Carnage et désolation : choses vues au Testet

20 septembre 2014 / Isabelle Rimbert (Reporterre)



Le massacre de la zone humide du Testet se fait à une vitesse sidérante. Face à la vision apocalyptique que laisse dans son sillage cette machinerie destructrice, l’œil du témoin est là pour garder en mémoire, donner à voir la réalité brutale. Images et vidéo recueillies sur la zone entre le 11 et le 13 septembre 2014.


« Un dialogue dans le bruit des machines est-il acceptable ? »

Jeudi 11 septembre, devant le conseil général d’Albi. Elli, 56 ans, distribue des tracts aux automobilistes. « J’habite le Tarn et Garonne. Ici, on est nombreux à penser que ce qui est dit sur le projet est faux, et que les réservoirs d’eau vont servir pour la centrale nucléaire de Golfech. Le gros problème, c’est que les gens sont trop soumis : l’obéissance a ses limites. Une zone humide protégée ? Les mots n’ont plus de sens. Tout ça est parfaitement scandaleux ».


- Le Conseil général d’Albi. -

Confortablement installée sur un plancher de palettes en haut d’un arbre qui borde la route, une jeune fille joue de la flute, entourée de banderoles : « Barrage de Sivens, projet inutile » et « Zad Partout ». Derrière une table, plusieurs personnes se relaient pour cuisiner sommairement les denrées apportées par les personnes soutenant la lutte.

Des opposants au barrage interpellent les automobilistes en leur demandant de klaxonner pour manifester leur désaccord, d’autres brandissent une pancarte sur laquelle est tracé en lettres rouges : « Carsenac dilapide l’argent public ». « Certains sont malheureusement plus sensibles à l’argument du pognon qu’à celui de la Terre », regrette une militante, « mais là, l’urgence, c’est de mobiliser tous azimuts ».

Devant le Conseil Général, c’est l’heure de l’AG. Une cinquantaine de personnes s’assoient sur le trottoir. On débat sur la pertinence d’accepter ou non un dialogue avec les autorités sans pour autant exiger l’arrêt immédiat du déboisement. Une banderole en préparation pose la question : « Un dialogue dans le bruit des machines est-il acceptable ? »

Spectacle de désolation

Jeudi 11, sur la parcelle baptisée Gazad par les opposants, les engins de chantier s’activent sous haute protection des forces de l’ordre. Roxanne, trente-et-un ans, vient d’arriver sur place. Au son lancinant des machines en action, elle découvre le paysage, incrédule : « Je ne suis pas venue depuis lundi, je ne reconnais rien… la claque… c’est un écocide. » Elle se tait un moment, sort sa caméra. « Il faut garder une trace de tout ça… Je me bats contre ce projet depuis un an, pour moi c’est comme une guerre. Des guerres écolos, il va y en avoir, et de plus en plus… »


- La zone, sous « protection » policière, avec les machines qui s’activent en arrière-plan. -

Visiblement émue, elle s’assoit dans l’herbe face au spectacle de désolation, les larmes aux yeux. Derrière la ligne invisible formée par les gendarmes mobiles, les machines de chantier tronçonnent et soulèvent les arbres comme on cueille des champignons. En face, il y a près de trente opposants : certains sont assis en rond et discutent. D’autres, debout, regardent la forêt disparaître minute après minute, impuissants.

Profitant d’un moment d’inattention des gardes mobiles, une jeune fille grimpe à un arbre. Bientôt, elle est entourée de gendarmes et de militants. « Je vous préviens, j’ai le vertige », s’amuse un gars posté dans l’arbre voisin. À cinquante mètres du cordon de gendarmes, deux personnes assises en tailleur dans l’herbe s’amusent à les éblouir avec un morceau de miroir. Sous le soleil de plomb, le reflet brillant tournoie de façon saccadée, éclairant un à un les visages fermés des GM qui n’apprécient guère ce que leur envoie le miroir.

Les pro-barrage attaquent

Vendredi 12 septembre, croisement de la D132 et la D32, Barat est un lieu stratégique : c’est de là que part la route qui dessert plusieurs lieux d’occupation et de déboisement. Les militants se relaient pour y assurer une présence nuit et jour, et donner l’alerte si besoin. Des habitants du coin apportent du soutien et des vivres, s’arrêtent un moment pour discuter.


