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ReportageLuttes

Amine Kessaci : « La lutte antimafia est une question de santé publique »

À Terrasini, le militant écologiste marseillais Amine Kessaci marche aux côtés de Giovanni, frère de Peppino Impastato lors d'une manifestation commémorant l'assassinat de ce dernier par la mafia, le 9 mai 1978.

Près de Palerme, le militant marseillais Amine Kessaci a rencontré des activistes siciliens qui défendent l’environnement contre le crime organisé. Pour eux, la lutte antimafia est aussi un enjeu écologique.

Cinisi (Sicile, Italie), reportage

Suspendues aux clôtures, des banderoles de collectifs écologistes et antifascistes claquent au vent. Derrière, des drapeaux de la paix et de la Palestine flottent dans le jardin. La maison, nichée au milieu des oliviers siciliens, est à la fois un havre de tranquillité et un refuge pour militants. Il y a cinquante ans, c’était pourtant encore la résidence de campagne du mafieux Gaetano Badalamenti, chef de clan de Cinisi, près de Palerme. En 2021, elle est devenue un lieu dédié à Peppino Impastato, assassiné sur ses ordres le 9 mai 1978.

C’est en sa mémoire que le 8 mai, des activistes se sont retrouvés pour échanger sur leurs luttes antimafia, écologistes, ou encore antimilitaristes. Parmi eux, un Français désormais bien connu, l’écologiste marseillais Amine Kessaci, invité par l’association Musica e cultura, des compagnons de Peppino Impastato. Il est venu raconter son combat contre le narcotrafic, qui a aussi coûté la vie à ses deux frères. Son histoire fait écho à celle des résistants antifascistes et antimafia dont les visages tapissent les murs de la salle.

« L’Italie a l’une des législations les plus avancées au monde contre le crime organisé. Nous avons beaucoup à en tirer, dit-il devant un public attentif. Mais à Marseille, ce qui nous lie à vous, c’est notre résilience, notre refus de baisser les bras et la tête. Et le fait de savoir que la lutte contre le narcotrafic passe aussi par des politiques sociales, l’éducation, la lutte contre la corruption. »

Le 8 mai, la veille du 48e anniversaire de Peppino Impastato, le militant écologiste marseillais Amine Kessaci est venu raconter son combat contre le narcotrafic, qui a aussi coûté la vie à ses deux frères. © Piero Cruciatti / Reporterre

Comme Peppino il y a cinquante ans, Amine Kessaci et les activistes réunis ce jour-là en sont convaincus : la lutte antimafia est un combat écologiste. « C’est une question de santé publique. Et une lutte pour la dignité, explique d’une voix douce et posée le nouvel adjoint au maire de Marseille. La Charte de l’environnement dit que tout le monde a le droit de vivre dans un environnement sain. Mais c’est impossible avec les réseaux mafieux qui s’approprient les territoires, polluent avec des détritus, empoisonnent l’air et la vie des gens. »

40 590 délits environnementaux en Italie

En 2024, 40 590 délits environnementaux ont été recensés en Italie, selon un rapport de l’association environnementale Legambiente sur l’« écomafia ». Ce terme, créé en 1994, désigne les actes illégaux liés au crime organisé commis au détriment de l’environnement. Berceau de la mafia Cosa Nostra, la Sicile est la troisième région italienne la plus touchée, derrière la Campanie et les Pouilles.

Beaucoup de cas passent toutefois sous le radar. À Palerme, un terrain de 5 000 m² a longtemps servi de décharge à ciel ouvert après avoir été confisqué à un mafieux. Même depuis sa cellule, le « boss » autorisait les habitants à y jeter leurs déchets pour montrer qu’il gardait la main sur le territoire.

Le «  Jardin de la mémoire et de l’engagement  », dédié aux victimes de la mafia, est aussi un jardin pédagogique. © Piero Cruciatti / Reporterre

En 2019, le site a finalement été confié à l’association Terra franca, qui y a installé des ruches et développé la permaculture. « Les premières années, on les a passées à nettoyer, se souvient Marco Farina, responsable de l’association. On devait s’interrompre régulièrement car on tombait sur de l’amiante et il fallait trouver les fonds pour s’en débarrasser. »

Un jour, il croise un homme qui avait l’habitude de déverser ses déchets à Terra franca : « Tout le monde le faisait, pourquoi pas moi ? », se justifie celui-ci. « L’enjeu, c’est de briser cette normalité, estime Marco Farina, responsable de l’association, alors qu’un morceau de rap résonne depuis la maison où l’on sert le déjeuner. Et, en même temps, ce serait injuste de demander à des personnes qui survivent avec 1 000 euros par mois d’en dépenser 2 000 pour éliminer l’amiante. »

Se réapproprier les espaces

La mafia et le narcotrafic prospèrent précisément sur ces failles sociales et économiques. Jusqu’à déposséder les habitants de leurs territoires, explique Amine Kessaci. La lutte, selon lui, passe par l’occupation de « nos terres, nos bâtiments, notre cité, nos jardins, nos parcs, nos caves ». « Savoir ce qu’on en fait », poursuit le jeune homme qui se porte candidat à la présidence du bailleur social Marseille Habitat.

