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Reportage — Nature

Aux États-Unis, les parcs naturels face au tourisme de masse

Vue depuis le sommet du mont Cadillac, sur l'île des Monts Déserts, en mai 2022.

Près de 300 millions de personnes ont visité les 423 grands parcs des États-Unis en 2021. Cette popularité rend cependant difficile de les maintenir en bon état écologique.

Île des Monts Déserts (Maine, États-Unis), reportage

La brume se dissipe à mesure que l’on s’élève au-dessus de l’Atlantique, sur les hauteurs de l’île des Monts déserts. Il n’y en a presque plus quand la ranger Katie Liming se présente devant le quartier général du parc Acadia, un baraquement d’aspect militaire en bois sombre. Son bonnet kaki arbore le logo du prestigieux National Park Service. « Je suis ici pour quelques mois, je retourne à Washington, au quartier général du NPS, dans peu de temps. » Elle est là en coup de vent et parle vite car tout semble s’accélérer en ce moment au parc Acadia. Les rangers se préparent à l’arrivée imminente du flot de touristes qui l’envahissent dès que le mercure remonte.

« L’an dernier, on a battu notre record du nombre de visiteurs. Ils étaient plus de 4 millions. Acadia est un petit parc, comparé à d’autres. On ne savait plus où les mettre. On est aussi obligés de les prévenir : “Vous allez voir beaucoup de monde et vous n’arriverez pas forcément à voir tout ce que vous aviez en tête” », explique-t-elle. Le cas d’Acadia n’est pas isolé. Grand Canyon, Yosemite, Vallée de la mort… Dans le parc de Yellowstone, le camping a grimpé de 93 % en deux ans, et trois parcs ont reçu plus de dix millions de visites l’année dernière. La majorité de la foule se concentre sur les 25 parcs les plus populaires, qui représentent 6 % de leur ensemble.

Vue depuis le sommet du mont Cadillac. © Alexis Gacon / Reporterre

Pourquoi une telle popularité pour celui du Maine ? « C’est un joyau de la côte est, tout simplement », dit Katie dans un sourire. Elle n’a pas tort. L’île des Monts Déserts — où Marguerite Yourcenar a longtemps habité avec sa compagne —, qui abrite la plus grande partie du parc, laisse peu de temps au visiteur pour retrouver son souffle. En automne, les érables aux cent couleurs qui peuplent l’île surplombent les eaux cristallines de l’Atlantique, qui s’amuse en contrebas. Et en tout temps, les familles se ruent au Thunder Hole, un renfoncement granitique qui fait résonner comme un orage la marée montante de l’océan, sous les cris des petits.

Mais le joyau commence à pâlir. À moins de cinq heures de Boston et huit de New York, il attire sans cesse les familles et les touristes étrangers qui y font étape. Bar Harbour, joli camp de base situé près de l’entrée du parc, est devenu un enchevêtrement de boutiques souvenirs où l’on peut choisir entre un t-shirt « I hiked Mount Cadillac » (« J’ai randonné sur le mont Cadillac ») et des magnets de homards à poser sur le frigo. Le parc attire trop de gens, de l’avis même de ses employés. « Je pense que c’est génial que les gens viennent et explorent le parc mais c’est en train de changer la manière dont on doit le gérer, comment on assure la sécurité et une expérience visiteur satisfaisante à tous », explique Katie.

Katelyn Liming, dite Katie, est au parc Acadia pour quelques mois. © Alexis Gacon / Reporterre

Dire que le parc est dépassé par son succès n’est pas exagéré. « Les randonneurs sous-estiment Acadia et il y en a qui se retrouvent en difficulté », regrette Katie. Le parc a vu augmenter de 65 % le nombre de missions de sauvetage de gens perdus ou en difficulté dans le parc, depuis 2019. « On voit plus de gens, donc forcément plus de néophytes. Il y a beaucoup de chutes, il y a des endroits glissants, et on voit des gens mal préparés, sans les bonnes chaussures ou qui ne comptent que sur le téléphone pour lire la carte du parc. On a retrouvé une dame qui avait perdu son chemin car son téléphone était déchargé. Il faut se poser la question : êtes-vous prêts pour cette rando ? » Dans les plus grands parcs, les sauvetages se multiplient aussi. Dans celui du Grand Canyon, les secours ont dû intervenir 785 fois entre 2018 et 2020.

