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Animaux

Au Canada, la fonte de la banquise contraint les ours à chasser en ville

La surface de la banquise a diminué de moitié depuis 1979, contraignant les ours polaires à chasser sur la terre ferme.

Les incursions d’ours polaires dans les villes canadiennes se multiplient. À cause de la fonte de la banquise, ces prédateurs rentrent toujours plus loin dans les terres, mais n’y trouvent pas de nourriture adaptée.

Canada, correspondance

« J’ai entendu une voisine crier sur mon fils, lui dire de rentrer car il y avait un ours. » Willie Gordon n’avait jamais vu d’ours polaire dans sa ville de Kuujjuaq, dans le nord du Québec. « Généralement, ils se tiennent plus près de la côte », à une cinquantaine de kilomètres de là, précise-t-il. Son fils, Richard, était à quelques mètres de sa maison, quand un jeune spécimen est apparu au milieu des baraques de tôles et de bois colorés. « Je n’en revenais pas », raconte Willie Gordon, plus habitué à croiser des caribous.

L’ours blanc, qui courait au départ vers un voisin, s’est finalement redirigé vers son fils. Richard a pris ses jambes à son cou et est parvenu à rentrer dans la maison familiale, avec l’ours à ses trousses. « Il est monté sur le perron et a essayé d’entrer. On poussait contre la porte pour le bloquer. Finalement, on a été plus forts que lui. Il est parti, mais on a eu la frousse ! » se rappelle Willie Gordon.

34,1 °C dans le Grand Nord

Un chasseur a ensuite abattu l’animal. Depuis, la communauté de moins de 3 000 âmes de ce bourg, étendu sur un territoire quatre fois plus grand que Paris, a changé ses habitudes. « Des gens ont peur de sortir maintenant, ou sortent armés, relate Willie Gordon. Je ne suis plus rassuré quand je me rends à mon chalet. J’ai toujours l’impression que je vais en croiser un. »

Les habitants de Kuujjuaq voient la faune changer à mesure que le mercure monte. « Il y a moins de neige, les animaux sont actifs plus tôt et on ne voit plus les mêmes. » Ces derniers temps, Willie dit voir s’éloigner les caribous, qui s’aventuraient souvent vers chez lui, et se multiplier les aigles royaux.

« Est-ce la migration qui évolue, avec le changement climatique ?, s’interroge-t-il. On voit plus de loups, aussi. Ce qui est sûr, c’est que le climat change vite à Kuujjuaq. » Le 4 juillet dernier, la mini-métropole du Nord était même l’endroit le plus chaud du Canada, avec 34,1 °C, et a explosé plusieurs records de chaleur en 2023.

Les mères et les jeunes ours polaires sont les plus vulnérables face au recul de la banquise. Wikimedia Commons / AWeith

Rien de bien rassurant pour l’habitat des ours. La surface de la banquise arctique, où ils chassent le phoque, a diminué de moitié depuis 1979. Son épaisseur a chuté de deux tiers, et sa fonte pourrait aller plus vite que ce que prévoient les modèles du Giec.

La glace se forme plus tard qu’auparavant et disparaît plus vite au printemps. Les ours doivent donc passer plus de temps sur terre, avec un stock de graisse qui n’est pas extensible. Le besoin d’aller se nourrir en ville pourrait donc expliquer l’aventure du jeune ursidé à Kuujjuaq. D’autres villes canadiennes voient davantage d’ours dans leurs rues que par le passé. Churchill, au Manitoba, au bord de la baie d’Hudson, a signalé deux fois plus d’ours polaires sur son territoire l’hiver dernier qu’en 2022.

« Même s’ils parvenaient à manger un caribou, ce n’est pas comparable aux phoques »

Une étude publiée dans la revue Nature, menée par des chercheurs canadiens et américains, montre que les ours polaires auront du mal à s’adapter à l’accélération de la fonte. Elle suit une vingtaine d’ours dans la baie d’Hudson et mesure les difficultés qu’ils rencontrent sur terre.

Anthony Pagano, chercheur en biologie spécialiste de la vie sauvage au centre scientifique de l’Alaska et auteur de l’étude, a calculé leur dépense énergétique : « Il y a souvent une question qui revient : est-ce qu’ils pourraient survivre sans banquise ? On les a vu manger de la végétation, des œufs d’oiseaux, on a observé leur changement de poids. Même s’ils parvenaient à manger un caribou, il n’y a rien de comparable aux phoques, pour le gras qu’ils apportent. Sur la banquise, en plus, les ours peuvent parfois en trouver sans dépenser d’énergie. Ils s’installent près d’un trou où les phoques viennent respirer, et hop ! À terre, aucun animal n’est aussi facile à attraper. »

Sur terre, les ours perdent un kilo par jour

Le chercheur en conclut que sur terre, la trop grande dépense d’énergie des ours polaires les menace. « Les étés longs accentuent la possibilité de famine des ours, constate-t-il. Ils passent déjà trois semaines de plus sur terre que dans les années 1980. Et ça risque d’augmenter entre cinq et dix jours par décennie. Or, sur terre, ils perdent un kilo par jour. Dans le futur, s’ils ont à passer 180 jours en dehors de la banquise [contre 130 en ce moment], près d’un quart pourrait mourir de faim. »

Quand la banquise disparaît, ce sont les mères et les jeunes qui courent le plus de risques. « Plus les mères doivent passer de temps hors de la banquise, moins elles peuvent allaiter leur petit », souligne Anthony Pagano. Quant aux jeunes ours, qui ne savent pas encore bien chasser, ils perdent plus rapidement la graisse emmagasinée. La population d’ours de l’ouest de la baie d’Hudson, une des plus menacées au monde, a déjà diminué de près d’un tiers en cinq ans.

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