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Tribune — Libertés

Antiterrorisme : en grève de la faim, il demande à se défendre dans la dignité

Ministère de la Justice, à Paris.

Incarcéré depuis 2020 pour « association de malfaiteurs terroriste », Libre Flot, qui rejette cette accusation, a entamé une grève de la faim. Les signataires de cette tribune demandent qu’il puisse préparer sa défense dans des « conditions décentes ». À la suite du mouvement de soutien, Libre Flot a été libéré le 8 avril.

Actualisation - Vendredi 8 avril 2022 à 11h46 - Libre Flot a cessé sa grève de la faim de 37 jours lundi 4 avril. Il a été libéré ce vendredi 8 avril et a été transféré dans un service hospitalier spécialisé dans la renutrition. Ses avocats, Camille Bouillon et Raphaël Kempf, indiquent à Reporterre qu’« il sera placé sous bracelet électronique à sa sortie de l’hôpital. Nous continuerons notre travail de défense pour démontrer que la qualification ’terroriste’ ne tient pas dans ce dossier ».


Tribune - Publiée le 21 mars 2022

Le 8 décembre 2020, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) arrêtait neuf personnes à Toulouse (Haute-Garonne), Rennes (Ille-et-Vilaine), Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne) et Cubjac (Dordogne). Quelques mois plus tôt, en avril 2020, le parquet national antiterroriste avait ouvert une information judiciaire visant un groupe « d’ultragauche » soupçonné de « projeter une action violente » contre les forces de l’ordre. Six hommes et une femme ont finalement été mis en examen le 11 décembre, pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste criminelle ». Cinq personnes ont été incarcérées, dont Libre Flot. L’affaire est peu médiatisée, et le projet attribué à ces trentenaires est flou.

Selon Mediapart, la DGSI estime que Libre Flot, parti combattre Daesh avec les forces kurdes, de mars 2017 à janvier 2018, aurait mis sur pied une sorte de groupe armé à son retour en France. La justice leur reproche d’avoir manié des explosifs et des armes, s’appuyant entre autres sur des écoutes téléphoniques.

Tous les signataires de cette tribune sont à la fin de l’article. Elle est aussi publiée par Le Media, L’Humanité, Lundi Matin et Politis.



Dimanche 27 février, un militant, placé en détention provisoire depuis quinze mois et maintenu illégalement sous le régime de l’isolement, a entamé une grève de la faim. Pour Libre Flot (son surnom), il s’agit du dernier moyen à sa disposition, aux risques de graves séquelles physiques, pour tenter de se défendre d’une accusation qu’il rejette avec force.

Il est en effet mis en examen, avec six autres personnes aujourd’hui sous contrôle judiciaire, dans une affaire d’« association de malfaiteurs terroriste ». Il s’agit de la première inculpation de ce genre visant un « groupe d’ultragauche » depuis la retentissante affaire dite « de Tarnac » en 2008, qui avait tourné au fiasco pour les services de renseignement et la justice antiterroriste et devait finir dix ans plus tard par une relaxe quasi générale.

Si les arrestations des sept inculpé·es du 8 décembre 2020 ont été moins médiatisées que celles de 2008, ce qui ressort du contenu du dossier dans la presse ne peut qu’interroger.

L’enquête, ouverte depuis dix mois au moment des arrestations, ne laisse apparaître aucune élaboration concrète de projet d’attentat — ni même d’une esquisse de projet —, mais seulement une bien vague « intention de s’en prendre aux forces de l’ordre ». Aucun projet précis, a fortiori aucun projet terroriste, et encore moins de projet terroriste imminent ne viennent donc justifier les arrestations en décembre 2020.

En revanche, celles-ci interviennent opportunément au moment où un vaste mouvement questionnait le rôle de la police dans notre société, à la suite du soulèvement récent contre les crimes policiers aux États-Unis et de la diffusion virale d’une vidéo dans laquelle on pouvait voir des agents parisiens tabassant un homme noir, Michel Zecler. Mouvement que le gouvernement, devant l’impossibilité de nier dans ce contexte l’existence de « violences policières », cherchait alors à contenir en agitant le spectre des « casseurs », « black blocs » et autres « Gilets jaunes radicalisés ».

Il apparaît ensuite que l’enquête est principalement motivée par la présence de Libre Flot aux côtés des YPG (des unités de protection du peuple) du Rojava, parmi d’autres militants internationalistes, dans la bataille contre Daesh à Raqqa en 2017. Depuis son retour, il était en effet surveillé par les services de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) qui le soupçonnent de chercher à constituer autour de lui un groupe de lutte armée. La DGSI avait déjà tenté d’appliquer à d’autres personnes ce fantasme du vétéran revenu du Rojava pour prendre les armes en France, avant d’être démentie par la justice, et ce, dans un contexte plus large de criminalisation des luttes pour l’autodétermination du peuple kurde en Europe.

« Qu’on le libère pour lui permettre de préparer sa défense »

Alors que des milliers d’internationaux s’engagent en ce moment même pour défendre l’Ukraine, l’iniquité de l’utilisation à charge de l’implication dans le projet communaliste au Rojava saute aux yeux — sans parler de la qualification terroriste pour quelqu’un qui a contribué à la chute de l’État islamique.

