CHRONIQUE - La doctoresse et le fermier. Nourrir, prévenir, soigner

8 octobre 2014 / Corinne Morel Darleux

Elle est médecin, il est paysan. Les pieds dans la terre et la tête dans les étoiles, Jean-Marie et Domi travaillent maintenant à la convergence des mouvements écologistes et anti-capitalistes.


Parce que le discours politique doit être irrigué de parcours singuliers et d’expériences vécues, sous peine de se transformer en formules vides de sens, cette chronique se veut le reflet du local et de l’humain, et se fera l’écho d’un lieu où se vit l’écologie concrète.

- Corinne Morel Darleux -

Quand on quitte la route de Saint Roman, dans le Drôme, au moment où le goudron cède la place à un chemin de terre, se trouve une grande bâtisse et une voie ferrée. Juste à côté du terrain de Guillaume le maraîcher.

Quand le soir tombe, après le train de 18h23, on voit parfois passer deux silhouettes accompagnées d’une vache, deux chevaux, un petit troupeau de chèvres et deux chiens. Ce sont Jean-Marie et Domi, les propriétaires du terrain. Ils ont aidé Guillaume quand il s’est installé, et il n’était pas rare cet été de voir Jean-Marie passer donner un coup de main dans les champs avant sa propre saison de moisson des blés.

Nourrir et soigner

Jean-Marie et Domi se sont rencontrés à la fac de médecine. Mais à la fin de ses études, lui s’est dit que finalement, au lieu de soigner des patients, il préférait les aider à ne pas tomber malades. Sa médecine de prévention ? Une alimentation bio, de qualité.

Libérée des pesticides pointés du doigt par l’association Générations Futures et les médecins du Limousin, alertés par le nombre croissant d’affections à proximité des pommeraies. Une agriculture émancipée de la dépendance aux engrais chimiques et autres dérivés du pétrole. Une culture de rotation des sols, d’agro-écologie associant plantes et animaux, au sein d’une ferme qui est à elle seule un véritable petit écosystème où les différentes variétés s’entraident, synonyme au final d’une nourriture saine.

Domi, elle, a continué son activité de médecin. Aujourd’hui elle reçoit les patients que la médecine traditionnelle a déçus ou échoué à soigner. A eux deux, ils combinent ainsi les deux activités les plus intimement liées aux besoins humains de base : nourrir et soigner, sans hypothéquer la capacité de la nature à se régénérer.

J’y vois une cohérence fondamentale. De tout temps, les deux premiers services écosystémiques ont toujours résidé dans la capacité de la nature, faune et flore, à fournir aux êtres humains de quoi s’alimenter et guérir ses plaies.

Un terrain d’expérimentation

Leur installation dans le Diois date de la fin des années 80. En zone isolée de montage, où les saisons sont courtes et le sol argileux, les terres étaient encore bon marché. Ils en ont fait un véritable terrain d’expérimentation, et ont été parmi les acteurs essentiels du développement de l’agriculture biologique dans ce département de la Drôme qui fut un pionnier en la matière.

Petit à petit, ils en sont venus au militantisme, tout naturellement, comme un prolongement de leur parcours personnel de recherche d’une vie en harmonie avec l’environnement. C’est ainsi que Jean-Marie a été élu maire de son village sans passer par la case parti. Dans ces zones rurales, bien souvent, l’étiquette est jugée superflue.

Là, c’est un projet de barrage qui a tout déclenché. Un barrage sur-dimensionné, dont la réalisation aurait été un désastre pour la vie locale, la biodiversité et l’activité paysanne. Jean-Marie a flairé le piège avec la moitié du conseil municipal, et à eux six ils ont décortiqué le dossier, visité des installations similaires et bataillé, pour au final réussir à démonter le projet en prouvant qu’il n’était pas viable. Et ainsi pris goût à l’action collective et aux radicalités ancrées dans le concret.

