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ReportageSocial

« C’est aussi facile qu’en ville » : à la campagne, la drogue circule mais les soins manquent

Alain, un usager, se rend dans le camping-car du Caarud de l'Yonne.

Dans les petites communes de l’Yonne, l’accès aux soins pour les usagers de drogue est compliqué. Dans un camping-car, deux soignantes sillonnent les routes du département pour offrir une écoute et un accompagnement.

Auxerre (Yonne), reportage

Garé sur le parking au milieu des voitures et camions, le camping-car blanc se fond dans le décor : seuls ceux qui le cherchent peuvent l’identifier. Pour ce faire, un discret logo est inscrit à l’arrière de la carrosserie avec le numéro de téléphone du Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour les usagers de drogues (Caarud) d’Auxerre, dans l’Yonne.

En plus d’un accueil fixe là-bas, depuis 2016, les salariés sillonnent trois fois par semaine le département à bord de ce véhicule à la rencontre des usagers de stupéfiants habitant en milieu rural, là où il n’y a pas de structures d’accompagnement.

Depuis 2016, le Caarud sillonne tout le département à bord d’un camping-car à la rencontre des usagers de stupéfiants. © Mathieu Génon / Reporterre

Ici, ils trouvent une écoute, du matériel stérile (seringues, kits d’injection), font analyser leurs produits et réalisent des dépistages de l’hépatite B ou C ou du VIH. Sans être un lieu de consommation, l’accueil y est anonyme, gratuit et sans condition d’abstinence. En France, il existe près de 150 Caarud répartis sur le territoire et près de 60 % d’entre eux disposent d’une unité mobile.

Autant de stupéfiants que dans les grandes villes

« Dans l’Yonne, l’accès aux stupéfiants est très simple, c’est aussi facile de s’en procurer que dans les grandes villes », souffle Élodie Moulin, éducatrice spécialisée. Pendant qu’elle est installée à l’arrière du camping-car pour préparer le matériel, sa collègue infirmière Marine Sauvion, consulte les SMS des personnes ayant prévu de venir afin d’organiser leur journée. Le premier arrêt est à Migennes, commune de 7 400 habitants dans le nord du département.

Élodie Moulin, éducatrice spécialisée et sa collègue infirmière Marine Sauvion. © Mathieu Génon / Reporterre

Cocaïne, héroïne, amphétamines, kétamine, ecstasy… Selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), la Bourgogne-Franche-Comté se démarque par une surmortalité due aux surdoses liées aux drogues illicites. En 2021, il enregistrait ainsi 1,2 décès par surdose pour 100 000 habitants de 15 à 74 ans, contre 0,9 en moyenne en France, soit le troisième taux le plus élevé du pays.

Le territoire n’est pas un cas isolé. Lors de la commission d’enquête sénatoriale sur le narcotrafic en 2024, de nombreux maires ont exprimé leur inquiétude face à l’« ubérisation » du trafic en zone rurale. La même année, la Cour des comptes indiquait dans un rapport que si « le trafic de stupéfiants est essentiellement concentré sur 10 % des communes françaises, il connaît une expansion territoriale rapide, y compris dans les zones rurales, jusque-là relativement épargnées ». Ou du moins en apparence.

La Bourgogne-Franche-Comté se démarque par une surmortalité due aux surdoses liées aux drogues illicites. © Mathieu Génon / Reporterre

Moins d’accompagnement

Si la consommation de stupéfiants reste souvent associée à un phénomène essentiellement urbain, c’est aussi parce que les données sociologiques dans les campagnes sont très rares. Dans l’étude « Drogues des villes et drogues des champs, les pratiques d’usage et de revente féminines en France », les sociologues Sarah Perrin et Clément Reversé indiquent que ces usages ne sont pas nouveaux dans les campagnes, mais qu’ils ont été ignorés par les sciences sociales. Puisque ces usagers et revendeurs sont peu visibles dans les représentations, ils sont peu ciblés par les dispositifs d’accompagnement.

C’est aussi ce que pointait l’OFDT dans une publication dès 2015 : « Les zones rurales ne se distinguent pas franchement du reste du territoire national en termes de disponibilité des produits. Le vrai problème pour les usagers, c’est l’accès aux soins et aux structures de réduction des risques. »

« Le vrai problème pour les usagers, c’est l’accès aux soins »

La preuve dans l’Yonne : « La plupart des gens que nous voyons n’ont pas de voiture pour venir dans nos locaux à Auxerre. Avec ce camping-car, nous sommes souvent le seul dispositif médico-social auquel ils ont accès à côté de chez eux », dit Élodie Moulin.

