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Apaiser les tensions, discuter avec la police, gérer la communication... Le blocage selon Extinction Rebellion

Durée de lecture : 10 minutes

10 octobre 2019 / Émilie Massemin et Garance Diaconu (Reporterre)

À Paris, les militants d’Extinction Rebellion continuent leur blocage. Apaisement des tensions, gestion de la communication, planification des actions... Autant de tâches qui demandent une organisation précise, régie par un principe d’horizontalité.

  • Paris, reportage

Sur le pont au Change, à Paris, ça discute à bâtons rompus entre des militants et militantes d’Extinction Rebellion (XR). Des curieux se joignent spontanément à la conversation et les membres du mouvement s’attachent à répondre à leurs questions. « Je suis pour la convergence avec d’autres collectifs et mouvements. Le problème, c’est qu’il y a chez eux une certaine verticalité, ou du moins des leaders d’opinion. Dans XR, qui va leur parler ? », demande l’un d’entre eux. « Ce sont des groupes qui d’eux-mêmes décident de les contacter, tant qu’ils sentent légitimes de le faire et qu’ils respectent les dix principes du mouvement », lui répond-on. Au cœur des débats, l’horizontalité proclamée du mouvement et la façon dont sont prises les décisions.

Comment se met en place cette démocratie à laquelle aspire Extinction Rebellion ?

Apaiser les tensions de l’occupation

Pour Yannis, membre d’Extinction Rebellion depuis juin, une des clés de l’horizontalité est la confiance et le volontariat. Il s’est ainsi proposé d’apaiser les tensions sur le lieu du blocage via sa position de peace keeper. « N’importe qui peut devenir peace keeper ("gardien de la paix"). Mon rôle est de faire en sorte que l’image de XR ne soit pas ternie et que tout se passe bien pour tout le monde,y compris pour ceux qui veulent que ça se passe mal, explique-t-il. Ça nécessite beaucoup d’empathie et d’apprendre à communiquer sereinement. » C’est la nuit que surviennent la plupart des tensions. « La période la plus tendue est entre minuit et cinq heures du matin. Nous devons gérer les tentatives de violence, les personnes très alcoolisées ou les gens qui tentent de grimper aux échafaudages, raconte Yannis. C’est très coûteux en temps et en énergie. Parfois on peut passer une demi-heure à essayer de raisonner une personne. »

L’action des peace keepers est régie par « la décision quasi stratégique de bannir l’alcool sur le lieu du blocage », rapporte Anton, membre du groupe « Action soutien ». « Extinction Rebellion observe les mouvements sociaux depuis longtemps et a observé qu’ils peuvent être détruits par l’alcool et la drogue. » Idem pour la décision, polémique, de sortir les personnes ayant des velléités de dégradations de biens. « On n’empêche pas les différentes stratégies de vivre, mais on a créé cet espace dans lequel il faut respecter nos règles. Les personnes qui ont d’autres modalités d’action peuvent mener leurs actions ailleurs. »

Au-delà du respect de ces grands principes, les peace keepers sont autonomes pour prendre des décisions en fonction des impératifs du moment. Pendant leur formation, ils apprennent à anticiper et à gérer différentes situations. « On discute avant des conduites à adopter. Pour les problèmes qu’on ne peut pas prévoir, on décide sur le moment. Puis on débriefe pour voir si on a bien réagi, sur ce qu’on pourrait améliorer les prochaines fois », détaille Yannis.

Initiatives décentralisées

Ces modalités d’organisation et de prise de décision – initiatives décentralisées dans les limites des revendications et grands principes du mouvement, constitution d’équipes bénéficiant d’une certaine autonomie dans la prise de décision – ont présidé à chaque étape de l’organisation du blocage. C’est un petit groupe affinitaire, et non un groupe local, qui a émis pour la première fois l’idée d’occuper un lieu lors de la « rébellion internationale d’octobre » (Rio) qui se préparait. Il a vite été rejoint par d’autres jusqu’à s’élargir à une douzaine de personnes, dont sept ou huit très actives. « La place du Châtelet a été choisie au terme de longues discussions, en raison notamment des voies de circulation qui la traversent », précise Anton. Comme pour chaque action, des référents se sont proposés pour chaque poste-clé – médias, contact avec la police, juridique, etc. – tandis que des équipes appelées « bases arrières » composées de volontaires se sont montées autour d’eux. « Tout marche à la prise d’initiative, précise Tothoreau, de l’équipe médias. Si quelqu’un souhaite être référent, il peut prendre le poste, sachant que les référents ne sont pas décisionnaires – on essaie de prendre les décisions collectivement, en équipe – et que les rôles sont amenés à tourner. » Pour préparer le terrain, une équipe dédiée à la prise de décision a été créée en juillet et a rendu un document en septembre.

