Bruna Crioula, la cueilleuse urbaine qui décolonise les assiettes
Bruna Crioula est une nutritionniste qui promeut les espèces comestibles écartées de l'alimentation, notamment sous l'influence de la colonisation. - © Mayara Senise / Reporterre
Bruna Crioula est une nutritionniste qui promeut les espèces comestibles écartées de l'alimentation, notamment sous l'influence de la colonisation. - © Mayara Senise / Reporterre
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Nutritionniste, chercheuse et cueilleuse urbaine, Bruna Crioula défend au Brésil une culture alimentaire qui romprait, par sa variété, avec les influences coloniales. Elle apprend à reconnaître des plantes comestibles méconnues.
Brasília (Brésil), reportage
Dans son jardin, à Brasília, Bruna Oliveira, plus connue comme Bruna Crioula, grimpe, sécateur à la main, sur une échelle appuyée contre un arbre. Ses branches laissent pendre de longues gousses vertes. « C’est un moringa. Ses feuilles aussi sont comestibles », explique cette Afrobrésilienne de 34 ans, originaire d’un quartier populaire de Porto Alegre, au sud du Brésil. « Le moringa fait partie de ces plantes dites “Panc” ».
Les « Panc », pour « Plantes alimentaires non conventionnelles », sont des espèces comestibles négligées et sous-utilisées malgré leur potentiel nutritionnel. Le concept a été popularisé en 2014 au Brésil par un chercheur, Valdely Kinupp, qui en a recensé 459 dans le pays.
Bruna l’a découvert au début de ses études de nutritionniste : « J’ai commencé à voir ces plantes partout dans la rue, à les cueillir et à les associer à la lutte contre la faim », raconte la jeune femme, entrée dans la profession animée par cette grande cause.
Mais ses recherches de terrain l’amènent vite à s’interroger : « Non conventionnelles pour qui ? » Pas pour les quilombolas — communautés maronnes du Brésil — ni pour les peuples indigènes qui les consomment depuis des siècles, observe-t-elle.
« Le buriti [palmier-bâche] est classé comme Panc, mais dans les régions où l’on vit avec lui, où l’on mange son fruit et utilise son huile, il n’est pas “non conventionnel” », défend Bruna, en servant son pesto de feuilles de moringa sur sa terrasse arborée.
Pour la chercheuse, les limites du concept furent le début d’une réflexion plus large sur les systèmes alimentaires. « Je voulais être une nutritionniste engagée dans les questions socio-environnementales », dit celle qui s’est toujours sentie comme « atypique » dans le milieu académique.
« Bruna incarne, vit, chaque idée qu’elle défend »
« Quand Bruna a remis en question le concept de Panc, certains ont tenté de discréditer sa réflexion en l’accusant de militantisme, vidant ainsi son propos de sa substance », commente Diego Silva, éducateur parental et ami de Bruna, avec qui il a coproduit un podcast sur la souveraineté alimentaire dans une perspective afro. « Mais on ne peut pas séparer la chercheuse de la militante », ajoute-t-il.
« Bruna incarne, vit, chaque idée qu’elle défend : elle crée des cours, anime des collectifs, donne des conférences, mais c’est aussi celle qui, au détour d’une rue, s’arrête pour dire : “Regardez, un ora-pro-nóbis ! On le mange ?” » sourit Vivian Carla Honorato, nutritionniste, qui a suivi l’un de ses cours.
Malgré les critiques, Bruna a tracé sa propre voie, questionnant et remettant en cause les dogmes : « Pourquoi ne consommons-nous aujourd’hui que 120 plantes, et pourquoi six d’entre elles représentent plus de 50 % de notre alimentation, alors qu’autrefois, l’humanité en utilisait au moins 7 000 ? » interroge-t-elle.
Cette perte de diversité trouve ses racines dans la colonisation, et elle s’est poursuivie avec la Révolution verte, le développement de l’agro-industrie et du capitalisme, qui ont imposé des normes alimentaires et nouvelles techniques agricoles — mécanisation, pesticides, monocultures — pour produire à grande échelle, répond dans la foulée la chercheuse.
« Tu n’étudies pas les plantes alimentaires non conventionnelles, tu étudies les plantes non colonisées »
« On parle d’un effacement des plantes indigènes, mais aussi des savoirs et pratiques culinaires des peuples colonisés », ajoute-t-elle, avant de sortir de sa bibliothèque, chargée de grands auteurs des diasporas africaines, un livre de Nêgo Bispo. Sa rencontre avec ce penseur contre-colonial quilombola l’a profondément marquée : « Il m’a dit :“Tu n’étudies pas les plantes alimentaires non conventionnelles, tu étudies les plantes non colonisées”. »
Une réappropriation de l’acronyme Panc, que Bruna adopte depuis de façon systématique pour désigner ces plantes ancestrales marginalisées. Une manière aussi de critiquer le « colombisme » — cette tendance à découvrir ce qui existe déjà — comme Christophe Colomb « découvrant » l’Amérique — pour mieux se l’approprier.
