Les enterrés du Testet, pacifiques et courageux, face à la violence de l’Etat

9 septembre 2014 / Grégoire Souchay et Emmanuel Daniel (Reporterre)



Après le rassemblement de près de mille personnes dimanche sur la zone menacée par le projet de barrage de Sivens, le déboisement a repris lundi. Enterrés pacifiquement et soutenus par des dizaines de citoyens, les opposants au barrage ont empêché le matin les machines d’entrer sur le site. La police, calme jusqu’en milieu d’après-midi, s’est défoulée une fois les caméras de télévision parties. Reporterre vous raconte cette journée éprouvante.


Actualisation mercredi 10 septembre

. Témoignage : "Sur le terrain les affrontements ont continué ce matin [mercredi]. Un jeune a eu la main cassée par un tir de flash ball à moins de cinq mètres. Les machines déboisent à une vitesse folle, plus de la moitié de la zone a été rasée. Les gendames mobiles (GM) encerclent les zadistes sur place pour les intimider. Le GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) a délogé tous les jeunes qui étaient dans les arbres... Les GM restent jour et nuit pour garder les machines avec lunettes à vison nocturne et ronde nocturne...

Des opposants au barrage et des grévistes de la faim campent maintenant devant le conseil général [à Albi].
Coté bonne nouvelle, une faille juridique a été trouvée. Il n’y a pas eu d’arrêté préfectoral pour informer du déboisement comme l’indiquait Reporterre hier. Le recours doit être étudié demain ou après demain.

. Source : courriel à Reporterre.


- Lisle-sur-Tarn (Tarn), reportage

Le soleil émerge tout juste quand nous arrivons sur la zone humide du Testet, par l’extrémité de la zone située au hameau de Barat. Tous les accès sont bloqués par des groupes d’opposants bien plus nombreux que la semaine passée. À peine arrivés, les premières informations alarmantes arrivent : les gendarmes tenteraient de passer à tout prix avec les machines à l’entrée de la zone, via la route D999, de l’autre côté. Faute de navette motorisée, nous empruntons un vélo branlant et nous élançons pour traverser la zone, en état de siège : barricades nombreuses, chicanes et même tranchées au milieu de la route.

Depuis la semaine dernière, les opposants au barrage se sont organisés et surtout, sont plus nombreux. Près de deux cents personnes gravitent dans la zone, une cinquantaine d’autres étant en alerte à l’extérieur.

Nous arrivons au pont symbolique de l’entrée du secteur menacé par les travaux. Se déployant rapidement à pied, les gendarmes tentent comme la semaine dernière de prendre le contrôle des abords de la rivière. Mais le nombre important de zadistes les force à reculer et à se regrouper à l’entrée.

Nouveau message : les machines sont sur le point d’arriver sur place. À l’extérieur, plusieurs dizaines de voitures s’élancent pour une opération escargot improvisée qui finit par être concluante avec le blocage dans les deux sens de la départementale reliant Gaillac à Montauban, sur plusieurs kilomètres.

Dans la zone humide, le front se stabilise sur le chemin qui donne accès au champ déjà déboisé. A force d’escarmouches, les offensives coordonnées des zadistes parviennent à rompre le cordon policier et à rejoindre cinquante autres personnes, assises en sit-in et protégeant l’une des surprises de la journée.

Car derrière, il y a les « enterrés », comme on les appelle. Ils sont cinq, ensevelis volontairement sous un ensemble de troncs et de terre, avec seulement leur buste qui dépasse. Ils sont enterrés ainsi depuis 7 heures du matin sur le chemin d’accès principal à la zone déboisée. Autour d’eux, une cinquantaine de militants sont présents, non-violents et aux petits soins pour désaltérer et soutenir les enterrés, dont la position est pénible.

- "Camille, pourquoi vous êtes-vous enterré ?"
Ecouter ici :

Pendant près de six heures, ils vont ainsi faire barrage de leur corps à toute avancée des travaux, avant d’être remplacés par d’autres volontaires vers 13 heures. Une prouesse de santé qui ne va pas sans quelques prises de risques. Durant toute la matinée, on s’efforcera de convaincre les pompiers de venir sur place, malgré les réticences de leur hiérarchie, puis une équipe médicale pour assurer leur libération (volontaire) dans de bonnes conditions sanitaires.

Les médias sont là, nationaux et non plus seulement locaux. Nous restons dans ce périmètre quadrillé à proximité de Ben Lefetey, porte-parole du Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, reconverti en négociateur téléphonique. «  On négocie par textos avec Thierry Carcenac, le président du Conseil Général », plaisante-t-il malgré la fatigue visible après tant de journées consacrées à la lutte.


