d’affrontements possibles. Arrivée de Bordeaux pour quelques jours de chantier collectif avec les Basques, Lydie souhaiterait qu’un mix « cohérence et tolérance » s’impose pour l’avenir de la Zad en dépassant les tensions des dernières semaines. Le mois prochain, une série de chantiers collectifs vont ameuter des soutiens pour travailler ensemble et tisser des liens. Avril fertile propose ainsi de se projeter dans l’avenir immédiat et à moyen terme : « Vous pourrez être à la fois au Phare de la Rolandière pour faire des tables d’orientation et au Moulin pour faire des buttes de culture. Vous pourrez aussi participer à la construction de gradins pour finir la salle de réunion du Gourbi, faire un chantier-discussion à la fromagerie, un camp autogéré à Lama fâché. »

Malgré cette énergie quasi culturelle, on sent parfois plutôt une lassitude de conflits portés depuis l’abandon du projet d’aéroport, le dégagement controversé de la « route des chicanes », et la mise en cause par certains de toute négociation avec l’État.

Sur la route D281, dite « des chicanes », le 28 mars.

Tout en préparant huit kilos de frites pour ce soir, Jean-Jo essaie de se montrer optimiste : « Si on se remémore les expulsions de 2012, personne n’aurait prédit qu’aussitôt on se retrouverait 40.000 en plein hiver à tout reconstruire ce que les flics avaient détruit. Mais aujourd’hui, je ne sais pas. On a fatigué les gens, notamment avec la complication de tenir des décisions collectives. L’an dernier, on a fait quatre grosses réunions pour se mettre d’accord sur la “route des chicanes”. Et puis le consensus a éclaté, avec des gens arrivés la veille. Mais d’un autre côté, on peut pas se replier sur juste nos copains… » Lui-même est fatigué d’entendre ces avis extérieurs péremptoires sur les bonnes et mauvaises attitudes face à la phase de normalisation : « Tous ces gens qui nous donnent des leçons sur nos rapports avec l’État, alors que certains sont salariés de l’État et payent bien sagement leurs impôts, les impôts locaux, et le reste, des fois j’en ai un peu marre... »

La cuisine-auberge des Q de plomb.

Jacques se gratte la barbe : « Les gens près de la route, qu’ont foutu le bordel, c’est un peu de leur faute si les flics sont là en permanence... S’ils sont expulsés, pas sûr qu’on y aille tous pour les défendre. Mais il y aura des réactions contre les expulsions, quel que soit le lieu, ça c’est certain. L’État a perdu, ou a bien voulu perdre, faudrait pas qu’il fasse le malin en venant attaquer maintenant... »

Les patates découpées en frites au calibrage approximatif puis plongées dans un récipient d’eau, les peluches jetées dans un seau à ses pieds, Jean-Jo se préoccupe moins des menaces d’expulsion que des perspectives de s’implanter durablement : « Tant que c’était la Zad, on était, pas dans un rêve, non, mais dans une réalité bizarre. Désormais, c’est différent. Ceux qui veulent rester doivent s’inscrire sur le long terme, ce qui était pas le cas avant, où on savait qu’on pouvait se faire virer à plein de moments. »

« Trop de coups tordus... » 

Dans l’ouest de la Zad, à La Pointe, une ferme occupée de 2010 à 2012, puis une deuxième fois depuis février 2016, la demi-douzaine d’occupants s’apprête à partir. « Trop de coups tordus... » Mais ils ne laissent pas la maison vide, ne quittant les lieux qu’après avoir passé le relais au suivant. « Comme ça, pas besoin de faire de double des clefs », rigole un barbu sous son chapeau. En se tartinant une fricassée de petits pois sur du pain récupéré au supermarché du coin, ils attendent donc l’arrivée d’un des anciens occupants de cette même maison, qui prendra la suite de l’occupation : « Il va s’inscrire à la Mutualité sociale agricole et espère faire prendre en charge la maison par une association, avec un bail en bonne et due forme. » « Pour nous , on n’a plus rien à faire ici. On s’en va. La terre est grande, et petite, on se reverra bien quelque part un jour . »

Au sol : « La diversité humaine qui t’emmerde. »

À Nantes, dans une résidence pour personnes âgées désaffectée, réquisitionnée par un collectif de migrants, on prépare la manifestation du 31 mars contre les expulsions, toutes les expulsions, celle des Zadistes, mais aussi celles des étudiants occupants les amphis de la fac, celles des exilés comme dans ce bâtiment de 74 chambres, et celles de tous les précaires à la fin de l’hiver. Tous et toutes se sont concertées pour cette affirmation de refus de toute forme d’expulsions et les « logiques de tri » imposées par l’État et ses représentants, qui misent sur les divisions, et réclament insidieusement que la sélection entre bons et méchants soit faite par les gens en lutte, sur la Zad ou dans les mouvements urbains : Zadistes, étudiants, collectif d’autogestion de la résidence, groupe d’extrême gauche Nantes en résistance, collectif syndical contre l’aéroport et son monde, Droit au logement, et le Gasprom, association locale de soutien aux migrants, tous et toutes appuient cette convergence des luttes. Dans la lignée de cet hébergement solidaire qu’a entrepris la Zad depuis des années, accueillant dans son bocage bienveillant des familles migrantes et des femmes seules, pour quelques jours de répit ou à l’abri d’une éventuelle expulsion. La parade aux expulsions, c’est une vieille histoire, pour les Zadistes.

La résidence pour personnes âgées Bréa, à Nantes.


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Lire aussi : M. le Premier ministre, pas d’expulsion de la Zad sans respect de la loi

Source : Nicolas de la Casinière pour Reporterre

Photos : © Nicolas de la Casinière/Reporterre

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