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ReportagePêche

Sur la trace des navires-usines « tueurs de l’océan »

Romain, officier de passerelle du « John Paul Dejoria », traque les bateaux-usines avec la Captain Paul Watson Foundation et Sea Shepherd France, le 13 décembre 2023.

Des bateaux titanesques pêchent dans la Manche et « tuent » les océans. En mer, l’équipage de Sea Shepherd France et de la Captain Paul Watson Foundation tente de les traquer. Mission du jour : intercepter ces énormes machines.

Dieppe (Seine-Maritime), reportage

« Enfilez ça ! » nous intime Kaera, vingtenaire à l’accent chantant de New York, en nous tendant une combinaison étanche. Vite, se faufiler à l’intérieur du vêtement jaune fluo, rassembler ses affaires, et sauter à bord du semi-rigide venu nous chercher au port de Dieppe.

À peine installés, le bateau à moteur pétarade vers le large, surfant entre les vagues levées par des rafales glacées. Des gerbes d’eau aspergent régulièrement l’équipage. Au loin, on distingue la silhouette bleutée du John Paul Dejoria. C’est sur ce patrouilleur de 71 mètres que la Captain Paul Watson Foundation traque depuis fin novembre, en collaboration avec Sea Shepherd France, la dizaine de navires-usines opérant en Manche. Des « tueurs de l’océan », selon les deux associations.

L’imposant bateau des militants s’aborde en grimpant le long d’une échelle de corde. Direction la passerelle, d’où il est dirigé. Une myriade de leviers, de boutons et de cartes marines s’étalent sous les hublots. Le capitaine, Thomas Le Coz, scrute un écran. De petits triangles roses y apparaissent, signalant la présence, au loin, des chalutiers géants (c’est-à-dire de plus de 80 mètres de long) que les activistes se sont donnés pour mission de suivre.

L’équipage arrive sur l’imposant «  John Paul Dejoria  ». © Émilie Sfez / Reporterre

Pas d’abordage prévu, comme ce fut le cas lors de précédentes campagnes menées par le capitaine Paul Watson, fondateur de la Sea Shepherd Conservation Society, et ses acolytes. Cette fois-ci, l’équipage s’en tient à filmer et diffuser des images de ces colosses marins, dans le but de sensibiliser le grand public à leurs effets collatéraux. « La pêche, pour la plupart des gens, c’est obscur, explique Thomas Le Coz. Être là avec eux, ça permet de dénoncer ce qui se passe au large de nos côtes. »

Des titans aussi larges que 13 avions

C’est aussi un moyen de mettre en lumière les mensonges de certains membres du gouvernement. Le 28 novembre dernier, lors d’une émission sur France 2, le secrétaire d’État à la mer Hervé Berville a affirmé que les chalutiers géants tels que le Margiris (143 mètres de long) « [n’avaient] pas le droit » de pêcher dans les eaux françaises et européennes, et notamment dans les aires marines protégées.

Faux : non seulement la pratique est autorisée, mais Sea Shepherd France et la Captain Paul Watson Foundation ont observé à plusieurs reprises, au cours des dernières semaines, ce bateau et ses pairs y relever leurs filets. « Si si, ils pêchent dans les eaux françaises, s’agace Thomas Le Coz en désignant la position de plusieurs d’entre eux, obtenue en direct grâce au système d’identification automatique (AIS) des navires. Là, on est en plein dedans. »

Romain, officier de passerelle du «  John Paul Dejoria  ». © Émilie Sfez / Reporterre

Décision est prise de faire cap au nord, vers eux. Le vent vrombit contre la coque du « JPD », qui ondule sur une mer de plus en plus grosse et sombre. À cette période de l’année, les chalutiers géants ciblent les harengs, regroupés en frayères pour leur reproduction. Les sonars dont ils sont équipés leur permettent de repérer aisément les bancs. Dès qu’ils se trouvent au-dessus d’eux, ils jettent leurs immenses filets.

Celui du Margiris est si long et large qu’il pourrait contenir treize Boeing 747 ; le Scombrus, qui bat pavillon français, peut quant à lui rafler en moins d’une heure jusqu’à 120 tonnes de poissons. L’équivalent de plusieurs années de travail pour un pêcheur artisan.

Une fois capturés, les poissons sont directement triés, congelés, mis sous plastique et empaquetés à bord, sur des chaînes automatisées, avant d’être débarqués à Ijmuiden, aux Pays-Bas. « Ces poissons sont pêchés dans les eaux françaises, mais ils ne voient jamais la France, ils ne créent pas d’emploi à terre, déplore Thomas Le Coz, qui travaille avec Sea Shepherd depuis une dizaine d’années. Tout part à l’export en Asie ou en Afrique, dont les eaux ont été pillées par ces mêmes bateaux pour faire de la farine de poisson et nourrir les fermes aquacoles. C’est n’importe quoi. »

« D’énormes machines qui viennent tout ponctionner »

D’heure en heure, la côte se fait de plus en plus fantomatique, jusqu’à disparaître complètement de notre champ de vision. Ne reste plus, autour de nous, qu’une immense étendue d’eau couronnée de nuages noirs. Romain, l’un des officiers de passerelle, scrute patiemment l’horizon. L’opération a ses longueurs ; en attendant de rejoindre les navires-usines, l’équipage s’occupe en sirotant du thé, en écoutant de la musique, ou en jouant aux cartes dans le « mess » — la cantine du navire —, aux murs recouverts d’une gigantesque baleine bleue.