- Ben Lefetey -

Peu à peu, des informations arrivent, d’abord contradictoires puis confirmées par des sources diverses à la mi-journée : sur place, devant l’offensive des opposants, les bûcherons qui étaient d’abord rentrés sur le site repartent sans avoir coupé un arbre.

Puis c’est au tour des machines de faire demi tour, de tenter un contournement, de se replier sur Lisle-Sur-Tarn, continuellement surveillées par un convoi de voitures d’opposants déterminés à ne pas leur laisser la possibilité de se rendre sur les lieux.

On apprend la décision de la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, d’envoyer deux experts pour étudier la pertinence du projet de barrage. Mais du côté du Conseil général, rien ne bouge. Si M. Carcenac propose dans la matinée d’augmenter les surfaces de compensation pour la zone humide, la réponse est immédiate : « Nous ne voulons pas plus de compensation, nous voulons remettre à plat le projet de barrage, que les forces de police se retirent et les opérations de déboisement s’arrêtent. »

Après midi : pluie de violence et retournement de situation

A la mi-journée, le moral est au beau fixe parmi les opposants. Leurs objectifs semblent être atteints : empêcher l’arrivée des machines sur la zone et mettre la pression sur le Conseil général. Ben Lefetey, collé à son téléphone, apporte des nouvelles encourageantes, et ses contacts avec différents ministères lui font penser qu’une trêve pourrait être conclue et les affrontements laisser place à un véritable débat public. L’ambiance est détendue et certains se prennent déjà à rêver d’un abandon prochain du projet.

Mais, un orage qui éclate vers 14 heures vient obscurcir leur horizon. Et, peu avant 16 heures, la charge des gendarmes, aussi surprenante que violente, vient définitivement plomber l’ambiance. Profitant du départ des nombreux médias nationaux présents sur place, une vingtaine de gardes mobiles arrivent à pas rapide vers les « enterrés ».

Ils lancent une sommation pour la forme tout en fondant sur les militants, regroupés sous une bâche autour de leurs compères vulnérables.

Dans un nuage de gaz lacrymogènes, de cris de douleur et de terreur, les forces de l’ordre repoussent sans ménagement des opposants, sonnés, dans le fossé. Au cours de la charge, les gendarmes piétinent les « enterrés », sans considération pour les risques qu’ils leur font encourir. La présence parmi les militants pacifiques d’une personne âgée ne vient pas freiner leurs ardeurs. Celle-ci s’en sortira indemne mais d’autres n’auront pas cette chance. Ainsi, cette jeune femme « enterrée » qui restera inconsciente, le corps contorsionné, la tête reposant à même le chemin. Elle se réveillera au bout de quinze minutes, après un traumatisme crânien, hébétée par les gaz lacrymogènes et la charge. Cette fois, pas de pompier à proximité. Elle devra donc attendre plusieurs dizaines de minutes avant d’être transférée à l’hôpital d’Albi.

- Voir aussi le reportage video de Network Visio Com.

Dans le même temps, une vague de gendarmes mobiles envahit la zone, repoussant la centaine d’opposants de l’autre côté du Tescou. Ceux-ci tentent de résister en créant des chaînes humaines pour résister aux assauts policiers ou en lançant maladroitement des bombes de peinture, des bouses de vache, des bouts de bois ou des mottes de terre... Sans succès. Ils ne peuvent que constater, impuissants, le retour des machines pour défricher la forêt à un rythme industriel.

Alors que la nuit tombe sur la zone humide du Testet, les machines quittent enfin la zone vers 19 heures 30, suivies des cordons policiers, sous le regard désabusé des occupants.

Joints par téléphone, des zadistes nous expliquent que « ce qui prédomine c’est le silence. Les gens ont du mal à exprimer ce qu’ils ont vécu tout à l’heure ». On signale notamment un triple gazage à bout portant sur une même personne, un plaquage au sol et puis bien sûr la zadiste transférée à l’hôpital après avoir été piétinée. De surcroît, un gréviste de la faim, Marc, a été interpellé dans un champ et emmené manu militari sans raison.


Actualisation mardi à 10 h 00

La stratégie du passage en force se poursuit ce matin avec le retour des machines de déboisement qui, cette fois, n’ont pas pu être stoppées et l’intervention en cours d’un groupement du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) pour déloger les opposants restés dans des plateformes perchées dans les arbres.

Les opposants, eux, avaient rendez-vous à 9 heures 30 devant le tribunal d’Albi et à 18 heures sur la place Saint-Etienne, devant la Préfecture, à Toulouse.


- "Ici vivait un arbre" -




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Source : Grégoire Souchay et Emmanuel Daniel pour Reporterre.

Photos : Grégoire Souchay et Emmanuel Daniel.

Consulter le DOSSIER : La bataille pour sauver la zone humide du Testet


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