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Testet : à la violence de l’Etat, les résistants opposent... la générosité

Durée de lecture : 10 minutes

15 septembre 2014 / Emmanuel Daniel (Reporterre)

Dans le Tarn, une centaine de personnes occupent la forêt de Sivens pour s’opposer à la destruction de la nature, et des centaines d’autres viennent les soutenir. Dans cette Zone à défendre, malgré l’âpreté des conditions de vie, la solidarité entre les opposants prouve que l’homme n’est pas forcément un loup pour l’homme.


- Zad du Testet (Tarn), reportage

Egoïsme, repli sur soi, individualisme. Voilà des termes fréquemment utilisés pour qualifier notre époque. La centaine de personnes qui occupe la ZAD du Testet m’ont pourtant donné à voir un tout autre visage de notre société. Malgré la dureté des conditions de vie (présence et violences policières quasi quotidiennes, attaques des pro-barrage, absence d’eau courante et d’électricité, nuits courtes employées à la préparation d’actions, la construction de cabanes ou de barricades...), la vie sur place s’organise autour des principes de partage et d’entraide que l’on croyait oubliés.

La nourriture en est l’exemple le plus évident. "Ici on s’appelle tous copains, et c’est le bon mot car on partage le pain", m’explique un occupant de la première heure. Les repas sont souvent préparés et dégustés en commun. Le stock de vivres, abondé par la solidarité des habitants des environs et les nouveaux arrivants, est accessible à tous et à tout moment. Et même si les denrées de luxe telles que le chocolat, le vin ou les chaussettes sèches (précieuses dans des zones humides telle que la Vallée du Testet) circulent principalement dans les cercles affinitaires, tout est fait pour que personne ne manque de l’essentiel. On peut aisément vivre sans argent sur la ZAD.

Ces bouts de papiers que nous utilisons pour lutter contre l’incertitude, s’assurer d’avoir un toit et de la nourriture, sont ici remplacés par la solidarité au sein de la communauté. Ici, la propriété privée tend à être remplacée par la propriété d’usage que l’on pourrait résumer ainsi : « Ce bien est à moi tant que j’en ai l’utilité ». J’ai vu des pulls, des assiettes, des tentes, des duvets et du matériel de construction passer de main en main. Il est fréquent d’entendre, lorsque plusieurs personnes sont regroupées : « Quelqu’un a des cigarettes ? » et de voir dans la minute qui suit un paquet traverser l’assemblée.

Les choses matérielles semblent avoir moins d’importance ici que dans le reste de la société. Ainsi, des occupants et leurs soutiens locaux ont placé leur voiture en entrée de zone pour entraver le passage des machines de déboisement et protéger les militants pacifistes qui s’étaient enterrés dans le chemin. Quand les gendarmes leur ont proposé de les enlever par eux-mêmes avant d’appeler la fourrière, personne ne s’est manifesté. Les voitures passent après la forêt ! Et ce désintérêt pour le matériel n’empêche pas de respecter celui des autres. Il m’est arrivé de laisser traîner mon appareil photo, mon tabac et de revenir sur place quelques heures plus tard pour les retrouver à la même place. Alors qu’on peut croiser sur la zone des repris de justice et de personnes considérées dangereuses pour la société, je n’ai jamais eu à m’inquiéter pour mes affaires et pour ma sécurité, sauf lorsque la police était présente.

L’entraide qui lie les occupants dépasse largement les choses matérielles. Les membres du collectif Testet, les avocats et médecins qui offrent leur aide, sacrifient des journées de travail et des nuits de sommeil pour faire avancer la lutte, au même titre que les zadistes. Certains n’hésitent pas à se mettre en danger pour aider leurs camarades. Ainsi, pendant les affrontements avec les forces de l’ordre, les équipes médicales se fraient un chemin parmi les nuages de gaz lacrymogène et les tirs de flash balls pour porter secours à leurs collègues blessés. J’ai observé à deux reprises et avec stupéfaction des zadistes (surnom des occupants) se jeter sur des policiers qui s’apprêtaient à arrêter leurs camarades afin de leur éviter une garde à vue, en sachant pertinemment qu’ils risquaient eux-même d’être interpellés.

