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« Aujourd’hui, il faut inviter à un autre rapport au spirituel »

24 novembre 2018 / Entretien avec Marc-Raphaël Guedj

Une lecture littérale des monothéismes conduit à une vision du monde plaçant l’Homme au-dessus de la nature et donc légitimant son œuvre de destruction. Pourtant, explique le grand rabbin de Genève dans cet entretien, la réalité du rapport spirituel au monde est tout autre.

Marc-Raphaël Guedj est le grand rabbin de Genève. Il a créé la fondation Racines et Sources, dédiée à la recherche et au dialogue interreligieux, à la pensée et à la sagesse juives.


Reporterre — Le livre de la Genèse dit au verset 28, « Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. » Ce texte peut-il être mis en lien avec la crise écologique actuelle ?

Marc-Raphaël Guedj — En effet, une mauvaise compréhension des monothéismes a amené à rompre avec le monde, l’humus, la chair. Concernant ce verset, le sens en est que l’homme est l’intendant de la nature, non pas qu’il lui est supérieur. Il doit mettre de l’ordre et veiller aux grains de la nature, faire attention à ce que le monde soit préservé, et que le développement humain ne lui soit pas néfaste. Cela a été compris tout à fait différemment à cause d’une lecture littérale, superficielle.



Cette lecture littérale a-t-elle nourri un anthropocentrisme…

... utilisé par les destructeurs de l’environnement ? Oui. Dans le judaïsme, l’anthropocentrisme n’est pas évident. Maïmonide, l’un des plus grands penseurs et métaphysiciens juifs du Moyen-Âge, dit que le monde n’a pas été créé pour l’Homme. Toute la richesse de cette création infinie n’est pas là que pour l’Homme. Les tortues marines, par exemple, n’ont pas été créées pour nous, elles ont leur but en elles-mêmes ! L’homme a son chemin propre, qu’il doit respecter, mais la création n’est pas son marchepied.

Cela dit, cette mauvaise compréhension ne concerne pas seulement la Genèse, c’est toute une vision du « dépassement de la nature » qui est à remettre en question, car elle implique l’idée de s’en déconnecter, de s’élancer vers le spirituel, de transcender la dimension naturelle incluant notre propre nature, nos pulsions, notre rapport au monde, à la terre, à toute chose, au réel finalement ! Elle représente presque un dédain du réel.

En fait, une certaine lecture de nos monothéismes crée une relation hors-sol avec le monde. Cette lecture me dit que je suis sur terre pour m’élever au-dessus de ma nature, m’unir à la dimension spirituelle, que c’est là le sens de mon rapport au monde. Le temps de ma vie serait comme un outil pour atteindre le sublime et le divin. Il s’agit toujours de transcender notre réalité temporelle et spatiale, notre vitalité.

Je crois que le message d’un judaïsme profond est tout à fait le contraire. Dans le Deutéronome, Moïse dit à Israël : « Choisis la vie. » Certains commentateurs interrogent : « Dieu a donné à l’homme la vie, dans son aspect le plus subtil, la pensée, la liberté… alors, qu’est-ce que cela veut dire ? » Cela veut dire que nous devons choisir la vie de la vie, l’âme de la vie ; que si une Torah nous a été donnée, une dimension spirituelle révélée, ce n’est pas pour fuir la vie, mais pour la féconder. Dans le Talmud, un texte dit que le monde a été créé pour servir d’écrin d’intimité à l’homme. Cela veut dire que je ne suis pas dans le monde pour m’élancer vers le divin et la Torah, mais que j’ai besoin de la Torah, du divin, du message spirituel pour accéder à ce secret de l’intimité avec le monde. Le but ultime, c’est l’intimité avec le monde, avec la vie. La vie de la vie.



Et c’est dans cette intimité avec le monde que l’on s’élève ?

C’est cela. J’invite à un renversement théologique. Un grand maître de la Kabbale dit que « nous avons autant d’étincelles de sainteté dans notre âme que de jours à vivre ». Les jours sont une dimension intérieure. Ce n’est pas le temps qui est là pour « aller vers » la spiritualité, mais la spiritualité qui est là pour illuminer notre temps de vie. C’est un mouvement du haut vers le bas. Bien sûr qu’il faut d’abord aller vers le haut mais pour revenir ensuite vers le bas. Et dans ce retour vers le bas, il y a un immense respect : de la nature humaine, de la nature du monde, de la vie, des forces vitales, etc. Si je suis dans une intimité avec le monde, comment ne serais-je pas sensible au destin de la nature ? Je me sens responsable. C’est le lieu de mon expression spirituelle. Si nous abîmons la nature, nous n’avons plus ce lieu. C’est le lieu de la révélation, où transparaît la présence. Ainsi, en détruisant le lieu de la nature, je détruis le lieu de la présence. Ce n’est pas seulement un assassinat écologique auquel on assiste, c’est un assassinat spirituel.

Statue de Maïmonide dans l’ancienne Juderia de Cordoue, en Espagne.

D’où vient que les monothéismes se soient embarqués dans cette recherche de transcendance déconnectée du réel ?

Il est possible que ce soit un premier temps pédagogique, la première étape étant de ne pas être englué dans la matière. Parce que, si je dis d’emblée que l’essentiel est d’être avec le monde, dans le monde, cela risque d’aboutir à une forme de panthéisme, de polythéisme, ou d’idolâtrie de la nature et des forces vitales, alors que cela n’est pas le but. Quand je parle d’intimité avec le monde, ce n’est pas de cela dont je parle. Et peut-être que si j’en parle immédiatement, la conscience humaine n’est pas suffisamment mûre pour comprendre de quoi il s’agit. Ce recul est nécessaire pour des raisons pédagogiques, afin de mieux comprendre le lien au monde. Pour ensuite revenir au réel et le féconder, vivre une relation spirituelle avec le monde.



