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ReportageSanté

Comment le surf soigne les addictions aux drogues

Plusieurs patients en addictologie suivent un cours de surf thérapie à Penmarc’h, dans le Finistère.

En Bretagne, on soigne les patients addicts grâce... au surf. Bénéfique pour la confiance en soi et utile au sevrage, cette thérapie a fait ses preuves.

Penmarc’h et Quimper (Finistère), reportage

Malgré une eau à 14 °C et une légère brise, ils se jettent dans l’océan et grimpent sur leur paddle. Rame à la main, chacun essaie tant bien que mal de tenir en équilibre. Sur la plage de Pors Carn située à Penmarc’h (Finistère), avant la pointe de la Torche, ce cours de surf thérapie regroupe des patients de la clinique de l’Odet, à Quimper.

En partenariat avec le club 29 Hood, ils suivent six séances sous l’œil protecteur de Thomas Joncour, ancien surfeur professionnel et titulaire du diplôme « sport santé ». Crème solaire sur le visage et tatouage du phare de Penmarc’h sur le flanc gauche, cet enfant du pays charrie gentiment les patients. « Ils viennent tous de Quimper ou de bleds à côté, j’en connais certains depuis longtemps. Le surf fait vachement de bien, peu importe votre état », précise l’ancien champion de France en enfilant sa combinaison jaune.

En ce début juin, dû au manque de vagues, le cours de surf est remplacé par une séance de paddle. Julie, Steven, Lise [*] et Ambre s’éloignent progressivement du rivage sur leur planche. En parallèle des soins prodigués par la clinique, la surf thérapie leur permet de se dépenser pour ne pas retomber dans leurs accoutumances.

Quelques patients suivent ce cours de surf thérapie pour ne pas retomber dans leurs addictions. © Sadak Souici / Reporterre

Depuis septembre 2021, la clinique de l’Odet est le premier centre en addictologie de France à pratiquer la surf thérapie pour ses patients. Inspiré d’une méthode qui a fait ses preuves aux États-Unis, avec d’anciens combattants étasuniens de la guerre d’Afghanistan victimes de stress post-traumatique, la surf thérapie s’est depuis développée en Afrique du Sud et en Australie. La clinique bretonne a tenté ce pari, grâce aux financements de l’Agence régionale de santé (ARS) Bretagne, en alliant un sevrage classique et le surf.

Ici, leurs addictions sont diverses : cocaïne, héroïne, kétamine, alcool et jeux à gratter. Concernant les consommations de drogues dures, la Bretagne fait office de mauvaise élève à l’échelle nationale. Selon le dernier rapport de Santé publique France, les passages aux urgences pour consommation de cocaïne ont été multipliés par huit dans le Finistère, entre 2010 et 2022. 

Thomas Joncour, ancien surfeur professionnel, anime et surveille le cours. © Sadak Souici / Reporterre

« Dans l’eau et sur ma planche, je suis à l’abri »

Cheveux mouillés et ravie de sa session, Julie, 36 ans, sort de l’eau la première. Hospitalisée pour une dépendance à la cocaïne, elle effectue sa huitième semaine d’abstinence. « C’est très dur, mais je tiens, dit cette aide-soignante en arrêt maladie. Le surf me permet de ne pas penser au craving [désir de consommer de nouveau] et de ne pas replonger. »

De février à avril, Julie a dépensé 10 000 euros en trois mois dans la blanche, enchaînant parfois jusqu’à 4 grammes par jour. Après avoir subi plusieurs opérations de la cloison nasale et dentaire, elle s’est reprise en main à bout de force et a appelé la clinique. Arrivée à l’hôpital à seulement 42 kg, elle a remonté doucement la pente, tenu son sevrage, et s’est découvert une passion pour la glisse. « J’aime être seule face à l’océan. Je suis dans un moment de ma vie où j’ai besoin de prendre soin de moi. J’ai eu des relations toxiques, mais dans l’eau et sur ma planche je suis à l’abri d’elles. »

Après son hospitalisation, elle compte bien continuer à chevaucher les vagues bretonnes, en découvrant d’autres spots du Finistère Sud. « Je veux aller surfer à la Palue, près de Crozon. J’ai déjà acheté une combi, il ne manque plus que la planche », rigole-t-elle en se séchant les cheveux. 

Julie : «  Le surf me permet de ne pas penser au craving.  » © Sadak Souici / Reporterre

À l’eau, Alexandre Guilloteau, infirmier et référent du groupe surf thérapie, veille au grain sur les patients. Lunettes de soleil dernier cri sur le nez, il ressemble davantage à un acteur du film Point Break qu’à un soignant en addictologie. Depuis près de quatre ans, il observe des effets concrets sur la confiance que les patients ont en eux. Petit à petit, ils apprennent également à se réapproprier un corps parfois dénigré.