Je suis admiratif de ces personnes qui grimpent dans les arbres et y passent la journée afin de les protéger des lames des machines ou des bûcherons, malgré les risques de chute. Et comment ne pas parler de ces grévistes de la faim, pour la plupart âgés d’une cinquantaine d’années ou plus, qui mettent leur santé en péril pour réclamer l’arrêt des travaux et le lancement d’un véritable débat démocratique ? Qu’ils occupent le lieux ou qu’ils vivent aux alentours, ces personnes mettent leur « body on the line » (leur corps en jeu), pour reprendre l’expression de mes camarades rugbymen anglais, et s’engagent physiquement pour leur « équipe » et la cause qu’ils défendent.

Pendant les deux semaines que j’ai passé sur place, j’ai été frappé par l’altruisme spontané qu’il m’a été donné à voir. Aucune des actions qui que j’ai pu observer ne me semblait guidée par l’égoïste calcul coûts/avantages si prégnant à « Babylone », surnom donné par les zadistes à la société décadente qu’ils combattent.

Bien sûr, la zone n’est pas un cocon préservé de tous conflits. Les occupants sont des humains, et à ce titre, ils se laissent parfois emporter par leurs vices et leurs passions, d’autant plus dans ce contexte de stress et de fatigue. Un jeune homme compare la ZAD à une grande famille : "Tout le monde s’entraide mais cela n’empêche pas les tensions". J’ai assisté à des jugements hâtifs, des moqueries et des disputes animées. Néanmoins, je resterai marqué par la bienveillance qui règne dans ce lieu. On y croise des dizaines de personnes par jour et tous ou presque ont un sourire ou un salut à vous donner. Cette sympathie se vérifie aussi vis-à-vis de personnes souffrant d’addictions, de handicaps physiques ou de troubles psychologiques. La cohabitation n’est pas toujours facile à gérer et débouche parfois sur des départs. Mais plutôt que d’éviter de les voir et de déléguer le soin de ces personnes à des tiers rémunérés, les zadistes composent avec les gens "hors-normes" et les prennent pour ce qu’ils sont : des humains dignes de considération.

Quand je demande aux occupants ce qui motive ces actes pleins d’humanité, beaucoup répondent : « C’est normal, c’est la lutte. Si on ne faisait pas ça, on ne s’en sortirait pas ». D’autres expliquent qu’ils désirent incarner le changement de comportement qu’ils aimeraient voir se généraliser. Un autre m’explique qu’’"en habitant la forêt, j’ai développé une sensibilité pour les arbres, la faune, la flore. Maintenant que je les connais, j’ai encore plus envie de les protéger". Son voisin argue que, libérés du salariat et de l’omniprésence de l’argent, les "interférences" venant parasiter les relations humaines sont moins nombreuses. Je pense également que la sensibilité anarchiste dont ils sont nombreux à se réclamer y est pour quelque chose : l’anarchisme place en effet le soutien mutuel et l’égalité au cœur des relations entre les hommes. Mais cette entente entre des gens aux aspirations et aux habitudes parfois très différentes pourraient ne pas durer toujours. Ils sont nombreux à rappeler que la lutte contre un ennemi commun (le Conseil général et la police) est un des ciments des relations sur la ZAD, et que celui-ci pourrait s’effriter à mesure que la menace s’éloignerait.

Qu’importe, même si la vie sur place est éprouvante et que la mini société qui s’y construit est loin d’être parfaite, cette expérience restera pour moi profondément plaisante, et je dirais même... rassurante. Elle indique en effet que l’humain ne se résume pas à ce qu’il est aujourd’hui et qu’il est capable de se comporter décemment sans y être contraint. Cette immersion à la ZAD du Testet m’a donné un avant-goût de ce à quoi pourrait ressembler une société libre.


