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ReportageMontagne

« Aucune vision d’avenir » : un village désemparé par l’arrêt de sa station de ski

Sans modèle économique viable, la station de l'Alpe du Grand Serre a dû se résoudre à stopper ses remontées mécaniques.

L’arrêt des remontées mécaniques de l’Alpe du Grand Serre, entériné le 10 juillet, laisse un village en plein doute. Les habitants déplorent l’absence de mesures de transition et devront trouver un nouveau modèle dès septembre.

La Morte (Isère), reportage

Ses habitants et ceux qui la fréquentent depuis longtemps l’appellent avec tendresse « la plus grande des petites stations ». Avec ses 87 printemps, l’Alpe du Grand Serre est aussi une vieille dame, la plus ancienne station de ski de l’Isère… Mais ses remontées mécaniques fermeront en septembre. Ainsi en a décidé, jeudi 10 juillet, la communauté de communes de la Matheysine, qui gère la station, faute d’avoir trouvé un modèle économique viable pour faire face à la baisse de l’enneigement.

Officialisant une annonce faite par voie de communiqué quinze jours plus tôt, la décision est un coup de massue pour les habitants de La Morte, commune dans laquelle est située la station, entre 1 350 et 2 200 m d’altitude, mais aussi pour les habitants de tout le plateau de la Matheysine. « Jamais on n’a eu une station aussi grande qui ferme, on a du mal à croire que ça puisse arriver », se désole Julie Guignier, monitrice de ski à l’Alpe du Grand Serre et professeure d’EPS en institut médico-éducatif.

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L’avenir de la station était en suspens depuis quelques mois, après plusieurs rebondissements au cours des deux dernières années. Le 4 octobre 2024, un premier vote de la Matheysine avait acté sa fermeture définitive. Un sursis a ensuite été accordé, quinze jours plus tard, pour la saison 2024-2025, grâce à une forte mobilisation des habitants, des entreprises locales et un effort financier des collectivités, lançant un véritable compte à rebours pour trouver un équilibre pour l’Alpe du Grand Serre avant la fin de l’été suivant.

L’Alpe du Grand Serre compte 14 remontées mécaniques et 38 pistes de ski, qui ne serviront plus à partir de septembre 2025. © Sophie Rodriguez / Reporterre

La communauté de communes de la Matheysine, qui gère la station depuis 2021 [1], était en négociations avec la Sata, société d’économie mixte exploitant les stations voisines de l’Alpe d’Huez et des Deux-Alpes. Le projet de reprise se chiffrait à 17,6 millions d’euros, avec des investissements privés et des financements publics. Mais après plusieurs mois de discussions, « nous avons constaté avec Sata Group que nous ne disposions pas des moyens financiers adaptés et suffisants à la construction d’un nouveau modèle économique quatre saisons », explique Coraline Saurat, présidente (Parti socialiste) de la communauté de communes de la Matheysine.

Les habitants déçus par l’État

« Depuis trois ans, j’alertais sur la situation catastrophique dont nous avions hérité et sur les conséquences des mauvaises décisions passées, assure-t-elle. Je fais le constat amer que nous avons été baladés, bercés d’illusions. » La présidente de la Matheysine vise sans le nommer le « grand absent » du dossier de l’Alpe du Grand Serre : l’État.

En avril 2024, la ministre déléguée chargée de la Ruralité de l’époque, Dominique Faure, avait pourtant assuré que l’Alpe du Grand Serre servirait de « laboratoire » pour la transition des stations de moyenne montagne, et s’était dite favorable à un projet d’ascenseur valléen — système de transport qui peut prendre la forme d’un téléphérique ou d’une télécabine — pour remplacer les remontées vétustes, chiffré à 24 millions d’euros.

Le modèle quatre saisons, qui devait développer les activités estivales, ne permet pas à la station de survivre. © Sophie Rodriguez / Reporterre

Quelques mois plus tard, c’est une aide de… 40 000 euros qui a été annoncée pour soutenir le plan de transition. « Quand on voit qu’ils sont capables de mettre des centaines de millions d’euros pour les Jeux olympiques d’hiver [organisés dans les Alpes françaises en 2030], c’est rageant », lâche Patricia Veujoz, employée de La Bergerie, bar-restaurant historique de la station installé au pied des pistes.