«  Ce camping-car est souvent le seul dispositif médico-social auquel les habitants ont accès  », indique Élodie Moulin. © Mathieu Génon / Reporterre

En plus du manque de professionnels de santé, des transports en commun limités ou inexistants et de la crainte du manque d’anonymat, « l’isolement géographique fait que l’on s’accroche davantage à son entourage qui est lui-même souvent consommateur », constate Marine Sauvion. D’où l’idée d’aller à la rencontre de ces populations : en tout, les six salariés du Caarud d’Auxerre accompagnent environ 300 personnes dans l’Yonne avec leur dispositif mobile de manière plus ou moins régulière.

« Le plus dur, c’est d’arriver à couper les ponts »

C’est le cas d’Alain [*], qui vient au camping-car du Caarud depuis quelques mois. Lorsque les deux femmes le voient arriver de loin, elles l’attendent à l’intérieur et le laissent rentrer en toute discrétion. Il est venu aujourd’hui simplement pour discuter. « Ça me fait énormément de bien. Ici, il n’y a pas de jugement, j’étais déjà venu il y a quinze jours. » Fermement décidé à arrêter la cocaïne, il n’en a pas consommé depuis quatre semaines.

Il confirme qu’en trouver ici « c’est ultrafacile. À Migennes, il y a au moins quatre dealers ». Le sexagénaire qui vit seul explique être tombé dedans « tardivement » : « J’étais isolé et on m’a dit que c’était festif alors que pas du tout, ça enferme et ça coupe des autres. » Assis sur la banquette, il marque une pause, puis reprend : « Le plus dur, c’est d’arriver à couper les ponts avec les personnes avec qui je consommais, c’est un milieu très restreint, tout se sait. Il m’arrive de les recroiser quand je fais des courses. »

Direction cette fois un village près de Sens : «  On devait voir deux personnes avant mais elles ont annulé au dernier moment  »  © Mathieu Génon / Reporterre

Aujourd’hui, les équipes du Caarud sont les seules à l’accompagner, Alain ne souhaite pas voir d’autres professionnels de santé. Après plusieurs mots d’encouragement des deux salariées du Caarud, c’est le moment de repartir. Direction cette fois un village près de Sens. « On devait voir deux personnes avant mais elles ont annulé au dernier moment, ça arrive souvent », explique Élodie Moulin.

Au-delà de son isolement, il évoque aussi les dispositifs d’accompagnement, entre le Centre de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa) à Auxerre et l’unité mobile du Caarud : « Ces structures font ce qu’elles peuvent mais ce n’est pas suffisant. L’association la plus spécialisée pour mon type de consommation est basée à Paris. J’aimerais aller là-bas mais j’ai trop peur d’être tenté. »

Le territoire est aussi concerné par l’essor du chemsex, avec de nouveaux usagers qui consomment des drogues afin d’intensifier leurs rapports sexuels. © Mathieu Génon / Reporterre

La rencontre terminée, Élodie et Marine reprennent la route vers un autre village, à une dizaine de kilomètres. Lucas [*] les a contactées pour faire analyser un produit qu’il pensait être de la 4-MMC, une drogue de synthèse achetée sur Internet.

« Je me suis effondré pendant plusieurs heures, je ne voyais plus rien, mais j’étais conscient de tout », raconte-t-il lorsqu’il nous accueille dans son appartement. Élodie Moulin récupère l’échantillon pour l’envoyer en laboratoire afin d’en identifier la composition. L’homme explique qu’après un an d’abstinence, il s’est procuré la drogue sur un site étranger : « Pas besoin de passer par le darkweb, c’est livré chez moi en une semaine comme n’importe quel colis. »

Lucas a contacté l’équipe pour faire analyser un produit qu’il pensait être de la 4-MMC. © Mathieu Génon / Reporterre

Arrivé dans l’Yonne il y a un peu plus d’un an pour un travail, il veut maintenant retourner vivre à Paris. « Là-bas, j’étais très entouré : j’avais des amis, des activités... Ici, je suis très seul. » Lucas parle aussi d’un accompagnement plus accessible dans la capitale : « Le Caarud suit beaucoup de personnes trans comme moi et c’est plus facile de trouver des médecins pour poursuivre ma transition. »

Élodie Moulin et Marine Sauvion ne devraient donc pas revoir Lucas. Mardi, jeudi et vendredi, elles ou leurs collègues partiront cette fois vers d’autres secteurs de l’Yonne, toujours à bord du camping car. Sur le chemin du retour, les demandes de prochains rendez-vous arrivent déjà.

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