Bure : « En Meuse, nous vivons sous occupation militaire »

21 septembre 2017 / Des habitant-e-s de Bure et de ses environs



Mercredi 20 septembre, la police a perquisitionné des lieux de vie des opposants au projet de poubelle nucléaire (Meuse). Une action qui s’inscrit dans un contexte de harcèlement policier.

C’est un texte écrit à chaud, mercredi matin, pendant que des dizaines d’ami-e-s sont encore en train d’être perquisitionnés à la Maison de résistance, à Bure (Meuse), à la gare de Luméville, dans trois autres appartements à Mandres, Commercy et au nord de Verdun. Un texte écrit en toute hâte, réfugiés chez quelque-s ami-e-s dont nous espérons le domicile sûr. Un texte écrit entre la réponse à des coups de téléphone de personnes vivant tout autour de Bure, la réception de textos et de courriels de soutien, le rangement frénétique de nos autres lieux de vie.

Difficile de trouver les mots. La perquisition que nous avons subie ce matin est la nouvelle étape d’une stratégie de tension et d’asphyxie systématique de la contestation à la poubelle nucléaire Cigéo que l’État a mise en place depuis plusieurs mois. Notre quotidien, à nous qui nous sommes installés depuis quelque temps, ainsi qu’aux habitant-e-s qui vivent là depuis toujours, est le suivant : patrouilles omniprésentes de voitures de gendarmerie, d’un Duster banalisé du PSIG (peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie), contrôles et fouilles des véhicules réguliers, relevés des plaques, filatures jusqu’aux domiciles…

Notre quotidien, qu’on le veuille ou non, a pour toile de fond la police. Nous connaissons parfaitement les objectifs de cette stratégie, qui vise à nous épuiser, à nous isoler, comme des bêtes traquées.

Contrôlés plus de 35 fois en un mois

Vivre au quotidien aux alentours de Bure, dans cette escalade, c’est vivre des scènes comme celle-ci : un gendarme qui traite un habitant de Mandres de « sale antinucléaire », fenêtre ouverte, lorsque celui-ci lui demande, après la répression du 15 août et les blessures graves infligées à plusieurs personnes, s’ils ont un permis de tuer.

Ce sont trente gendarmes qui viennent intimider un ami agriculteur de Bure à son domicile dès l’aube le 14 juillet, le poussant à bout puis l’inculpant pour « outrage » par la suite.

Ce sont des ami-e-s en visite en juin, lors d’une semaine d’action, qui se font courser dans les champs par les gendarmes, menacés d’une arme, puis finalement interpellés avec un pistolet posé sur la tempe.

Perquisions mercredi 20 septembre, à Bure.

Ce sont des ami-e-s régulièrement pris en chasse par des véhicules de gendarmerie pour contrôler leurs identités. Plus de 35 fois en un mois pour certains.

Ce sont des ami-e-s emmenés au poste pour avoir : joué de l’accordéon dans la rue, s’être promenés avec une hachette dans le dos (en allant en forêt), avoir refusé de décliner son identité dans un contrôle routier.

C’est compter les heures non plus avec sa montre, son téléphone ou les cloches, mais avec la régularité des patrouilles.

C’est se faire réveiller à 2 heures du matin dans une maison nouvelle investie par des gendarmes qui braquent la lumière de leur lampe torche sur une fenêtre.

C’est voir débarquer une fois par semaine, ou plus, à l’entrée du bois Lejuc habité, des gendarmes mobiles pour des coups de pression, être visé par un Flash-Ball, se sentir en permanence menacé-e.

C’est se faire réveiller le 9 septembre à la vigie sud de la forêt, à 23 h, par un coup de pression énorme d’une trentaine de gardes mobiles, lampe torche braquée, mégaphone « TOP OPÉRATION, TOP, TOP ! ». Paniquer. Le tout se produisant la veille d’un rassemblement de soutien à l’ami Robin, grièvement blessé au pied par les mêmes gendarmes trois semaines plus tôt lors du 15 août.

C’est lorsqu’on est un jeune de 18 ans du coin, se faire menotter et embarquer par le PSIG pour avoir réagi avec énervement au harcèlement quotidien de patrouilles en civil, et se faire auditionner pour « violences volontaires ».

C’est, bien, sûr, savoir qu’on ne pourra plus manifester sans faire face à un dispositif policier implacable qui agit à grand renfort de grenades offensives et de canons à eau.

Tout cela, ça fait des mois que nous le répétons. En Meuse, nous vivons sous occupation militaire. La société nucléaire est indéniablement une société policière.

Trouver les manières de vivre, de lutter, de s’organiser pour faire face 

Pendant ce temps-là, Nicolas Hulot est résolument mutique — peut-être à cause d’une indigestion de couleuvres ? Son silence est aussi assourdissant que les grenades des gendarmes lancées le 15 août dernier sur les manifestants.

Ce gouvernement entérine une lente dérive autoritaire. Pendant qu’à Bure on perquisitionne, on interpelle, on blesse grièvement, une offensive sociale d’une ampleur sans précédent cible toutes celles et ceux que le pouvoir considère comme « fainéants, cyniques et extrêmes », comme « ceux qui ne sont rien ». Le choix de la date des perquisitions n’est pas anodin. Elles se déroulent à la veille de la manifestation nationale du 21 septembre contre la loi travail XXL et le jour même où commence le procès pour la fameuse affaire de la « voiture brûlée du quai de Valmy ».

Perquisions mercredi 20 septembre, à Bure.

Nous faisons face, à Bure comme ailleurs, à une tentative de mise en pièce concertée de tout ce qui prétend résister à la tyrannie du profit et aux massacres écologiques. Comme le dit un ami paysan, habitué des combats de longue haleine, ce qui s’est passé hier matin à Bure, « c’est une déclaration de guerre ». Pas seulement à quelques « militant-e-s anti-Cigéo », ou même au mouvement contre la poubelle nucléaire, mais bien à l’ensemble des habitant-e-s d’un territoire qui cherchent à construire autre chose que l’atomisation sociale. C’est une guerre contre ceux qui cherchent à dépasser la peur sous un régime d’état d’urgence plus cynique et méprisant que jamais.

À nous de maintenant trouver les manières de vivre, de lutter, de s’organiser pour faire face, sans tomber dans le piège qu’ils nous tendent — celui d’un pétage de plomb généralisé. En continuant de construire opiniâtrement un quotidien exaltant, beau, difficile. En continuant de nous organiser, de défendre le bois Lejuc habité. En continuant de nous rencontrer partout autour, organiser des soirées, des concerts. En réagissant très fermement pour condamner absolument l’asphyxie policière qu’ils veulent nous imposer.

Nous appelons à la constitution de comités de soutiens, par toutes celles et ceux qui sont conscient-e-s des enjeux gigantesques de ce projet insensé, toutes celles et ceux qui portent la vie collective à Bure dans leur cœur. Face à toutes les tentatives d’isolement et d’atomisation, plus que jamais le soutien décentralisé est crucial !

Pour que cette perquisition-provocation devienne leur opération César…

Nous sommes corps à corps
nous sommes terre à terre

Nous naissons de partout
nous sommes sans limite. »

Jeudi 9 juin, l'action démarre à l'aube




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Lire aussi : À Bure, sous insupportable pression policière, les gendarmes ont perquisitionné

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : Robin Pagès, gravement blessé par les gendarmes, n’abandonne pas la lutte - ici, le 10 septembre 2017 (© Irène Gunepin).
. perquisitions : DR
. action de juin 2016, soleil couchant (© Camille Martin/Reporterre)

DOSSIER    Déchets nucléaires

THEMATIQUE    Luttes
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