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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Reportage — Déchets

Bruyères, géraniums, chrysanthèmes... La seconde vie des fleurs de cimetière

Au cimetière du Père-Lachaise à Paris, les plantes et autres fleurs déposées sur les tombes ne sont pas recyclées. Elles sont jetées, parfois à peine fanées, dans les poubelles classiques avant d’être incinérées. Une pratique que Pauline Musset essaie de changer.

Père-Lachaise (Paris), reportage

Faire les poubelles des cimetières pour sauver des fleurs fanées : voici la mission que s’est donnée Pauline Musset, une jeune chercheuse en politiques publiques, qui écume les allées du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, depuis 2020. D’une main habile, elle soulève les couvercles des gros bacs verts pour y ramasser bruyères, kalanchoés, dipladenia, fusains ou géraniums. À quelques jours de la Toussaint, les tombes sont couvertes de chrysanthèmes ; de belles boules de petites fleurs parfaitement rondes et colorées, qui finiront à la poubelle dans quelques semaines à peine fanées. « Bien souvent, les entreprises qui s’occupent de nettoyer les tombes jettent tout, alors que les plantes sont encore en bon état. C’est vraiment du gâchis, notamment pour le chrysanthème qui pourrait refleurir l’année suivante », se désole Pauline Musset.

Une benne remplie de fleurs à peine fanées, au Père-Lachaise. ©NnoMan/Reporterre

Le Père-Lachaise, comme nombre d’autres cimetières de France, ne pratique aucun tri ou recyclage des plantes déposées sur les sépultures. Une fois fanées, elles finissent à la benne puis sont brûlées dans un incinérateur. Pourtant, depuis le 1er janvier 2016, les producteurs de plus de 10 tonnes de biodéchets par an doivent trier et recycler. Comment le Père-Lachaise et ses 4 000 m3 de déchets annuels peuvent-ils s’affranchir de cette obligation ? « Les végétaux ramassés par les jardiniers sont bien retraités et valorisés. Mais ce n’est pas le cas pour les plantes et fleurs jetées par les familles et les visiteurs, explique à Reporterre Benoît Gallot, le conservateur du cimetière. Nous réfléchissons à créer des points de collecte à disposition des usagers, mais nous sommes très contraints, car le site est classé monument historique et tout aménagement doit se faire avec l’accord des services de l’État. De plus, les 70 000 tombes sont des propriétés privées, et je ne sais pas à qui appartiennent les déchets. »

Pauline Musset avec des fleurs sauvées des poubelles du Père-Lachaise. ©NnoMan/Reporterre

Gâchis de plantes qui viennent de loin

Sur les hauteurs du cimetière, une grande benne à ordures est discrètement installée derrière le crématorium. À l’intérieur, un camaïeu de fleurs et de végétaux colorés. C’est ici que finissent les couronnes de deuil, les gerbes fleuries et autres roses du souvenir qui accompagnent nos êtres chers dans leurs derniers instants. Pauline Musset exhume un magnifique rhododendron en pot aux beaux pétales fuchsia. « Ceux qui ont offert cette plante pensaient sûrement qu’elle durerait dans le temps. Or elle finira à l’incinérateur, c’est encore plus triste. D’autant que toutes ces fleurs sont le produit d’une industrie qui consomme beaucoup d’énergie et de ressources. »

La majorité des végétaux vendus en France sont en effet importés depuis les Pays-Bas. Ils poussent souvent gorgés de produits phytosanitaires dans des serres chauffées, ou arrivent par avion depuis des pays du Sud, cultivés par une main-d’œuvre sous-payée. Les cimetières sont un marché important pour l’économie florale : en 2020, 28 % des foyers français ont acheté un végétal destiné au cimetière pour un budget moyen de 90,60 euros, selon une étude Kantar pour FranceAgrimer.

Plantes, fleurs : Pauline trouve de tout. ©NnoMan/Reporterre

Pauline Musset ne semble pas la seule adepte de cette récupération florale. « Nous sommes quelques-uns à le faire au Père-Lachaise. Je croise même un homme qui récupère les plantes pour aller fleurir les tombes abandonnées. » Et personne ne lui a jamais fait de remarque désobligeante : « On ne m’a jamais dit que je volais des fleurs, qui n’ont de toute façon aucune valeur marchande. Au contraire, des personnes me disent que c’est super. » Si certains gardiens ne sont pas très compréhensifs, d’autres l’aident à porter son butin jusqu’à la sortie. « Je le fais de façon discrète, je sais que beaucoup de gens ici sont en deuil. Je suis très respectueuse du lieu. »

Mais Benoît Gallot ne voit pas les choses ainsi. Le conservateur assure que ce ramassage est interdit par le règlement sanitaire départemental [1]. « Cela peut être dangereux, nous avons déjà eu quelqu’un qui s’est blessé en fouillant dans un conteneur », assure-t-il. Il veut aussi lutter contre les nombreux vols : « Il est difficile de savoir si les végétaux sont pris sur une tombe ou s’ils ont été récupérés dans une poubelle. Donc pour lutter contre cela, il est interdit de sortir avec. »

De son côté, Pauline Musset pensait faire les choses en toute légalité. Elle a récupéré une lettre de la Direction des espaces verts de Paris disant que celle-ci n’est « pas opposée à la récupération par un particulier de déchets végétaux jetés dans les contenants installés dans les cimetières parisiens, dès lors que son poids n’excède par les 500 kilos par opération ». « 500 kilos c’est énorme, cela ne m’arrive jamais. Mais ce chiffre montre bien qu’ils savent qu’il y en a trop », assure la jeune femme.

Certains gardiens du cimetière l’aident à porter ses sacs. ©NnoMan/Reporterre

Bientôt une ressourcerie végétale

Une fois sa récolte terminée, elle sort sans encombre du lieu, avec deux énormes sacs dans chaque bras. Direction le boulevard Voltaire, où elle stocke ses trouvailles dans un espace partagé. Dans la cour, de nombreux pots égaillent les pavés, comme ces chrysanthèmes sauvés l’an passé qui vont bientôt refleurir.

Les fleurs et les plantes sauvées sont ensuite entreposées dans la cour de son espace partagé. ©NnoMan/Reporterre

Au second étage du bâtiment, Pauline Musset soigne les convalescents, comme cet énorme yucca récupéré dans la rue. Devenue maître composteur, la jeune femme suit actuellement un CAP de jardinier à l’école du Breuil et espère bientôt se reconvertir. « J’aime bien faire de la recherche en politiques publiques, mais je ne veux plus passer mes journées derrière l’ordinateur. »

Au second étage de l’espace partagé, Pauline soigne les plantes. ©NnoMan/Reporterre

Elle prépare l’ouverture d’une ressourcerie végétale dans le 12e arrondissement parisien, un nouveau tiers lieu ouvrira ses portes sur la Zac de Bercy-Charenton, imaginé par l’équipe des Grands Voisins avec d’autres associations, l’été prochain. Son objectif : organiser des actions pour sensibiliser le public au compostage des déchets verts et au soin des végétaux. Elle souhaiterait également proposer des services de végétalisation des tombes qui soient plus respectueux de l’environnement. En attendant, elle poursuit ses chasses au trésor dans les allées pavées du plus grand cimetière parisien. « Au final, c’est assez addictif, on a envie de tout récupérer pour éviter le gâchis. »


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