CHRONIQUE - Je ne voterai pas la confiance

Durée de lecture : 6 minutes

16 septembre 2014 / Noël Mamère

« Pourquoi entretenir l’illusion qu’une majorité continue à soutenir ce gouvernement ? » Noël Mamère refuse sa confiance au gouvernement Valls et s’en explique sur Reporterre : « Je ne laisserai pas au FN ou à Sarkozy, le monopole de l’opposition à ce pouvoir déliquescent qui est en train de tuer l’espérance de la gauche » et qui « agit délibérément contre l’écologie politique. »


La question de confiance posée par Manuel Valls une deuxième fois en moins de cinq mois, apparaît comme un chantage : moi ou le chaos. Ou plutôt, ma politique ou le chaos. Je m’étais abstenu la première fois. Cette fois-ci, je voterai contre, ou m’abstiendrai…

A la condition que notre groupe adopte une position unanime sur cette ligne prouvant au Premier ministre qu’il n’est pas aussi facile qu’il le pense de nous diviser. Et si ce nouvel épisode pouvait faire prendre conscience à certains de mes collègues, qui croient encore pouvoir infléchir la politique de ce gouvernement, nous aurions franchi un pas important vers l’autonomisation de l’écologie politique.

Quelles sont les raisons qui doivent nous conduire à ne pas voter la confiance ?

L’illusion forcenée de la croissance

- Première raison : Depuis la nomination de Manuel Valls, la politique de compétitivité s’est aggravée, sans que le moindre résultat n’apparaisse. Bien au contraire : plus de chômage, moins de pouvoir d’achat et, pourtant, toujours autant de déficit public.

Cette politique présentée comme la seule possible ne marche pas. Michel Sapin a dû manger son chapeau la semaine dernière en annonçant des chiffres calamiteux qui contredisaient la vulgate optimiste tenue jusqu’à présent. Il l’a fait au moment même où la Commission européenne intronisait Pierre Moscovici, montrant ainsi l’incapacité du pouvoir et à tenir ses engagements et à se battre pour une réorientation de la politique commune.

Pourtant, le tandem Hollande / Valls s’obstine dans l’erreur, faisant mine de croire que la croissance, présentée comme seul horizon possible, reviendra. Ils le feront sans moi.

Un dogme minoritaire

- Deuxième raison : Le remaniement du 25 août a non seulement confirmé cette obstination dans l’erreur, mais il s’est fait ouvertement contre tous ceux qui voulaient légitimement débattre de cette politique.

Désormais, le gouvernement n’a plus de contre-feux ; il défend un dogme minoritaire au sein de sa majorité et de son principal parti, le Parti Socialiste. Manuel Valls veut transformer la majorité en une caserne. C’est son choix. Il le fera sans mon aval.

Oui aux lobbies, non à l’écologie

- Troisième raison : Aucun signe n’a été envoyé aux écologistes. Au contraire. Qu’il s’agisse de l’immobilier, du pétrole ou du nucléaire, pour ne citer que les plus emblématiques, jamais les lobbies n’ont été aussi puissants : l’écotaxe s’est volatilisée, la loi sur la transition énergétique est un leurre, la fiscalité écologique a disparu, le diesel en sort renforcé de même que la filière nucléaire.

Alors que Mitterrand avait stoppé le Larzac et Plogoff, que Jospin avait arrêté Super-Phénix, ce gouvernement s’obstine sur Notre-Dame-des-landes, défend un projet de barrage conçu pour servir l’agriculture productiviste, veut réviser la directive nitrates, autorise la ferme des Mille Vaches, se tait sur Fessenheim… Et réduit toujours plus le budget du Ministère de l’Ecologie. Cette politique aux allures de provocation se fera sans moi.

Une gauche qui se cherche... à droite

- Quatrième raison : Manuel Valls a pris la mauvaise habitude de reculer devant les propriétaires, les patrons, la droite, l’extrême-droite et de manier le bâton envers sa majorité et la gauche.

