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Ce que l’Etat a détruit avec la Jungle de Calais

2 novembre 2016 / par Barnabé Binctin (Reporterre)



Immense bidonville, la « Jungle » de Calais, évacuée la semaine dernière, était aussi un lieu de créativité urbaine et d’auto-organisation. Qui témoignait d’une nouvelle réalité : la ville de l’avenir connaîtra de nouveaux codes.

- Calais, reportage

Vendredi 28 octobre, ce fut l’école. La veille, les échoppes et autres points de commerce. Déjà, les premières habitations avaient été déblayées, si tant est qu’elles aient échappé au feu qui a ravagé le camp, mercredi. Tout a été détruit. Tout sauf les grands containeurs blancs, entourés d’un grillage vert, et dans lesquels ont été logés des centaines de mineurs. A l’issue de l’opération d’évacuation la semaine passée, il ne reste pratiquement plus rien de la « jungle » de Calais, qui a pu accueillir en même temps jusqu’à plus de 10.000 exilés. Seule, 31 octobre, restait debout l’église orthodoxe éthiopienne, petit joyau en sursis pour quelques heures.

Le Camp de la Lande était un lieu de vie à part entière : « Malgré les conditions difficiles, les migrants ont fait preuve d’une créativité incroyable. En quelques semaines, ils avaient installé restaurants, épiceries, coiffeurs, lieux de culte, etc… Il ne manque que le bureau de poste et le commissariat de police. Encore que ces services soient aussi assurés, d’une certaine manière… », raconte François Guennoc, l’un des responsables de l’Auberge des migrants, qui en a arpenté les allées pendant plusieurs mois.

De fait, au détour des venelles, on a pu être subjugué par la « Jungle Books » (« les livres de la Jungle »), bibliothèque improvisée qui mettait à libre-disposition quantité de livres et de romans en différentes langues. Puis se retrouver envoûté par le mélange des sonorités qui parcourent l’espace, ici quelques notes de musique africaine et là, la voix mélodieuse du muezzin récitant la prière. Avant de goûter la saveur inimitable des dhall, ce plat de lentilles cuites en sauce, dont on pouvait se délecter au restaurant afghan, le Khyber Darbar.

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Des livres de toutes les langues dans cette bibliothèque de la Jungle

Yasmine Bouagga, sociologue au CNRS, a fait de ce camp un terrain de recherche pendant plusieurs mois. Elle l’a raconté en BD avec la dessinatrice Lisa Mandel sur un blog : « C’est une microsociété expérimentale, reconstituée sur un espace très dense. Cela réinterroge les bases de la sociologie politique : comment les dynamiques collectives se constituent-elles ? ». D’autres chercheurs ont investi ce lieu pour en comprendre ces ressorts, comme le collectif PEROU.

Pendant plusieurs mois, plusieurs chercheurs en différentes disciplines ont travaillé à Calais pour « documenter tout ce qu’il s’y construit, ce qu’il s’y affirme et ce qu’il s’y invente, à l’interface du bidonville et de la ville » explique Sébastien Thiéry, politologue et coordinateur du projet. En est sorti un document interministériel de 500 pages, l’Atlas d’une cité potentielle rendu public cet été.

Une « cité potentielle » ? Alors qu’un milliard d’humains vivent aujourd’hui en bidonville et que la tendance ne fait qu’augmenter, il serait temps de modifier les politiques publiques à l’égard de ces espaces urbains : « Il y a une cécité des acteurs publics face à cette urbanité du XXIe siècle dont ils ne comprennent pas les ressorts, détaille Sébastien Thiéry. On ne peut plus avoir un dispositif de traitement de la situation qui consiste en la gestion d’un cheptel humain. Au contraire, il y a une vitalité inouïe, et c’est cette puissance-là qu’il faut accompagner. Calais est un laboratoire urbain extraordinaire. »

Aux côtés des différentes initiatives des habitants eux-mêmes, le groupe appelle également à considérer le dynamisme des mouvements associatifs, en soutien du mouvement. A l’image de l’Auberge des migrants, petite ONG locale transformée en quelques mois en mastodonte de l’aide humanitaire à Calais, et dont le hangar de 3.000 m2 accueillait ces dernières semaines au moins 150 bénévoles par jour pour offrir 2.500 repas chauds quotidiens et 10.000 sacs de denrées alimentaires par semaine. « On pallie à l’absence de l’Etat » dit simplement Sylvain, le coordinateur du centre.