« Si quelqu’un souhaite être référent, il peut prendre le poste, sachant que les rôles sont amenés à tourner. »

Très vite après le début de l’occupation de la place du Châtelet, lundi 6 octobre en début d’après-midi, plusieurs assemblées générales plénières ont été mises en place. Celle du matin, à 9 h, permet aux équipes et aux groupes locaux ou affinitaires de transmettre les informations concernant les activités de la journée – actions lancées spontanément, cours de yoga, débats, etc. Une autre, à 20 h, s’intéresse à tout ce qui relève de la vie quotidienne sur le blocage : le ravitaillement, les hébergements, les sanitaires, l’ambiance et la gestion des personnes très alcoolisées. Une troisième assemblée générale plénière a été envisagée à midi pour que les six équipes de blocage puissent faire remonter leurs décisions stratégiques, « mais elle a du mal à se tenir », observe Anton. Pour autant, même si Martine, référente « contact police », se rappelle parfaitement de « cinq heures de discussions enflammées pour savoir s’il fallait ou non ouvrir le blocage au cortège funéraire des quatre policiers tués à la préfecture de Paris », l’AG n’est pas forcément un lieu de décision. « On essaie de ne pas prendre de décisions en plénière, indique Anton. Par exemple, les décisions concernant le blocage sont prises en autonomie par chaque équipe de blocage, et l’AG sert surtout à transmettre l’information. Au sein de chaque groupe, on essaie de prendre les décisions par consentement, en levant les objections les unes après les autres. »

Maîtriser la communication, l’un des enjeux principaux du blocage

Parmi les postes stratégiques, il y a celui qui concerne la communication sur les réseaux sociaux et à destination des journalistes. Très vite, des référents se sont proposés pour chaque média – photographie, vidéo, live sur smartphone, etc. Une base arrière tournante de sept personnes s’est constituée pour rédiger les textes et choisir les photos. Chaque décision est prise collectivement, explique Léa, membre de l’équipe « artivisme » : « Par exemple, quand on a commencé à voir des articles qui disaient qu’on n’avait pas de message politique clair ou qu’on passait des accords avec les forces de l’ordre, on a tenu une réunion. Quelqu’un a proposé de rédiger un communiqué de presse et a fourni une ébauche, deux autres l’ont complété et l’ont fait relire à quatre ou cinq personnes. Les choses se décident de manière naturelle, organique, en veillant à l’entente entre chacun. »

Les codes des comptes nationaux sur les principaux réseaux sociaux ne sont connus que d’un nombre limité de personnes, mais des sessions de transmission du savoir-faire ont été mises en place. « On n’a pas de porte-parole, explique Tothoreau. Pour celles et ceux qui le souhaitent, nous organisons des formations qui consistent en des conseils pour répondre aux journalistes – par exemple, ne pas se sentir écrasé sur un plateau télé en direct, ne pas hésiter à ramener l’interview à nos quatre grandes revendications si certains médias ne veulent nous faire parler seulement des Gilets jaunes ou des violences policières. » Tout ne se passe pas sans heurts ou difficultés. « Un membre de la base arrière médias a publié une photo et un texte sans en référer à son groupe de huit personnes. Le texte contenait un terme qui pouvait être clivant. On en a discuté entre nous et on a décidé de retirer le post, se souvient Tothoreau. La vraie démocratie est laborieuse. Il faut être prêt à cette forme de labeur, même si elle est exténuante et que parfois on préférerait aller vite. »

Organiser le blocage pour résister à l’expulsion

Le contact avec la police est un autre poste sensible. Sur le blocage, deux référents « police » animent une équipe mouvante de quelques volontaires. « En Angleterre, la police est déjà au courant des lieux qui vont être bloqués avant l’action. En France, on ne peut rien dévoiler, sinon l’action ne pourra pas être réalisée », explique une des référentes, Martine, habituée au fonctionnement des manifestations anglaises et françaises. Avant le blocage, elle a cherché, sans succès, à entrer en contact avec la préfecture de police. Puis, dès lundi, elle a dû identifier le commissaire en charge des troupes déployées sur le lieu du blocage et prendre contact avec lui. « Je lui ai présenté qui nous sommes et ce que nous faisons ici. Je demande aussi à ce qu’on soit prévenu en cas d’expulsion, détaille-t-elle. Il peut y avoir des enfants, des personnes en situation irrégulière, ou juste des gens qui ne souhaitent pas être présents en cas d’intervention. C’est pour leur sécurité qu’on essaye d’établir ce contact, pour minimiser les risques. » Cette démarche reflète pour elle la volonté inclusive du mouvement.

Elle fait fi des remarques accusant XR de négocier avec la police. « L’équipe contact est présente seulement pour faire la liaison. Je ne me retrouve pas du tout non plus dans les critiques selon lesquelles la non violence et le contact polices sont rendus possibles par des privilèges de classe. Je m’appelle Malika, j’ai été contrôlée à je ne sais combien de reprises dans le train et il y a encore deux ou trois ans, jamais je n’aurais pensé à endosser ce rôle. » L’absence d’intervention de la police n’était d’ailleurs pas gagnée, selon elle : « On est les premiers étonné à être encore là. On n’était pas sûr de passer la première nuit et on se trouve un peu débordé. » En témoigne le flot constant de paroles qui s’échappe de son talkie-walkie.

« Désinstaller les personnes suspendues dans leur tripodes demande du matériel précis et de l’application. »

Malgré tout, le risque d’une expulsion pèse toujours sur le blocage. « Nous avons pensé les dispositifs de blocage pour qu’ils soient le plus compliqués possible à défaire par les policiers », souligne Tothoreau. Désinstaller les personnes suspendues dans leur tripodes ou bien détacher celles liées par les arm block [qui rend leur séparation difficile voire impossible sans leur déboîter les bras] demande du matériel précis et de l’application. Les policiers le savent très bien. Techniquement, ça leur prendrait entre sept et huit heures de défaire tous les points du blocage. » Toutes les personnes interrogées s’accordent à dire qu’une intervention serait plus plausible pendant la nuit. En dépit de la durée de vie fragile du blocage, il continue chaque jour de muer, rythmé par le son des fanfares et l’organisation des assemblées.


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Lire aussi : À Paris, le blocage d’Extinction Rebellion s’organise pour durer

Source : Émilie Massemin et Garance Diaconu pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre

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