Bouchon au sommet

Depuis l’an dernier, les visiteurs qui veulent gravir en haute saison le mont Cadillac, clou du spectacle du parc avec sa vue sur Frenchman Bay, doivent réserver leur place de stationnement. « Il y avait des bouchons pour monter au sommet, une affluence énorme. Ça posait des problèmes de sécurité et on a donc dû prendre cette décision. » Une révolution locale qui n’a pas fait que des heureux. « Les avis sont mitigés », reconnaît Katie. « Des gens apprécient de ne plus avoir à se battre pour avoir une place au sommet. Mais d’autres sont nostalgiques du temps où ils pouvaient monter quand ils le souhaitaient. On espère que ça en pousse davantage à monter à vélo ou à pied. »

En plus des bouchons au sommet, le trop plein de visiteurs abîme le sol. « La végétation souffre. Tous les gens qui piétinent au sommet endommagent les plantes. Et le réchauffement climatique n’aide pas non plus. C’est plus chaud, plus sec qu’avant, ici », explique Katie.

Becky Cole-Will, chargée des ressources naturelles du parc, opine du couvre-chef. La native du Maine aime toujours autant son lieu de travail depuis ses débuts ici, il y a seize ans, mais voit Acadia souffrir de plus en plus ces dernières années. « Franchement, les défis sont partout ! La surfréquentation et les changements climatiques nous apportent des espèces invasives, qui détruisent une partie de la forêt. Notre équipe fait barrage, mais c’est un combat ! La cochenille du pin rouge, si on ne la freine pas, fait beaucoup de mal. Et de plus en plus, on a de grosses tempêtes pendant l’été. Ça frappe fort, soudainement. On doit faire plus de réparations sur les sentiers pour corriger ces événements. Il faut se préparer à l’imprévisible. Comment modéliser ces menaces ? »

Outre le flot croissant de touristes, le changement climatique met à rude épreuve la flore des parcs. © Alexis Gacon / Reporterre

Pour faire face à ces nouveaux défis, en 2020, le Great American Outdoors Act avait été voté dans le cadre d’un accord bipartisan. Il prévoyait près de deux milliards de dollars par an sur cinq ans, notamment pour la maintenance des parcs nationaux, mis à mal par le flot de visiteurs. Au parc Acadia, il va permettre la construction du centre de maintenance. À Puerto Rico, il doit aider à stabiliser une falaise érodée par l’eau et le vent à San Juan, tandis qu’au Grand Canyon, il devrait assurer l’approvisionnement en eau grâce à un nouvel aqueduc.

L’expression consacrée dit que « les parcs nationaux sont la meilleure idée de l’Amérique » et Douglas Noble la reprend à son compte. Le professeur d’architecture est un amoureux transi des parcs américains, qu’il côtoie depuis ses années de scoutisme. Il a suivi avec enthousiasme la popularité renouvelée des parcs durant la pandémie. Avec des collègues de l’Université de Californie du sud, il a lancé un programme de cours qui leur est uniquement dédié. Dans celui-ci, il se demande notamment comment les parcs peuvent faire face à la surfréquentation, aux changements climatiques ou à la pollution, sans perdre leur âme. « Je demandais à mes étudiants de penser à des projets d’infrastructures qui s’adaptent aussi bien à 50 °C qu’au gel, sans eau ou électricité et qui peuvent affronter de forts vents. »

La foule dense des parcs les plus populaires l’inquiète : « Plusieurs ont mis en place des billets d’entrée qui limitent le temps de présence, et même quand vous les achetez d’avance, vous pouvez vous retrouver dans de longues files d’attente. Aussi, si les gens continuent d’affluer, des installations temporaires peuvent pousser, sans respecter l’architecture des lieux. »

« Le danger, s’ils deviennent encore plus populaires, est de ne pas réussir à les garder accueillants »

William Francis Deverell, historien spécialisé dans l’histoire de ces parcs à l’Université de Californie du Sud, estime que le NPS doit garder en tête qu’ils ont été conçus pour être un havre de paix pour tous les Américains. Leur accès doit donc rester le plus démocratique possible. « Ce sont des lieux de réflexion, de contemplation. Le danger, s’ils deviennent encore plus populaires, est de ne pas réussir à les garder accueillants. Actuellement, certains ne le sont déjà plus tellement et deviennent des mythes presque inaccessibles. C’est complexe à gérer. J’aimerais être à la tête du NPS… mais juste une journée ! »

Une des réponses données par le NPS est d’arrêter de se rendre dans les parcs vedettes, et d’aller explorer ceux qui sont plus proches de chez soi. Chuck Sams, directeur du NPS, disait en février : « On est content de voir tant de visiteurs retourner dans des parcs emblématiques comme Yellowstone et Yosemite, mais il y en a des centaines qui devraient être sur la bucket list [liste de choses à faire] de tout le monde. »

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