"LA CHASSE AUX BOBOS EST OUVERTE"

- Zad du Testet (Tarn), reportage

Il est 22 h 30 vendredi quand je rejoins ma tente, heureux à l’idée d’enfin passer une vraie nuit après une semaine éprouvante. Mais j’ai à peine le temps de m’installer que deux mots me font ressortir illico de mon sac de couchage : "Alerte rouge". L’annonce est d’autant plus sérieuse que les pro-barrages multiplient les menace depuis quelques jours. Sur Facebook, ils ont appelé à une "chasse aux bobos", promettant d’offrir une cartouche de fusil par zadiste tué. Un peu plus tôt dans la soirée, une altercation a éclaté entre des zadistes et l’éleveur de faisans installé en bordure de ZAD qui les accuse d’avoir libéré ses animaux dans la nature. Autant dire que la tension est forte. la présence de pro-barrage un peu plus haut sur la route peut laisser redouter des dérapages. Je suis une équipe partie prévenir du danger les autres camps. Quand je reviens quelques heures plus tard, j’apprends qu’une voiture de zadistes est tombée dans un guet-apens, que le pare-brise, la vitre passager et le conducteur ont reçu des coups de matraque portés par des hommes vêtus de noir.

Le lendemain soir, la pression augmente. Au moins une dizaine de voitures passent à plusieurs reprises devant la ZAD, en insultant et en éblouissant les occupants avec des projecteurs. Un peu plus tard dans la soirée, nous apprenons que des zadistes se sont de nouveau fait saccager leur véhicule et poursuivre par des pro barrages dans la forêt pendant plusieurs heures. Alors, vers 11 heures, les zadistes préparent une barricade et s’équipent en prévision d’une attaque. Un peu avant minuit, des véhicules se rapprochent en aveuglant les occupants à l’aide de puissants projecteurs. Ils sortent des véhicules mais le noir complet empêche de distinguer s’il s’agit de gendarmes ou de défenseurs du projet venus en découdre. L’attente est insoutenable.

Les zadistes saisissent des cailloux et des bâtons et se préparent à repousser les agresseurs. Ceux-ci avancent et ce n’est que lorsqu’ils sont à une vingtaine de mètres de la barricade que l’on comprend qu’il s’agit des gendarmes. Etonnamment, la plupart des occupants sont soulagés de les voir et reposent leurs armes. Malgré les appels au calme et à la discussion lancés par les occupants, les forces de l’ordre tirent une grenade lacrymogène et des fusées éclairantes avant de s’avancer et de détruire la barricade. Leur chef prend la parole et prévient les occupants qu’ils ne sont pas appréciés dans la région et qu’ils feraient mieux de partir. Une fois leur déclaration terminée, les gendarmes remontent dans leurs véhicules et la vie reprend tant bien que mal son cours sur la zone.


"ICI, ON REPLANTE LE PARADIS"

- Zad du Testet (Tarn), reportage

Dimanche 14 septembre, après une semaine éprouvante, les opposants au barrage organisent un rassemblement festif et militant sur la zone humide du Testet. Au programme : pique-nique, appel à mobilisation et plantation d’arbres.

En début d’après-midi, les centaines de personnes présentes se dirigent par petits groupes vers la zone déjà déboisée armés de pelles, de pioches et de bidons d’eau. Les adultes creusent des trous, les plus jeunes plante,t des arbres, comme pour dire "Nous n’abandonnerons pas". Alors que d’habitude les visages des opposants deviennent grave en approchant de ce qu’ils appellent le "champ de la désolation", là, les visages s’illuminent. Un gréviste de la faim se dirige vers moi avec un large sourire malgré ses dix-neuf jours de jeûne et me dit : "Ici, on replante le paradis". L’action est symbolique mais pas sans effets. Voir des familles replanter des arbres à l’endroit même où des bûcherons et des machines les déchiquètent redonne du courage aux plus désabusés. Et il en faudra car les deux jours à venir sont décisifs. Mardi après-midi, le tribunal d’Albi se prononcera sur la légalité des travaux et pourrait déclarer leur suspension. Les opposants entendent mobiliser les centaines de personnes présentes pour que les machines n’entrent pas sur le site d’ici là.


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Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Photos : Geneviève Azam. Prises dimanche 14 septembre.

Consulter aussi le DOSSIER : La bataille pour sauver la zone humide du Testet.


Ce reportage a été réalisé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

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