« C’est très impressionnant, la plupart ne croient plus en leurs capacités. Après quelques séances ils retrouvent progressivement une estime d’eux-mêmes. » Dans l’océan, ils ne peuvent pas y aller frontalement, ils doivent faire avec les aléas météorologiques. « Ils ne peuvent pas foncer tête baissée comme avec la cocaïne ou l’héroïne, car la mer est imprévisible. Il faut penser aux courants et aux rochers. » 

Un véritable succès

En fin de matinée, tous sortent de l’eau pour pique-niquer près de l’océan. Lise et Steven rigolent ensemble, les yeux encore pleins de sel. La première, en arrêt maladie depuis janvier pour burn out, fait des allers-retours depuis trois ans à la clinique pour une addiction au cannabis. « Je suis en sevrage depuis trois mois, révèle Lise en allumant une cigarette. Quand je consommais, c’était frénétiquement, j’étais à sept joints par jour, toute la semaine. J’ai commencé à 16 ans, j’en ai 32, je veux me reprendre en main. »

Steven est quant à lui hospitalisé pour son addiction à la cocaïne. Il en est à sa quatrième cure. Il y a trois semaines, il a décroché le téléphone pour se faire soigner de son plein gré. « Je sniffais 1 gramme tous les jours, c’était l’enfer. J’ai beaucoup de dettes », confesse le garçon de 29 ans. Ancien marin pêcheur en haute mer, ce Breton est issu d’une grande famille de marins. Contrairement aux autres patients, Steven connaît déjà bien l’océan l’Atlantique. Lorsqu’il a entendu parler de surf thérapie, il a sauté sur l’occasion. « Je surfe depuis que je suis gamin, avant même d’être tombé dans la drogue. J’en ai même fait en club ! se remémore-t-il. Je veux recommencer une nouvelle vie, je vais me racheter une planche. »

Steven : «  Je veux recommencer une nouvelle vie, je vais me racheter une planche.  » © Sadak Souici / Reporterre

Cheveux dans le vent, Stéphane Billard, psychiatre addictologue et directeur de la clinique, observe la scène des étoiles dans les yeux. Convaincu des effets bénéfiques sur ses patients, il remarque un taux de décrochage du sevrage beaucoup moins élevé qu’il y a quelques années. En 2023, 23 de ses 25 patients n’ont pas décroché des soins, un record en centre d’addictologie. Trois mois après le début de la cure, le taux de rechute est de 12 % alors qu’il tourne habituellement autour de 50 %.

« L’environnement de l’océan est un véritable anxiolytique pour eux. Nous savons, grâce à des études scientifiques, que la mer est un environnement naturel enrichi, avec ses odeurs, ses couleurs et les sensations que l’on éprouve dans l’eau. Cet environnement diminue drastiquement l’envie de consommer. »

Face au succès de la surf thérapie, d’autres cliniques souhaitent proposer ce cours. © Sadak Souici / Reporterre

Plusieurs études internationales ont mis en évidence les effets bienfaiteurs de l’immersion dans l’eau froide et de la lumière du soleil sur l’état psychologique du patient, ainsi que sur la qualité du sommeil. Néanmoins, comme dans tout sevrage, il n’y pas de solution miracle, la surf thérapie intervient en complément des traitements et autres consultations médicales. Au sein de la clinique, des ateliers de paroles et de suivis psychologiques viennent compléter les sevrages des patients. « Quand on a lancé la surf thérapie c’était rock and roll [étant précurseurs, on leur riait au nez], aujourd’hui nous avons des résultats. D’autres cliniques nous appellent, ils veulent faire la même chose », raconte-t-il, ému, en enlevant son lycra.
 
Au même moment, Ambre s’active pour aider Thomas à ranger les planches dans le local du club de surf. À 27 ans, cette bigoudène a enchaîné les petits boulots en restauration avant de devenir poissonnière, comme ses parents. Dépendante à la cocaïne, elle a décidé de se reprendre en main après un déni de grossesse. « Je veux arrêter la drogue pour ma fille, elle a vu trop de choses. Je consommais beaucoup quand j’étais enceinte, aujourd’hui, je peux vous dire qu’elle m’a vraiment sauvé la vie. Sans sa naissance, je n’aurais pas arrêté. »

Ambre est toujours hospitalisée, mais pense déjà à la suite. À sa sortie, elle compte déménager pour reprendre son travail de poissonnière dans une autre commune du Finistère Sud, et continuer le surf. « J’ai trouvé une copine qui aime prendre des vagues, on ira surfer ensemble, j’ai hâte », précise-t-elle sereinement en regardant le large.


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