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Le hangar de l’Auberge des migrants récoltait dix mille colis alimentaires par semaine

« Ce n’est pas un espace d’expérimentation, c’est une ville ! Mais une ville où les règles ne sont pas les mêmes que dans nos villes classiques, dit Cyrille Hanappe, architecte et fondateur de l’association Actes et Cités, qui invoque le concept de ville-tremplin développé par Doug Saunders dans Du village à la ville, comment les migrants changent le monde. Calais, c’est l’invention d’une autre ville, une ville légère, post-capitaliste, qui s’adapte en fonction des besoins, beaucoup plus proche de la valeur d’usage. Tout l’inverse de nos villes qui sont très marquées par la valeur foncière, notamment. »

Un propos qui dérange certains acteurs de l’humanitaire, qui dénoncent l’« exotisation de certains intellectuels qui fantasme une nouvelle société à la marge du droit » : « On ne peut pas dire que c’est la ville de demain ! C’est le froid et la boue, et les problèmes sanitaires ont largement de quoi relativiser les richesses humaines, il ne faut pas idéaliser Calais », remarque un responsable d’Emmaüs.

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Dans la Jungle

Sur le fond, tout le monde s’accorde pour dénoncer les conditions de vie indignes. « Sauf que la dignité, ça peut se créer, il faut l’accompagner d’une politique publique. A Medellin, en Colombie, on donne des titres de propriété, par exemple » poursuit Cyrille Hanappe. Cela ne revient-il pas, alors, à pérenniser le bidonville ? « Au contraire, c’est la pelleteuse qui pérennise, elle ne fait que reconstruire un peu plus loin, un peu plus tard, les mêmes situations de vie critique » argumente Sébastien Thiéry. « Quand on détruit un bidonville au nom de l’indignité, on en crée des pires », confirme Cyrille Hanappe.

De fait, depuis l’évacuation de Calais, la situation semble s’être dégradée dans le nord de Paris où vivraient désormais plus de 2.000 migrants. Et aux abords de Calais, qui reste la porte d’entrée la plus évidente sur la Grande-Bretagne, les conditions de vie pourraient être bien plus difficiles dans les jours prochains : « Il risque d’y avoir plein de petits campements sauvages sous la menace permanente de la police, on ne peut craindre qu’un durcissement » anticipe Philippe Wannesson, observateur local.

Ce n’est donc pas par fétichisme que plusieurs personnalités se sont opposées à la destruction de la jungle, mais par projection sur l’avenir : « Les mouvements migratoires vont se démultiplier, dans les prochaines années. Il vaut donc mieux se préparer à accompagner cette réalité, plutôt que s’éreinter à effacer et détruire là où le phénomène finira toujours par se représenter » justifie Sébastien Thiéry.

La jungle de Calais interroge pourtant sur le rôle de l’Etat, qui s’était inquiété de « la dérive autogestionnaire du bidonville ». « C’est vrai qu’il y a un aspect d’auto-organisation qui a recréé des semblants de services là où il y avait une défaillance totale de la puissance publique » dit Yasmine Bouagga. « C’est cette tendance à l’autonomie qui a gêné l’Etat » observe François Guennoc. Mais ironie de l’Histoire, c’est l’Etat lui-même qui avait choisi ce terrain pour l’installation du camp : « Il a fait une erreur sans s’en rendre compte, en choisissant un endroit près de l’autoroute. Ailleurs, ça n’aurait peut-être pas marché » souligne Cyrille Hanappe.

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« Sil vous plait, ne détruisez pas la Jungle »

L’évacuation de Calais traduit ainsi l’autoritarisme d’un Etat qui voit lui échapper des territoires, qu’il a à la fois contribué à créer sans chercher à les accompagner par la suite.

Ce que Gilles Clément, célèbre paysagiste et président d’honneur du PEROU, résume magnifiquement dans un texte manifeste : « A Calais on parle de « jungle » car tout fait penser au désordre et à la perdition. Abus de langage, erreur d’aiguillage. Les migrants de Calais tentent, c’est vrai, de reconstituer un milieu de vie et s’ils [y] parvenaient […], ils pourraient espérer vivre. On ne leur laissera pas le temps de vivre. Il faut les chasser puisqu’ils viennent d’ailleurs. Ils n’ont pas le droit de vivre. Ils doivent mourir ou partir. Pour l’administration des frontières (de la guerre, de l’argent et du jeu), cela revient au même : ils doivent disparaître ».




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Lire aussi : Le bidonville est-il l’avenir de la ville ?

Source : Barnabé Binctin, pour Reporterre

Photos :
. Eglise éthiopienne (chapô), « S’il vous plait » (© Delphine KwiczorReporterre)
. « Jungle Books », hangar, entrée du camp (© Barnabé Binctin/Reporterre)

DOSSIER    Habitat

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