Romain (à g.) et Didier, officiers de passerelle, attendent de rejoindre un navire-usine. © Émilie Sfez / Reporterre

D’une voix calme, le marin confie n’espérer qu’une chose de cette campagne : « Que les bateaux de pêche de cette taille-là soient interdits. » Certes, ces navires assurent respecter les quotas fixés par les autorités européennes — bien souvent au-delà des recommandations scientifiques. « Mais on ne sait pas quel est leur impact sur les autres espèces, s’alarme Thomas Le Coz. Les quotas ne prennent pas en compte ce que consomment les autres animaux. » En un seul trait de chalut, un navire-usine ôte à la mer l’équivalent du repas de 30 000 phoques, signale-t-il.

Les oiseaux marins, dont la population a chuté de 70 % en seulement cinquante ans, comptent également parmi leurs victimes. Photographe bénévole à bord du « JPD », Nicolas, 25 ans, a immortalisé deux fous de Bassan pendus par le cou dans les câbles du Scombrus. « À chaque remontée de filet, ils sont des milliers à plonger au cul du bateau pour attraper des poissons. Ils se prennent la tête dans les mailles. »

Nicolas, l’un des photographes, a pour mission de photographier les navires-usines et les désastres qu’ils provoquent. © Émilie Sfez / Reporterre

« Émotionnellement, ce n’est pas évident », souffle-t-il, attablé devant le dîner — végane — concocté pour l’équipage. Le jeune homme garde en tête l’image du « nuage d’écailles » qu’il a observé à la lampe torche, quelques nuits plus tôt, dans le sillage d’un de ces chalutiers-congélateurs. « Ça fait comme un arc-en-ciel dans l’eau. C’est à la fois magnifique et affreux, parce que tu sais que les poissons à qui ces écailles appartiennent sont en train de crever à 20 mètres, compressés dans un filet. »

« La première fois que j’ai vu ces bateaux, j’ai mis une après-midi à m’en remettre »

« C’est horrible à voir, abonde Zoé, cuisinière bénévole. On dirait des énormes machines qui viennent tout ponctionner. La première fois que je les ai vues, j’ai mis une après-midi à m’en remettre. On devrait tous ressentir cette violence pour prendre conscience de l’impact de notre nourriture. »

« Fou », mais légal

À la nuit tombée, un petit point de lumière apparaît enfin derrière les hublots mouchetés de gouttes de pluie. Voilà l’Afrika, un navire néerlandais de 126 mètres de long. La mer est trop agitée pour s’approcher davantage. Au petit matin, la mer se calme enfin. Tout autour du « JPD », neuf usines flottantes se détachent sur le ciel rose.

Colossaux ? Titanesques ? Les mots manquent pour décrire ces navires, aisément confondables avec des cargos. Les pêcheurs en ciré entrevus à leur bord semblent à peine plus grands que des fourmis. À leur poupe, d’immenses nasses s’engouffrent dans l’eau argentée, attirant comme un piège une nuée de fous de Bassan, de mouettes et de goélands marins. « C’est fou », souffle Seb, biologiste marin venu du Royaume-Uni pour participer à l’opération en tant que matelot bénévole.

Les bateaux-usines de pêche sont aisément confondables avec des cargos. © Émilie Sfez / Reporterre

Fou, peut-être, mais parfaitement légal. « C’est ça le plus déprimant, glisse Thomas en braquant son appareil photo sur les filets, rapidement rejoint par ses camarades vidéastes. C’est encouragé par les autorités. C’est à eux que l’on donne le plus de quotas. » En ce qui concerne le hareng, par exemple, l’association Bloom relevait récemment que l’organisation de producteurs From Nord — qui compte parmi ses adhérents 9 navires industriels, dont 2 chalutiers-congélateurs, le Scombrus et le Prins Bernhard — disposait de 98,6 % des quotas.

De nombreux spécialistes de la pêche, comme le chercheur en écologie marine Didier Gascuel, recommandent de revoir complètement leur attribution. Selon le directeur du pôle Halieutique, mer et littoral de l’Institut Agro, les distribuer en fonction de l’utilité sociale et environnementale des navires permettrait d’éviter que les quotas ne soient accaparés par les chalutiers congélateurs, tout en valorisant la pêche artisanale, pourvoyeuse d’un grand nombre d’emplois.

Nicolas : «  À chaque remontée de filet, ils sont des milliers [d’oiseaux] à plonger au cul du bateau pour attraper des poissons. Ils se prennent la tête dans les mailles.  » © Émilie Sfez / Reporterre

La France et l’Europe suivront-elles un jour ces conseils ? La Captain Paul Watson Foundation et Sea Shepherd France espèrent que leur campagne parviendra à convaincre les autorités de virer de bord. « Tant que les navires-usines seront autorisés, on ne peut pas faire grand-chose d’autre que de braquer les projecteurs sur eux, en espérant que ça alerte l’opinion publique », estime Robyn, matelote bénévole à bord du « JPD ».

En 2014, à la suite d’une forte mobilisation des organisations écologistes, l’Australie a banni les chalutiers de plus de 130 mètres de long. Jusqu’à ce que ce soit le cas pour tous les navires-usines opérant dans nos eaux, la Captain Paul Watson Foundation et Sea Shepherd France promettent de rester en mer, caméra au poing.


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