Au Texas, les rentiers du pétrole espèrent le retour de Trump
Des puits d'extraction dans le comté de McMullen, au Texas, fin octobre 2024. - © Edward Maille / Reporterre
Des puits d'extraction dans le comté de McMullen, au Texas, fin octobre 2024. - © Edward Maille / Reporterre
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Au Texas, là où le « fracking » est roi, les énergies fossiles sont un irremplaçable moteur économique et social. Et même si Kamala Harris ne compte pas s’y attaquer, Donald Trump demeure le grand favori de l’élection.
Tilden (Texas, États-Unis d’Amérique), reportage
Au milieu des horizons sans fin du Texas, la route principale traverse Tilden, chef-lieu du comté de McMullen, dans le sud de l’État. Alan Brown, 73 ans, y tient un restaurant. Les fauteuils rouges du « diner » — à prononcer à l’anglo-saxonne — accueillent ce 28 octobre quelques clients. Le café y est servi à la carafe. « Je n’aurais jamais pu ouvrir mon restaurant sans le pétrole et le gaz », dit le propriétaire des lieux.
Il partage un ranch avec sa famille, dans un comté voisin. Et comme de nombreux fermiers ici, les terres non occupées par des bovins sont louées à des entreprises pour installer des puits d’extraction de pétrole et de gaz, grâce au « fracking », la fracturation hydraulique.
Cette méthode très répandue aux États-Unis consiste à creuser pour atteindre des réserves d’hydrocarbures, puis de créer des fissures dans la roche afin d’en relier les différentes poches. C’est aujourd’hui l’une des techniques les plus rentables pour extraire ces ressources — si l’on ne prend pas en compte les désastres écologiques et sanitaires qu’elle cause.
Sur les champs autour de Tilden, de grandes branches métalliques aux airs de tractopelles dépassent des broussailles. Doucement, elles montent et descendent. Ces puits de pétrole et de gaz, hauts de quelques mètres, sont parties intégrantes de ce paysage.
À plus de 1 000 mètres sous ces champs jaunâtres, la formation géologique Eagle Ford Shale offre l’une des plus importantes réserves de pétrole et de gaz des États-Unis. Elle s’étend du nord de l’État jusqu’à la frontière au sud-ouest avec le Mexique, dans un croissant de plus de 600 kilomètres de long et 80 de large. Le Texas lui en sait gré : il est le plus important producteur de pétrole et de gaz du pays, lui-même le plus important producteur du monde. Et ce croissant fertile le lui rend bien.
Alan Brown touche 25 % des recettes : l’année dernière, c’était 200 000 dollars. « Ça dépend des contrats passés avec les entreprises, ça peut être plus ou moins », détaille-t-il. En plus de l’achat du restaurant, il a remboursé les 150 000 dollars de dette étudiante de ses trois enfants grâce à cet argent. « Avant l’utilisation des puits, on dépendait de nos bovins et de notre miel. Les revenus avec les ressources minérales sont bien plus importants, sûrement cent fois plus. »
« L’ambiance a changé, il fallait faire la queue à la station essence »
Et si Alan Brown savait que son sol disposait de ces richesses, il n’avait « aucune idée que ça produirait de tels revenus ». La formation Eagle Ford Shale a été découverte en 2008. Couplée à des avancées technologiques dans les techniques de forage, l’exportation de ses ressources est alors devenue rentable. Le nombre de permis pour des puits dans ce comté est passé de 802 en septembre 2007 à 2 645 en 2024, selon la Railroad commission of Texas.
Les entreprises ont débarqué en grand nombre, à coups de camions pour acheminer la nouvelle manne des réserves de stockages à côté des puits vers les raffineries, et d’employés pour construire et gérer les puits. À partir de ce « boom » vers 2010, « l’ambiance a changé, il fallait faire la queue à la station essence ou à la banque, vous ne pouviez presque pas traverser la rue à cause de la circulation », raconte Alan Brown. Le comté installa même des feux de circulation pour réguler ces nouveaux flux, payés avec l’argent issu de ces ressources.
« Avant 2010, nos routes étaient en terre, le comté était assez primitif, maintenant, elles sont goudronnées », se rappelle le juge du comté, James Teal, qui supervise aussi son budget, assis dans son fauteuil en cuir devant son bureau. Les coups de fil des autres employés se font entendre des autres pièces du tribunal. Il y a quinze ans, ces mêmes couloirs étaient « remplis de bureaux et de chaises, pour les personnels des entreprises qui venaient chercher des terres à louer. Il y en avait environ une vingtaine par jour », raconte-t-il.
Centre de santé et terrains de sport
Entre les photos et bibelots sur ses étagères, trône The Eagle Ford, un livre illustré d’images sur papier glacé des puits de forage. « Eagle Shale a fait beaucoup de bien à notre communauté, dit-il. Cela a apporté des emplois et de l’argent aux propriétaires de terres. »
Le budget du comté est passé de 2,5 millions de dollars en 2009 à 16 millions en 2024, grâce aux impôts. Cet argent a été investi : un centre de santé « à plein temps », des terrains de sport et infrastructures pour l’école primaire, le collège et le lycée.
