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Reportage — Monde

Boycotter la Coupe du monde ? Les supporters de foot hésitent

Le stade de Lusail, de 80 000 places, est la dernière des huit enceintes de la Coupe du monde. Ici le 20 juin 2022 à Doha, au Qatar.

Des milliers d’ouvriers morts, des stades construits dans le désert... Faut-il boycotter la Coupe du monde au Qatar ? À deux mois du début de la compétition, les supporters de l’équipe de France sont divisés.

Saint-Denis (Paris), reportage

Les chants des supporters ont résonné une dernière fois cette année dans les travées du Stade de France. Le 22 septembre au soir, la France a battu l’Autriche (2-0) dans le cadre de la Ligue des nations. La prochaine fois qu’elle jouera, ce sera à la Coupe du monde au Qatar, à partir du 22 novembre prochain. Au milieu de l’euphorie d’un soir de match au Stade de France, une question vient gâcher la fête : faut-il boycotter le Mondial au Qatar ?

Une « Coupe de l’immonde », comme la nomme Extinction Rebellion, qui organisait une action juste avant le coup d’envoi contre l’Autriche pour appeler au boycott. Ouvriers exploités et décédés, stades climatisés dans le désert, attribution obscure… Face à une compétition qui conjugue aberration écologique et scandale humanitaire, les fans de football sont partagés.

« C’est un vrai problème écologique »

Aux abords du Stade de France, la majorité des supporters semble avoir conscience que la prochaine Coupe du monde, qui se déroulera au Qatar du 20 novembre au 18 décembre, ne sera pas comme les autres. « C’est nul ! » tranche tout de suite Fabrice quand on lui demande ce qu’il en pense.

Quelques mètres plus loin, Gérald, venu voir le match avec son ami Jean-Claude, explique : « Une Coupe du monde l’hiver, ce n’est pas une vraie Coupe du monde. » La compétition se jouera exceptionnellement en fin d’année à cause des fortes températures au Qatar en été.

Plus encore, aucun n’ignore le désastre humain lié à cette compétition. Plus de 6 500 ouvriers sont décédés en construisant les infrastructures, la plupart étant des migrants venus d’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka. « C’est limite de l’esclavage », souffle Bryan. Pour beaucoup, il s’agit en effet de travail forcé ou non payé, comme l’a révélé une enquête de Mediapart. L’aberration écologique, elle, est aussi dans la tête des supporters. Des stades climatisés dans le désert ? « C’est un vrai problème écologique », ajoute-t-il. Son ami Brice, lui, tient à nuancer : « Je pense que nous ne devons pas mélanger le football et la politique. »

Bryan et Brice regarderont tout de même la prochaine Coupe du monde : « Le football pourrait être un moyen d’apaiser les tensions. » © Esteban Grépinet / Reporterre

« Je n’ai pas encore décidé »

Alors, boycott ou pas boycott ? Rares sont les fans de foot qui l’envisagent sérieusement, comme c’est le cas de Victor : « C’est dégueulasse, je suis clairement contre cette compétition qu’on aurait dû boycotter depuis longtemps. » À ses côtés, Hanna moufte : « Mais c’est la Coupe du monde quand même ! Tout le monde regarde, même ma mère qui ne suit jamais le football. »

Pour les amoureux du ballon rond, difficile de faire l’impasse sur une compétition qu’ils attendent depuis quatre ans. « Nous, on joue au foot depuis qu’on a 15 ans, on est des footballeurs dans l’âme. Ça va être difficile de ne pas regarder », expliquent Gérard et Jean-Claude.

Le Stade de France le soir du match contre l’Autriche, le 22 septembre 2022. © Esteban Grépinet / Reporterre

D’autres ne savent pas encore, hésitent, se tâtent. Jean-Philippe, drapeau tricolore en main, a emmené pour la première fois son garçon de 10 ans au Stade de France. Il ne sait pas s’il doit suivre ce Mondial qu’il considère comme un « non-sens absolu » : « Je me pose la question, à savoir regarder ou non avec mon fils. Je n’ai pas encore décidé. »

Sportifs, fédérations et gouvernements aux abonnés absents

Les supporters n’oublient pas le silence de ceux qui ont le pouvoir de changer les choses. Ou de ne pas les changer. « Il faudrait que Macron prenne une position forte en n’allant pas au Qatar, et que ça pète dans les médias », souhaite Victor. Et pour les sportifs, il ajoute : « Si quelques mecs comme Messi, Ronaldo ou Mbappé décidaient de ne pas y aller, personne ne regarderait. »

Au lieu de ça, plusieurs capitaines d’équipes — dont celui de la France — ont annoncé qu’ils porteraient un brassard contre les discriminations. De quoi effacer des esprits les milliers de morts sur les chantiers ? « C’est une goutte d’eau. Quitte à faire ça, autant aller jusqu’au bout et ne pas participer », juge Ryan.

« La Fifa [1] n’aurait jamais dû donner la Coupe du monde au Qatar, estiment Gérard et Jean-Claude. On ne comprend pas, en ce moment on nous demande de faire des économies d’énergie… et à côté, on fait ces folies au Qatar. » Reste à savoir s’il y aura une impulsion politique avant le coup d’envoi au Qatar.

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