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En visite dans la station début janvier, la nouvelle ministre, Françoise Gatel, a fait preuve d’une plus grande prudence que sa prédécesseure, conditionnant finalement le soutien financier de l’État à un plan pour la transition économique et climatique. « Avant de mettre de l’argent, il faut savoir ce que l’on fait », avait-elle tranché.

« Il n’y a aucune proposition pour “l’après” des territoires de montagne »

Mauvais hasard du calendrier, le coup de grâce est arrivé fin juin de la bouche du Premier ministre, François Bayrou, interrogé sur la situation de la station iséroise lors d’une visite à Briançon dans le cadre de la préparation des JO 2030 : « L’idée que l’État est l’infirmier de toutes les difficultés économiques n’est pas réaliste aujourd’hui », a-t-il balayé.

Le bar-restaurant La Bergerie est installé au pied des pistes. «  Sans le télésiège, on ne travaille pas  », constate Patricia Veujoz, employée de l’établissement. © Sophie Rodriguez / Reporterre

« Ce qui est dramatique, c’est qu’il n’y a aucune proposition pour “l’après” des territoires de montagne comme celui de l’Alpe du Grand Serre, il n’y a aucune vision d’avenir », dénonce César Ghaouti, représentant du collectif citoyen La Morte vivante.

Derrière la fermeture des remontées mécaniques de la station pointe la crainte de voir tout le village et ses alentours mourir à petit feu. En Matheysine, tout le territoire est encore traumatisé par la fermeture des mines de charbon à la fin des années 1990. Le parallèle est rapidement fait avec la fermeture de l’Alpe du Grand Serre, dont dépendent directement 200 familles, selon le maire de La Morte, Raymond Maslo.

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« Si ça ferme, beaucoup ici vont vendre et acheter ailleurs », prédit Julie Guignier. Comme elle, beaucoup de professionnels de la vallée cumulent les activités pour vivre à l’année, ou soutiennent encore leur activité de l’été avec les revenus de la saison hivernale. « La crèche, l’école, les commerces, vivent aussi grâce aux saisonniers et à leurs familles », liste-t-elle.

Ludivine Marce, infirmière libérale, a installé son cabinet en 2018 dans la station, qui n’avait plus de médecin depuis des années, et s’inquiète elle aussi pour son activité. Et, par ricochet, pour l’offre de soins sur le territoire. « La fermeture de la station entraînera une probable fermeture du cabinet infirmier de La Morte à moyen terme, donc la fin des soins de proximité dans un désert médical, alerte-t-elle dans un courrier adressé aux élus. Comment faire venir des professionnels de santé sur le territoire si vous n’attirez pas les possibles médecins de demain et fermez les professionnels déjà en place ? »

L’économie de la commune de La Morte repose sur sa station de ski. La fermeture risque par ricochet de faire disparaître de nombreux emplois qui en dépendaient. © Sophie Rodriguez / Reporterre

Le maire de La Morte veut que la commune puisse reprendre la gestion de la station en régie intéressée. Mais le temps presse et les contraintes financières, juridiques, mais aussi électorales, à l’approche des élections municipales de mars 2026, font peser une grande incertitude sur ce scénario.

L’Alpe du Grand Serre avait déjà échappé in extremis à la fermeture en 2024. © Sophie Rodriguez / Reporterre

Développement du bivouac sur la station en été, du ski nordique en hiver, création d’une foncière pour acheter et regrouper des studios pour en faire des appartements… Les idées ne manquent pas pour développer le village, son activité économique et recréer du lien toute l’année.

« Le modèle économique de l’été est très compliqué, mais il y a plein de choses qu’on pourrait essayer », reconnaît Guillaume Guignier, habitant de la station et membre de La Morte vivante. L’avenir est flou pour l’Alpe du Grand Serre et les habitants du village, « mais on ne va pas baisser les bras, soufflait Ludivine Marce, à l’issue du conseil communautaire du 10 juillet. On va se battre ».

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