L’exemple du détricotage de la loi Duflot, après l’abandon de la PMA , des ABCD de l’égalité, du droit de vote des étrangers, des initiatives sur le contrôle au faciès et j’en passe, montre qu’il cherche ses voix à droite. Je ne vois pas pourquoi, dans ces conditions, je lui servirais d’alibi .

Au chevet du patronat

- Cinquième raison : Les provocations contre les classes populaires se succèdent à un rythme effréné. Les déclarations de François Rebsamem contre les chômeurs, la mise en cause des seuils sociaux, sans concertation avec les syndicats, la réouverture des magasins le dimanche, les déclarations d’Emmanuel Macron contre les 35 heures, l’hymne aux entreprises, chanté à l’Université d’été du Medef par Manuel Valls, sont autant de gages donnés à Monsieur Gattaz… qui, dans « Les Echos », en demande toujours plus en exigeant l’abandon des jours fériés et autres avantages sociaux.

Manuel Valls crée un climat général qui renforce la montée du Front National. Il accrédite la thèse selon laquelle, décidément, il n’y a pas de différence de nature entre la gauche et la droite, que toutes deux abandonnent les salariés et les classes populaires au profit d’une politique de l’offre favorable au patronat qui, par contre, n’a aucune contre-partie à fournir.

L’oubli des quartiers populaires

- Sixième raison : Aucune des promesses faites à l’égard des quartiers populaires n’a été tenue : le contrôle au faciès reste en l’état ; le droit de vote des étrangers est toujours agité comme un épouvantail, mais reste confiné dans les cartons ; la politique de la ville stagne depuis deux ans et demi : trente ans après la marche pour l’égalité, neuf ans après les émeutes de 2005, rien n’a changé. Sans compter la politique d’exclusion à l’égard des Roms et des sans-papiers qui a chaussé les gros sabots de Sarkozy.

Réforme sur un coin de table

- Septième raison : La réforme territoriale s’est faite sur un coin de table, sans concertation avec les élus locaux. Au lieu de présenter une réforme d’ensemble, cohérente et applicable, on a gadgétisé les enjeux de cette nouvelle étape de la décentralisation.

Résultat : dans deux semaines, la gauche perdra le Sénat, comme elle a perdu les municipales et les européennes, comme elle perdra les élections régionales.

Avec un tel bilan après cinq mois d’exercice, pourquoi l’Assemblée nationale voterait- elle quitus à un gouvernement qui a perdu le soutien d’une immense majorité de Français ? Où trouver les raisons pour voter la confiance ? Par simple allégeance, discipline ou fidélité ? Je ne suis ni un député godillot, le doigt sur la couture du pantalon, ni un béni-oui-oui.

Plus profondément, j’estime qu’il est nécessaire pour la gauche de dénoncer les fautes du mauvais conducteur de la locomotive qui nous mène droit dans le mur. La politique de l’autruche ne peut mener qu’à la catastrophe.

Un pouvoir qui tue l’espérance de la gauche et agit contre l’écologie

Je ne laisserai pas au FN ou à Sarkozy, le monopole de l’opposition à ce pouvoir déliquescent qui est en train de tuer l’espérance de la gauche et l’idée même de gauche, en menant systématiquement la politique de son adversaire.

Ce gouvernement agit délibérément contre l’écologie politique, contre ce qui a toujours motivé mon engagement. Le fossé de l’incompréhension se creuse, qui conduira inévitablement au divorce politique.

Pourquoi faudrait-il continuer à entretenir l’illusion qu’une majorité continue à soutenir ce gouvernement ?

Pour en débattre, je donne rendez-vous aux écologistes et à tous ceux qui désirent, comme moi, sortir de l’ambiguïté, le 6 octobre prochain, à 20 h au théâtre Dejazet.


Reporterre vous parlera tout bientôt de cette grande soirée du lundi 6 octobre, qu’organise le ’quotidien de l’écologie’



Source : Noël Mamère pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Contre la cour
. Manuel Valls : Hervé Kempf.

Lire aussi :
. La chronique de Corinne Morel Darleux : Il était un maraîchage bio... sauvé par la solidarité
. La chronique de Pierre Larrouturou : Mille milliards pour sauver les banques. Et rien pour le climat ?


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