Négligées et sans valeur économique sur le marché alimentaire, les Panc offrent pourtant des avantages précieux. « N’ayant pas été domestiquées par l’agriculture intensive, elles présentent une plus grande diversité génétique, résistent mieux aux intempéries, se propagent facilement, produisent plus », énumère Bruna.
Cette résilience explique leur omniprésence, même au cœur des grandes villes comme São Paulo, dans les interstices du bitume. C’est là, pour montrer que « la nourriture est partout » et que « l’herbe aussi se mange », que Bruna organise des cueillettes urbaines où elle enseigne à reconnaitre pourpier, pissenlit et autres plantes méconnues.
« Je veux promouvoir l’autonomie, que les gens ne soient plus otages de ce système, des supermarchés ni des livres de recettes. L’humanité a vécu bien plus longtemps sans l’industrie alimentaire qu’avec elle », rappelle-t-elle, en s’enfonçant dans son jardin pour montrer les cœurs rouge pourpre comestibles des bananiers.
Bruna ne défend pas toutefois la cueillette urbaine comme une politique publique en soi pour les personnes en situation d’extrême vulnérabilité : « Tu ne peux pas approcher quelqu’un qui a faim et lui dire “Va collecter des plantes dans la rue”. »
« Manger sainement est un droit »
Que prône-t-elle alors ? Une « éducation alimentaire » et un accès large et digne à ces plantes, via par exemple le développement de quintais productifs — ces petits jardins dans les arrière-cours brésiliennes — avec des graines collectées ou échangées, et la création de potagers communautaires et de banques de semences. Des pratiques naturelles dans les communautés quilombolas.
« Manger sainement est un droit », réaffirme la nutritionniste, qui dénonce une « ségrégation alimentaire » dans laquelle, par exemple, les produits bio restent inaccessibles pour la majorité des Brésiliens. « Manger n’est pas un acte politique si l’on n’a pas le choix de ce que l’on mange », insiste-t-elle.
Bruna a aussi à cœur d’encourager une reconnexion spirituelle à la terre, aux relations et à la mémoire affective avec le monde végétal. « L’alimentation doit être reliée aux dimensions écologique, sociale, ancestrale. Vous ne mangez pas qu’une pomme, mais du soleil, de la sueur, du temps, de l’énergie dépensée au travail », déclare-t-elle.
Cette philosophie irrigue les immersions culinaires de son initiative « Crioula curadoria alimentar », où l’on déguste des Panc mais aussi des parties habituellement jetées, telles les feuilles de chou-fleur. Objectif : briser un « dégoût » socialement construit et démystifier ces aliments.
Une démarche à distinguer de celle « de grands chefs qui ont lancé toute une “révolution gastronomique” autour des Panc dans une logique commerciale », sans valoriser leur histoire, leurs territoires et les savoirs afro-indigènes associés, déplore Bruna.
La tête en ébullition
Une critique partagée par Natália Escouto, éducatrice alimentaire, qui collabore avec Bruna. « Des plantes qui faisaient autrefois partie des cultures afro-brésiliennes et indigènes, et étaient même sacrées, ont été réduites au rang de “mauvaises herbes”, associées à la pauvreté, avant d’être revalorisées par un concept académique et des chefs qui les ont replacées dans des espaces élitistes, comme les grands restaurants et boutiques de produits naturels », retrace cette cheffe afrobrésilienne spécialisée dans la cuisine végétale.
Elle se réjouit du mouvement plus populaire incarné par Bruna, qui s’évertue à récupérer, revaloriser et transmettre ces savoirs. « Si tu viens à son cours en t’attendant à apprendre juste une recette de pesto d’oro-pro-nóbis, tu ressors en fait la tête en ébullition, avec plein de questions sur les systèmes alimentaires », dit-elle amusée.
Pour Bruna, décoloniser les assiettes passe aussi par le combat pour l’accès à la terre. « Sans réforme agraire ni démarcation des terres indigènes et quilombolas, les peuples traditionnels et petits agriculteurs ne peuvent produire leur propre nourriture, créer des circuits courts de commercialisation et consommer des aliments sains et locaux », souligne-t-elle.
Dans ce géant agricole qu’est le Brésil, premier consommateur mondial de pesticides, où les lobbies de l’agro-industrie dominent, mais où 27,6 % des foyers étaient encore en insécurité alimentaire en 2023, selon l’Institut brésilien de géographie et de statistique, revendiquer un autre modèle alimentaire, durable et inclusif, est un acte de résistance.
Pour Bruna, c’est aussi une manière de rendre à chacun le pouvoir de se nourrir sainement, dignement et librement : « Plus que défendre un nouveau concept de Panc, je veux créer un mouvement de dissidence » contre « un système alimentaire colonial qui nuit aux gens et à la planète. »