Et dans cette relation, la destruction à laquelle on assiste ne devrait pas avoir lieu ?

Non seulement elle ne devrait pas avoir lieu, mais on est en train d’assassiner la présence divine dans le monde, d’attenter au lieu même de la rencontre.



Concernant ce « premier temps pédagogique » de recul par rapport au monde, cela signifie-t-il que dans l’idéal, chaque génération aurait dû connaître ces différentes étapes : s’éloigner, et revenir au monde pour le féconder dans une autre relation ?

Évidemment. C’est dans les textes, je n’invente rien. Si on lit les textes hassidiques, kabbalistiques, profondément, on s’aperçoit que c’est ce mouvement de retour qui est important, ce que j’ai appelé l’art de la descente. Ces textes ont toujours existé mais les gens qui se réclament du monothéisme et qui détruisent la nature ont fait une omerta sur ces textes, ou n’y ont pas été attentifs. Les guides spirituels n’y ont pas assez insisté. Parce que le problème est relativement nouveau, il fallait le temps de la prise de conscience, le temps de l’analyse. Mais je crois qu’aujourd’hui, il faut inviter à un autre rapport au spirituel.



Le nouveau rapport au spirituel que vous appelez implique donc une présence au monde plus dense… alors la conscience écologique devient aussi un lieu de vécu spirituel. En même temps, tout un pan du milieu écologiste est athée.

Cela ne doit pas nous déranger. Nous menons le même combat. Eux d’un point de vue laïque, nous d’un point de vue religieux. Je me sens proche de ces personnes, qui ne vont pas forcément parler de spiritualité. L’essentiel est de sauver la planète. Préserver la vie. C’est l’urgence la plus absolue. Chacun avec sa vision du monde et des choses. Mais, quand je dis que certaines lectures monothéistes sont responsables, je vois aussi qu’elles ont fécondé le monde laïque. Celui-ci est l’héritier de cette vision monothéiste où l’homme vit dans un anthropocentrisme, est au-dessus de la création qui ne serait là que pour l’élever — et alors on oublie la création elle-même.



Le problème écologique, assez récent, est-il le fruit de tous ces malentendus ?

Chacun doit assumer ses responsabilités. Je ne peux pas dire que ce sont seulement les monothéismes qui sont responsables. Il y a cette société capitaliste, où l’argent est plus important que la vie. Au nom de l’argent, on détruit la vie, les générations à venir. On ne peut pas simplement accuser les monothéismes et les responsables religieux. De notre côté, on doit s’interroger sur notre degré de responsabilité, et sur la pédagogie que nous devons adopter pour tenter de corriger le tir, d’inviter nos fidèles à acquérir une conscience écologique plus aigüe.

Une version médiévale de l’Arbre de Vie.

Qu’est-ce que cela change concrètement dans votre vie de guide spirituel ?

J’en parle beaucoup. Cela fait partie de mon enseignement, de mon message.



Vous êtes très impliqué dans des dialogues interreligieux. Y a-t-il accord sur la question écologique ?

Absolument. C’est une des dimensions du dialogue où nous sommes tous d’accord. Il n’y a pas de question, de débat théologique par rapport à la planète.



Avez-vous aussi des rencontres directes avec le milieu écologiste ?

Oui, j’ai été invité par Terre du Ciel, j’ai publié un article avec Pierre Rabhi, que j’ai rencontré. Je ne reste pas seulement dans le milieu religieux, et je me retrouve absolument dans cette sensibilité.



En vous écoutant, on se dit que le rapport à la crise écologique est une question de conscience.

Oui. Il s’agit de vivre sa vie spirituelle dans le monde. Un des grands maîtres de la mystique juive disait qu’il faut entendre la prière du monde. Le monde s’élance vers le divin. Quand je prie, ma prière doit être un écho à la prière du monde. Cela veut dire que la beauté du monde est comme une trace de la présence divine, et que je sens cette présence, cet élan, cette ouverture au monde, ce frémissement vers un ailleurs. Ceci féconde mon propre frémissement, mon élan, ma prière. Il y a un immense respect pour la beauté du monde. Assassiner la beauté, c’est assassiner la prière. Ça va très loin.



D’où pensez-vous que vient ce mouvement de destruction, aussi bien environnemental que spirituel, auquel on assiste ?

L’argent. L’idolâtrie de l’argent. L’appât du gain. On ne se rend même pas compte qu’il écrase la vie. Un commentaire du verset « Tu aimeras l’Éternel de tout ton cœur, tout ton être et tous tes moyens » dit : « Il y a des êtres qui préfèrent l’argent à la vie. » Aujourd’hui, on comprend ce que ça veut dire ! Il y a des gens pour qui la vie n’est que de l’argent. C’est une négation, une dévaluation de la vie elle-même. Nous assumons nos responsabilités religieuses, mais la société capitaliste, la consommation effrénée, est la principale responsable.

  • Propos recueillis par Juliette Kempf


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Source : Juliette Kempf pour Reporterre

Photos :
. chapô : « La chute de l’Homme », peinture de Jan Brueghel l’Ancien et Pierre Paul Rubens, vers 1615. Wikipedia (CC0)
/ Maïmonide : Wikipedia (Annesov/CC BY-SA 3.0)
. Arbre de Vie : Wikipedia (CC0)

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