En 2017, le comté est même devenu le plus riche du pays en termes de moyenne de revenus, devant celui de New York, où se trouve Manhattan. Le chiffre s’explique par la faible population (600 en 2022) et les immenses profits dont ont bénéficié certains habitants, propulsant vers le haut la moyenne.
« Maintenant, vous avez trois ou quatre choix de carburant à la station essence »
Mais lorsqu’on y regarde de plus près, en 2022, la moitié des ménages gagnaient encore moins de 60 313 dollars par an, presque 15 000 de moins que la moyenne nationale. Et 14 % vivaient sous le seuil de pauvreté — sensiblement plus que la moyenne nationale de 12,5 % — selon Data USA. Car pour bénéficier directement de la manne extractiviste, il faut posséder des terres, ce qui n’est pas le cas de tous.
La richesse des uns et les emplois pétroliers et gaziers ont tout de même profité à l’économie locale : « Quand j’étais jeune, il y avait deux magasins qui fermaient à 18 heures, on ne pouvait pas acheter d’essence après, maintenant, on a des magasins ouverts 24 heures sur 24, et vous avez trois ou quatre choix de carburant à la station essence », s’enorgueillit James Teal.
De l’autre côté de la rue se trouve le bureau de Kimberly Kreider-Dusek, attorney du comté, une procureure élue. Il est rempli de livres et de paperasse administrative. « Avant, j’avais une employée à mi-temps, aujourd’hui, j’en ai deux », explique-t-elle. « Les jeunes grandissaient ici, s’en allaient à l’université, et ne revenaient pas. Maintenant qu’il y a plus de travail, ils reviennent. »
Elle rappelle tout de même que la fracturation hydraulique n’a rien de nouveau ici, même s’elle a pris un autre ordre de grandeur. « Je pense qu’on peut avoir un mix énergétique pour l’ensemble du pays, mais je ne pense pas qu’on puisse aller totalement vers des énergies vertes. On ne pourrait pas se le permettre financièrement, et ça ne répondrait pas à la demande », argumente-t-elle. Le pétrole et le gaz produisaient 38 et 36 % de la consommation énergétique du pays, en 2023.
L’attorney est loin d’être la seule à partager cette vision : en 2023, 35 % des Étasuniens interrogés affirmaient que le pays ne doit « jamais arrêter » l’usage d’énergies fossiles, et 68 % se disaient en faveur d’un mix couplé avec des énergies renouvelables, selon le Pew Research Center. Mais ces chiffres augmentent chez les Républicains, avec respectivement 57 % et 87 %.
« Drill, baby, Drill »
« Donald Trump serait un meilleur candidat pour protéger le pays, et il est favorable au pétrole et au gaz », continue Kimberly Kreider-Dusek. Il y a quatre ans, le comté avait voté à 89,1 % pour le milliardaire, qui a fait de l’usage d’énergies fossiles l’un de ses slogans de campagne. « Drill, baby, Drill » [« Fore, bébé, Fore »], a même été inscrit dans le programme officiel du Parti républicain pour cette élection.
Le candidat accuse régulièrement sa rivale Kamala Harris de vouloir mettre fin à ces industries. Et la candidate démocrate — qui souhaitait interdire la fracturation hydraulique en 2019 — est revenue sur ce point pour courtiser les électeurs centristes. Lors du débat présidentiel, elle s’est même vantée d’avoir atteint des niveaux « historiques » de production de pétrole sous le gouvernement de Joe Biden. Le pays a produit 21,91 millions de barils de pétrole par jour, soit 22 % de la production mondiale, loin devant l’Arabie saoudite et la Russie (11,13 et 10,75 millions de barils par jour), en 2023, selon l’US Energy Information administration.
Et le coût environnemental dans tout ça ? « Ne vous méprenez pas, je suis conservateur et pour le fracking, mais c’est sûr qu’il y a dû avoir des dérives de la part d’entreprises qui n’ont pas respecté les règles », dit sous couvert d’anonymat un habitant. La fracturation hydraulique peut laisser fuir des hydrocarbures dans son environnement, ou provoquer, dans certaines régions, des tremblements de terre. Et puis l’extraction de ressources fossiles est décriée pour ses liens avec le changement climatique.
« Je veux un environnement propre, mais il faut être réaliste »
« Aux États-Unis, la plupart (environ 74 %) des émissions de gaz à effet de serre provoquées par les humains est produite par la combustion d’énergies fossiles — charbon, gaz naturel et pétrole — pour des usages énergétiques », peut-on lire sur le site de US Energy Information administration.
« Je veux un environnement propre, mais il faut être réaliste dans l’approche. Il n’y a pas d’alternatives aux énergies fossiles qui n’utilisent pas ces énergies fossiles, affirme le juge, en citant les batteries électriques, les panneaux solaires, qui ont besoin d’une manière ou d’une autre de ces énergies fossiles. Le pétrole et le gaz sont partout. » Il montre sa chemise à carreaux : les boutons sont en plastique, un dérivé du pétrole.