Un exemple ? Aujourd’hui, dans sa ferme Jean-Marie accompagne le concepteur d’un prototype de moulin en pierre naturelle, destinés aux petits céréaliers, qui leur permettrait de produire la farine sur place et de relancer l’activité des paysans, meuniers et boulangers en circuit court avec de la farine produite, moulue, transformée et vendue au pays. Un vrai « défricheur », comme celles et ceux que j’avais présentés à Eric Dupin lors de son passage en Drôme pour son dernier bouquin.

Tous deux ont eu un flash cette année en lisant la passionnante bande dessinée « Saison Brune » de Philippe Squarzoni, à la fois récit, enquête et essai sur le climat et l’écologie. Ils se sont dit qu’il fallait faire quelque chose, au-delà de leurs propres activités locales, pour que ça bouge vraiment fort et vite à un niveau plus global.

Ils ont percuté sur l’incompatibilité majeure entre le système capitaliste, basé sur une concurrence effrénée, et la nécessaire prise en compte de la finitude des ressources naturelles. Et ont commencé à se renseigner sur ce qui se faisait dans le champ politique.

Fédérer et faire de l’écologie vraiment

C’est ainsi que je les ai rencontrés. Ils connaissaient mon mandat régional, avaient eu vent de mes engagements sur l’écologie, sont allés sur mon blog et ont voulu en savoir plus sur l’écosocialisme. On a passé un long moment à discuter sur leur terrasse en buvant du vin de noix dans des verres minuscules face à la voie ferrée.

A discuter agriculture, santé, engagement politique et climat déréglé. Et à la fin de la soirée, j’ai invité Jean-Marie à venir au remue-méninges du PG à Grenoble, juste de l’autre côté du Vercors, pour se faire sa propre idée. Il a ainsi pu assister à la réunion de notre commission Écologie, puis au grand débat que j’animais sur l’écosocialisme.

Positivement surpris de constater l’affluence et l’enthousiasme des 450 personnes réunies dans le grand amphi autour de ce projet, et de voir rassemblés autour de la table des représentants du PG mais aussi de Ensemble, du PCF, du NPA, le philosophe Henri Pena-Ruiz et le rédacteur en chef de Fakir François Ruffin, et même un membre du PS en dissidence et économiste atterré, avec les excuses et le soutien d’EELV et de Nouvelle Donne pris par leurs propres journées d’été.

De toutes ces réflexions et observations, Jean-Marie et Domi ont conclu que l’écosocialisme pouvait bien être le projet qui nous manquait pour fédérer toutes les bonnes volontés, proposer une alternative au capitalisme et au final faire de l’écologie vraiment, en allant à la racine des causes, loin des politiques actuelles qui font semblant de s’agiter.

Ils se sont emparés du Manifeste qu’ils ont dévoré, ravis d’y retrouver des idées qu’ils pressentaient sans les avoir jamais vraiment formulées.

Jean-Marie est adhérent de Nouvelle Donne. Il a commandé dix exemplaires du Manifeste pour l’écosocialisme qu’il s’apprête à mettre en débat au sein de leur comité Drômois. Et il a suivi d’un œil très intéressé la rencontre de Reporterre au théatre Dejazet.

La convergence passe parfois par des voies inattendues... En repartant de la base, de l’humain, et du projet. Autour d’un plant de tomates, les pieds dans la terre et la tête dans les étoiles. En rentrant de la ferme de Saint Roman ce soir là, loin des pollutions lumineuses des villes, on s’est arrêtés sur le bord de la route pour regarder la Voie Lactée.




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Source et photos : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Corinne Morel Darleux est coordinatrice des assises pour l’écosocialisme, membre du Parti de Gauche, et conseillère régionale Rhône Alpes. Son blog : Les petits pois sont rouges.

Lire aussi la première chronique sur Reporterre de Corinne Morel Darleux : Il était un maraîchage bio... sauvé par la solidarité


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