De sa grève de la faim, Libre Flot n’attend la satisfaction que d’une seule revendication : qu’on le libère pour lui permettre de préparer sa défense. D’autres inculpé·es dans cette affaire ont dû attendre des mois — le temps que la cour d’appel ne contredise le juge d’instruction — avant d’avoir simplement accès au dossier, et donc à ce qu’on leur reproche précisément. Les écoutes servant de base à l’accusation (dont la légalité est contestée par certains avocats) ont mis plus de sept mois avant d’être accessibles à la défense.

Libre Flot a décrit, dans plusieurs lettres publiques, la réalité glaçante des effets du régime de l’isolement sur le corps et l’esprit : pertes de mémoire, vertiges, douleurs thoraciques, trouble de la concentration, perte de repère spatio-temporel, hébétude, etc. C’est dans cet état qu’il est censé se défendre d’une machinerie kafkaïenne dans laquelle l’absence d’éléments matériels joue à charge, parce qu’il faut réfuter non pas tant des faits que la construction d’un récit.

« Combien de temps devra encore durer sa grève de la faim ? »

Les inculpé·es de Tarnac avaient fini par obtenir la déqualification terroriste en 2017, après neuf ans de bataille judiciaire, en faisant acter par la Cour de cassation que les faits qui leur étaient reprochés (le sabotage de l’alimentation électrique de lignes TGV) n’avaient pas été commis « en relation avec une entreprise ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ». Mais comment se défendre quand il n’est reproché que des « intentions » supposées ?

Aujourd’hui la décision de renouvellement du maintien à l’isolement de Libre Flot vient d’être validée pour la seconde fois par le ministre de la Justice. Depuis le début, ce régime lui est imposé sur la seule base de la qualification « terroriste » de l’affaire, sans rapport avec son comportement en détention, alors que cette mesure n’est censée être justifiée que par des considérations relevant de la sécurité du détenu ou de la prison. Le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti, prompt à retrouver sa verve d’avocat pour dénoncer les instructions montées uniquement à charge quand il s’agit de plaider sa propre cause, ne semble pas particulièrement ému par l’utilisation du régime de l’isolement comme moyen de pressurer un prévenu et l’empêcher de préparer sa défense.

Libre Flot reste donc privé de contact humain jusqu’à nouvel ordre. Combien de temps devra encore durer sa grève de la faim avant qu’il n’obtienne le droit élémentaire — et d’autant plus important que l’accusation est lourde — de se défendre dans des conditions décentes ?

Une pétition est en ligne pour réclamer la libération de Libre Flot.


Mise à jour :
• 8 avril à 11 h 40 : Libre Flot vient d’être libéré et transféré dans un service hospitalier spécialisé dans la renutrition. Il devrait ensuite rester en liberté sous bracelet électronique accompagné d’un contrôle judiciaire strict jusqu’à son procès. Ses avocats craignent néanmoins qu’il ne garde des séquelles à vie de ses 37 jours de grève de la faim.




Liste des signataires :

Bernard Aspe, philosophe
Gwenn Audic, artiste peintre
Léna Balaud, agricultrice et chercheuse en philosophie politique
Étienne Balibar, philosophe
Ludivine Bantigny, historienne
Jérôme Baschet, historien
Élisa Bausson, travailleuse sociale
André Bernold, écrivain
Edgar Blaustein, militant associatif
Hamit Bozarslan, historien et politiste
Claude Calame, anthropologue
Joachim Clémence, artiste-chercheur
Vanessa Codaccioni, politiste
Annick Coupé, porte-parole Attac
Alain Damasio, écrivain
Kamel Daoudi, assigné à résistance
David Dufresne, écrivain-réalisateur
Michel Dugué, enseignant retraité
Olivier Fillieule, politiste
Isabelle Frémeaux et Jay Jordan, artistes-activistes
Julien Fretel, politiste
Laurent Gayer, politiste
Julie Gervais, politiste
Olivier Grojean, politiste
Manon Guilbert, ex-inculpée dans l’affaire de Tarnac
Murielle Guilbert et Simon Duteil, codélégués généraux, union syndicale Solidaires.
Claude Guillon, écrivain
Christiane Renauld, écrivain
Laurent Jeanpierre, politiste
Antoine Jobard, éditeur-imprimeur
Naruna Kaplan de Macedo, cinéaste
Gérard Lambert, utopiste
Jacques Lèbre, écrivain
Jean-Claude Leroy, écrivain
Serge Martin, professeur émérite (Sorbonne nouvelle)
Gustave Massiah, membre du conseil scientifique d’Attac
Lola Miesseroff, écrivaine
Lionel Monier, comédien
Corinne Morel Darleux, autrice
Willy Pelletier, sociologue
Serge Quadruppani, auteur et traducteur
Nathalie Quintane, écrivaine
Mathieu Rigouste, sociologue
Benjamin Rosoux, ex-inculpé dans l’affaire de Tarnac
José Sciuto, cadre en entreprise culturelle
Isabelle Stengers, philosophe
Comité limousin de soutien à l’affaire du 15 juin 2021
Françoise Vergès, politologue et militante féministe décoloniale

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