Une vision partagée par Terra insumisa. Fondée en 2021 à Alcamo, à l’ouest de Palerme, l’association cartographie la privatisation du littoral et l’implantation des centres de traitement de déchets « de plus en plus nombreux sur notre territoire », affirme Vito Raspanti, en cherchant son briquet tombé par terre. « La plupart sont des décharges légales, mais certaines pratiques ne le sont pas : les volumes stockés sont supérieurs à ceux autorisés, ou bien des incendies sont provoqués pour toucher les assurances. »

Martina Lo Cascio, militante au sein du collectif Contadinazioni, pour une agriculture alternative, en est convaincue : «  Il faut arracher la domination au système capitaliste et mafieux, car c’est la pauvreté et l’absence de services qui créent l’espace pour la mafia. L’émancipation doit partir des besoins réels des personnes  », explique-t-elle. © Piero Cruciatti / Reporterre

Mais dénoncer ne suffit pas, assure l’infirmier : il faut aussi construire des alternatives pour récupérer les espaces. C’est justement ce que fait Contadinazioni Fuorimercato. Depuis 2015, ce collectif produit des olives biologiques avec les saisonniers — pour la majorité étrangers — à Campobello di Mazara.

Situé juste en face des côtes tunisiennes, ce territoire agricole vit de la culture d’olives, récoltées par des ouvriers migrants souvent exploités. « À notre arrivée, même en étant du coin, on nous a prévenus : c’est un endroit particulier », se souvient Martina Lo Cascio, l’une des militantes.

La ville de 11 000 habitants est célèbre pour avoir abrité l’un des derniers grands parrains de Cosa Nostra en cavale, Matteo Messina Denaro. Fin des années 2010, l’enquête « Campus Belli » a révélé comment sa famille contrôlait la filière oléicole locale. Après son arrestation, en 2023, plusieurs terrains et des entreprises agricoles ont par ailleurs été saisis.

Avec le mouvement Right2be, Mustapha Jarjou, arrivé de Gambie et passé lui-même par l’exploitation dans les champs, entend informer les jeunes ouvriers agricoles migrants de leurs droits. © Piero Cruciatti / Reporterre

L’objectif de Contadinazione est double : rompre avec un modèle agricole basé sur l’esthétique, les pesticides et le gaspillage d’eau, et offrir une alternative aux ouvriers agricoles. « Il faut arracher la domination au système capitaliste et mafieux, car c’est la pauvreté et l’absence de services qui créent l’espace pour la mafia. L’émancipation doit partir des besoins réels des personnes », poursuit Martina.

« La mafia tue, le silence aussi »

L’exploitation des travailleurs migrants dépasse largement Campobello di Mazara. Dans les campagnes italiennes, plus de 200 000 personnes — souvent étrangères et parfois mineures — travaillent dans des conditions indignes, pour la plupart sans contrat, selon l’observatoire Placido Rizzotto. « Les employeurs ne sont pas forcément mafieux eux-mêmes, mais ils se mettent d’accord avec les “capolari”, des intermédiaires qui leur fournissent cette main-d’œuvre », explique Mustapha Jarjou, arrivé de Gambie et passé lui-même par les champs.

Avec le mouvement Right2be, l’étudiant infirmier tente d’informer ces jeunes de leurs droits. « Ce n’est pas simple, car leur priorité est d’avoir un travail. À l’époque, moi aussi je savais que j’étais exploité mais j’avais besoin de survivre », confie-t-il en regardant le Jardin de la mémoire qui se dresse devant lui, un t-shirt à l’effigie de Peppino Impastato sur le dos.

«  On voulait que les personnes qui viennent comprennent l’importance de protéger la terre mais aussi la mémoire  », explique Luisa Impastato, présidente de l’association Casa Memoria Felicia e Peppino Impastato, créée en mémoire de sa grand-mère et de son oncle. © Piero Cruciatti / Reporterre

Dans ce jardin poussent des variétés anciennes de plantes menacées de disparition. « On voulait que les personnes qui viennent comprennent l’importance de protéger la terre mais aussi la mémoire », explique Luisa Impastato, présidente de l’association Casa Memoria Felicia e Peppino Impastato, créée en mémoire de sa grand-mère et de son oncle.

Le lendemain, Amine Kessaci et les activistes siciliens se sont donné rendez-vous à Terrasini, le village voisin, pour une marche commémorative. À l’entrée du local où ses compagnons et lui avaient installé le studio de leur radio libre, Radio Aut, une banderole reprend les mots des amis de Peppino Impastato : « La mafia tue, le silence aussi. » Amine Kessaci acquiesce : « Se taire, ce serait laisser les mafieux et les narcotrafiquants gagner, et tuer une deuxième fois Peppino, mes frères et tous ceux qui ont perdu la vie à cause d’eux. L’assassinat de mon petit frère Mehdi doit marquer un tournant dans la lutte contre le narcotrafic. »

Dans le cortège, l’émotion est palpable. De nombreux participants viennent embrasser Amine, dont ils partagent le combat. Giovanni, le frère de Peppino, rejoint le jeune homme en tête de cortège. Ce dernier lui souffle : « Nous deux, nous sommes des frères de douleur. »


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