Reportage — Habitat et urbanisme
« Avant, j’avais peur d’envoyer les enfants seuls » : les parents séduits par les rues aux écoles
La rue passant devant l'école primaire Jane-Goodall, à Berlin. - © Camille Sarazin / Reporterre
La rue passant devant l'école primaire Jane-Goodall, à Berlin. - © Camille Sarazin / Reporterre
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Des villes européennes, comme Paris et Barcelone, voient fleurir des « rues aux écoles », coupées à la circulation automobile, parfois végétalisées. Mais à Berlin, l’initiative a du mal à s’implanter.
Berlin (Allemagne), reportage
Il est à peine 8 heures dans le quartier branché de Friedrichshain, dans l’est de la capitale allemande. Devant l’école primaire Jane-Goodall, aucun vrombissement de moteur, seulement le bruissement discret des pneus de vélo. De nombreux parents pédalent aux côtés de leurs enfants, d’autres arrivent à pied et immortalisent la rentrée des classes sur leur smartphone. Plus surprenant, certains élèves arrivent seuls, cartable sur le dos. C’est sans danger, la rue ayant été coupée à la circulation automobile depuis février.
La capitale allemande compte une dizaine de ces « rues aux enfants », des voies fermées aux voitures devant les établissements scolaires, où le bitume cède parfois la place à des pots de fleurs, des zones de jeu et quelques bancs. Le projet est porté par une initiative citoyenne, Changing Cities, qui a pour objectif un meilleur partage de l’espace public. Depuis la fondation de l’association, en 2016, la mobilité des enfants est un thème majeur. « On insiste sur la sécurité des enfants, parce que c’est important et que ça interpelle », explique Ragnhild Soerensen, porte-parole du mouvement.
L’année dernière, plus de 2 700 enfants ont été blessés dans des accidents de la route en Allemagne, selon l’Office fédéral des statistiques. Ces accidents arrivent le plus souvent en semaine, le matin. « Avant, j’avais toujours peur d’envoyer les enfants seuls à l’école, le changement est très positif », se réjouit Marta, après avoir laissé son fils.
Les enfants ont disparu des rues
La conséquence de ce danger routier, c’est que les enfants ont disparu des rues. Dans les années 1970, en Allemagne, plus de 90 % des élèves de primaire se rendaient seuls à l’école. En 2012, selon un sondage Forsa, ce n’était plus qu’un élève sur deux, d’autres sondages parlent désormais d’un élève sur trois seulement. En France, dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants, seulement 3 % des élèves de primaire vont seuls à l’école, selon un sondage Harris Interactive pour l’Unicef réalisé en 2020.
Il fut pourtant un temps, pas si lointain, où les piétons avaient toute leur place dans la rue. L’arrivée des véhicules motorisés a changé la donne. « On pense aux photos de Doisneau avec les enfants qui courent dans les rues, mais ce n’est pas seulement une image du passé », explique Nicolas Vignot, chargé de la mise en place des rues aux enfants à Paris. « Il y a un groupe très vulnérable, celui qui a le plus souffert de la façon dont nous avons conçu nos rues, ce sont les enfants », dit Marco te Brömmelstroet, professeur en mobilité urbaine à l’université d’Amsterdam.
« Après l’école, parents et enfants s’installent pour manger une glace »
« Les rues aux écoles améliorent non seulement la sécurité là où les enfants et les parents en ont le plus besoin, mais elles déclenchent aussi une conversation plus large : doit-on penser la ville en priorité pour les voitures ou pour les piétons ? » demande Simon Battisti, directeur de Qendra Marrëdhënie, une organisation à but non lucratif qui a participé à la mise en place de rues aux écoles à Tirana, en Albanie.
Désormais, devant l’école Jane-Goodall, des dessins à la craie décorent l’asphalte et des plantes agrémentent l’espace. « Après l’école, parents et enfants s’installent pour manger une glace », raconte Eileen, qui note le contraste avec son pays d’origine, les États-Unis. « Je comprends bien sûr que cela complique la vie des automobilistes, car la voie est désormais fermée, mais c’est formidable pour les enfants, en particulier les plus petits », dit Silvia, une autre mère.
Au-delà de la sécurité, ces aménagements réduisent la pollution de l’air autour des écoles. Ils permettent aussi aux habitants de se rencontrer. « Lorsqu’il y a moins de circulation, on constate plus de vie sociale, explique Mojca Balant, de l’institut d’urbanisme de Ljubljana (Slovénie). Si vous vous sentez à l’aise dans votre rue, vous serez plus enclin à passer du temps à l’extérieur et à rencontrer d’autres personnes, intentionnellement ou non. »
Lire aussi : Piétonniser les rues des écoles réduit la pollution de l’air de 30 %
Alors, suffit-il d’interdire la circulation motorisée pour reprendre l’espace public aux voitures ? Ce n’est pas si simple. Ragnhild Soerensen, de Changing Cities, observe qu’il reste des blocages mentaux, lorsqu’une rue est coupée à Berlin pour permettre aux plus petits de jouer dans l’espace public. « Au début, les enfants restent sur le trottoir et n’osent pas occuper tout l’espace de la rue », raconte-t-elle.
« Couper la circulation et quelques dessins colorés sur le sol ne suffisent pas, explique Nadja Monnet, du Laboratoire architecture anthropologie, qui a observé le même phénomène à Marseille. Il faut des aménagements adaptés et des activités. » À Paris, dans les rues aux écoles aménagées, on fait tout pour effacer le trottoir. Rue de la Brèche-aux-loups, dans le 12e arrondissement, il ne fait qu’un avec la rue et un terre-plein de végétation dense trône au milieu.
À Berlin, un « manque de volonté politique »
Appréciées des parents, les rues aux écoles ont pourtant du mal à se faire une place à Berlin. Alors que Barcelone et Paris comptent chacune plus de 200 rues aux enfants, la capitale allemande peine à suivre le mouvement. Sous la direction des conservateurs de la CDU depuis 2023, elle vient même d’inaugurer une nouvelle portion de l’autoroute urbaine A100, un projet à 721 millions d’euros qui a suscité une vive opposition des écologistes et de la société civile. « Mais on nous dit qu’il n’y a pas de budget pour les rues aux écoles », regrette la porte-parole de Changing Cities, qui dénonce avant tout un « manque de volonté politique ».
Du côté de l’administration sénatoriale chargée de la mobilité et du climat, on se défend : « Il faut veiller à ce que la rue aux écoles n’ait pas d’impact négatif significatif sur la circulation ailleurs ou ne déplace pas le problème. » Alors qu’aucune nouvelle réglementation n’est prévue au niveau du Land, la mise en place de ces zones piétonnes dépend de critères stricts encadrés par le Code de la route allemand et la loi berlinoise sur la voirie. Pour le moment, la lourdeur administrative freine leur déploiement à grande échelle.
« Malheureusement, les autres partis ne sont pas prêts à restreindre la circulation automobile, à répartir différemment l’espace ou à réduire la vitesse », se désole Swantje Michaelsen, élue des Verts au Bundestag, le Parlement allemand. « Il y a actuellement beaucoup de craintes face au changement. Pas seulement en Allemagne, mais partout », explique Ragnhild Soerensen.