- Au croisement de la D132 et la D32. -

À la nuit tombée, vendredi 12, l’ambiance est plus que tendue : une centaine de pro-barrages, qui ont lancé un appel à casser du militant anti-barrage sur Facebook, organisent des battues dans les environs avec l’envie d’en découdre. Des dizaines de voitures passent devant le croisement en hurlant des insultes, photographiant les occupants et braquant des torches dans leur direction.

Patrick et Catherine*, des voisins, sont venus donner l’alerte. Pour Patrick, « pas mal de pro-barrages sont de la FNSEA. En tant qu’ancien faucheur volontaire, je connais bien leurs méthodes. Ils se croient tout permis, sont sans scrupules. Ils sont prêts à vous faire changer d’avis à coups de barre de fer, soyez prudents ».

Un peu plus tard, un groupe de militants se fera menacer, agresser et courser par les pro-barrage, qui, faute de pouvoir attraper les opposants, exploseront les vitres de leur voiture et incendieront leur camion.

Jusqu’aux derniers arbres...

Samedi matin, à Gazad, le réveil est adouci par le silence des engins de chantiers en repos. Pourtant, l’alerte est donnée : dans la parcelle jouxtant le camp da Gazad, deux camions de gendarmes et deux 4x4 sont stationnés sur la route qui borde ce qui reste de la forêt. Des témoins rapportent avoir vu trois arbres abattus sous la garde des forces de l’ordre, un jeune homme a filmé une partie de la scène (voir vidéo ci-dessous). Ces arbres faisaient partie des rares feuillus restés intacts au beau milieu d’un terrain déjà défriché.


- La parcelle, après l’abattage des arbres filmé dans la vidéo ci-dessous. -

À nos demandes d’explications, les gendarmes répondent : « Ce n’est pas la gendarmerie qui coupe des arbres, ce sont des personnes qui font leur travail ; nous étions juste concomitamment présents ». Insister ne servira à rien, sauf à entendre : « On n’est pas du tout liés à eux, on ne sait pas ce qu’ils foutent et on s’en fiche ».

Dans des situations comme celle-là, ou lors de moments d’affrontement avec les forces de l’ordre, filmer est une arme pacifique redoutable. De plus en plus de militants le savent et se munissent de caméras. Une pratique également largement répandue parmi les forces de l’ordre, qui filment et photographient minutieusement les opposants.

Ré-sis-tance, ré-sis-tance, ré-sis-tance !

Samedi. Malgré une puissante entraide entre opposants et un soleil radieux, il est difficile de ne pas se laisser plomber par le sentiment d’impuissance. Chacun cherche les moyens d’agir selon sa sensibilité, comme Jean-Jacques et son faux air d’Astérix. Passionné de nature, il est venu de Foix apporter son soutien et sa créativité. Patiemment, il a ramassé une multitude d’éléments naturels récoltés ici ou rapportés de chez lui, et il s’apprête à faire une composition de land-art.

Deux personnes glanent avec lui les composantes de son oeuvre et il leur raconte la forêt par le menu : « Cet endroit est d’une richesse incroyable : j’ai déjà repéré quatre sortes de libellules. Et dès qu’on descend la rivière, il y a de nombreuses variétés de feuillus. Tu vois ce coudrier ? » Devant lui un arbre à trois troncs semble l’appeler. Il se pose en son milieu, respire. « Quelle énergie se dégage de là… »

Quand il quitte son arbre, il s’énerve soudain contre les GM postés à l’orée de ce qu’il reste du bois. Bientôt ses mots se transforment en un cri, relayé comme un écho par des occupants des différents lieux et par des personnes postées dans les arbres. Le cri du loup résonne et rebondit dans la vallée, avant de se transformer en trois syllabes qui se répercutent crescendo et reviennent comme un boomerang : ré-sis-tance, ré-sis-tance, ré-sis-tance !


VIDEO : LE MASSACRE DE LA FORÊT SOUS PROTECTION POLICIÈRE

Face au massacre de la forêt, effectué à une vitesse stupéfiante, il est primordial de témoigner de ce carnage surréaliste qui laisse derrière lui des paysages de désolation. Cette video nous a été transmise par un lecteur et montre l’état des lieux, le samedi 13 septembre, après le déboisement d’une parcelle opéré sous la protection des forces de l’ordre.


* Les prénoms ont été changés.




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Source et photos : Isabelle Rimbert pour Reporterre

Lire aussi : DOSSIER : La bataille pour sauver la zone humide du Testet


Ce reportage a été réalisée par une journaliste professionnelle et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :



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