Ces communes abandonnées face au fléau des algues vertes
Plusieurs tonnes d'algues sont récoltées à la plage du Fort-Bloqué, ce matin de juin à Plœmeur. - © Angéline Desdevises / Reporterre
Plusieurs tonnes d'algues sont récoltées à la plage du Fort-Bloqué, ce matin de juin à Plœmeur. - © Angéline Desdevises / Reporterre
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À Plœmeur, dans le Morbihan, où aucun plan départemental de lutte contre les algues vertes n’est en vigueur, ce sont les agents municipaux qui nettoient les plages. Une lourde responsabilité économique et sanitaire pour la commune.
Plœmeur (Morbihan), reportage
« Accès interdit au public. Ramassage en cours. » À l’entrée de la plage du Fort-Bloqué, dans la commune de Plœmeur, près de Lorient, une opération de déblaiement est en cours ce 11 juin au matin. Sur la plage, un point orange : un homme en tenue de travail suit des yeux un engin qui ramasse les algues à l’aide d’un grappin.
L’agent surveille son collègue pour prévenir tout malaise. Dans sa cabine pressurisée, le chauffeur n’a pas besoin de masque, mais il garde un capteur de gaz, également porté par les trois autres agents municipaux mobilisés ce jour-là.
Si la concentration d’hydrogène sulfuré (H₂S) atteint 5 ppm, le port de protections devient obligatoire ; à 10 ppm, l’intervention est immédiatement arrêtée. « Ce n’est pas très rassurant, mais on fait attention », dit à Reporterre l’un des agents, qui a suivi une courte formation avec ses collègues.
Un amas d’environ 12 tonnes d’algues et de sable vient d’être constitué au bas de la cale, étape précédant une évacuation vers un site plus isolé. À chaque intervention, les agents municipaux se relaient pour effectuer au moins quatre allers-retours et récoltent en tout et à chaque fois plus de 50 tonnes d’algues. C’est la cinquième opération depuis début mai.
« On fait en sorte d’intervenir avant qu’il y ait putréfaction »
« Ce n’est que le début, donc on stocke, précise Stéphane, qui travaille pour la commune depuis cinq ans et s’attend à renouveler l’opération jusqu’à la fin de l’été. On n’attend pas, on fait en sorte d’intervenir avant qu’il y ait putréfaction. »
Le seuil de déclenchement est visuel : dès que l’amas dépasse une dizaine de centimètres d’épaisseur, l’intervention est enclenchée. Une fois échouées, les algues vertes peuvent produire des gaz toxiques sous 48 heures en se décomposant, c’est pourquoi leur ramassage rapide est indispensable.
Problème : en l’absence de cadre départemental incluant aides et moyens, les petites communes comme Plœmeur se retrouvent en difficulté face à l’ampleur de la tâche. Ainsi, le maire de Plœmeur, Ronan Loas, reconnaît que la collectivité n’était pas préparée à faire face à un tel phénomène sur une plage publique : « On est démunis. Nous sommes équipés pour de la gestion temporaire, mais pas pour un phénomène durable. Aujourd’hui, les communes sont à nouveau au front. »
Le maire assure avoir mis en œuvre tout ce qui était possible : « On a internalisé la gestion et équipé tous les agents. On a aussi recruté une collaboratrice connaissant la réglementation pour se mettre en conformité. » La plage étant un site Natura 2000, les interventions, notamment motorisées, ne peuvent se faire qu’avec autorisation et dans un cadre précis. Jusqu’à l’an dernier, la gestion était encore assurée par une entreprise extérieure. Elle est désormais réalisée en régie municipale, et les agents sont formés en interne.
Ces interventions devraient répondre à des protocoles stricts, compte tenu des risques liés aux émanations de gaz toxiques. Or, l’absence de Plav — Plan de lutte contre les algues vertes [1] — dans le Morbihan ne permet pas de garantir une procédure encadrée ni d’obtenir des aides financières pour les opérations.
La préfecture a néanmoins accordé une subvention exceptionnelle de 3 170 euros dans le cadre du Programme des interventions territoriales de l’État à la commune de Plœmeur l’année dernière, ce qui correspond à la totalité des coûts du ramassage. « Au vu des échouages et de la systématisation de nos interventions, il est probable que le coût soit plus élevé cette année », dit le maire.
Le ramassage vise aussi à répondre aux plaintes des riverains, gênés par les nuisances olfactives et qui s’inquiètent de la présence des algues. Ce mercredi, les promeneurs matinaux partageaient une certaine appréhension. Des habitants, comme Arlette et Jean-Pierre, ont préféré éviter de se baigner. Quant à Dominique et Claude, venus voir leur fille, ils ont remarqué qu’il y avait davantage d’algues que l’an dernier à la même période.
« Les gens m’appellent, ils sont inquiets à cause des gaz »
« Les gens m’appellent, ils sont inquiets à cause des gaz, dit Ronan Loas. Il faut leur expliquer qu’on met tout en œuvre pour sécuriser la plage. On dépose les algues dans le lieu le plus adapté, isolé, près de la station d’épuration. »
L’élu a par ailleurs écrit à la Direction départementale des territoires et de la mer du Morbihan pour discuter d’un lieu où les stocker, sans avoir encore reçu de réponse à ce jour. Le Centre d’étude et de valorisation des algues (Ceva) préconise lui, parmi les solutions, un compostage des algues avec des déchets verts.
Maëlle Turriès est animatrice Eau et Rivières à Pont-Scorff, près de Plœmeur. Son association demande depuis plusieurs années au préfet du Morbihan que les baies locales fassent partie du plan. « Il y a un vrai entêtement des services de l’État à considérer le problème des algues vertes comme n’importe quel déchet, d’essayer de le valoriser. Pour nous, il faut couper le robinet. » L’association reçoit par ailleurs, et ce de façon plus marquée depuis cinq ans, des appels de riverains inquiets.
Le Morbihan concentre principalement des vasières et ne connaît que peu d’échouages sur les plages comme à Fort-Bloqué. « On a retenu Fort-Bloqué dans les sites problématiques depuis longtemps », explique Sylvain Ballu, chef de projet surveillance au Ceva.
Il poursuit : « Le site fait dix hectares maximum, ce n’est pas énorme par rapport au littoral nord », ce qui explique en partie le fait de privilégier dans le Plav les baies sableuses, où la croissance est plus rapide. Dans la ria d’Étel, à quelques kilomètres de Plœmeur, les algues se sont pourtant échouées en vasières sur près de 300 hectares en 2023.
La région de Lorient est confrontée aux marées vertes de plus en plus tôt chaque année. À Lorient même, une vasière s’est installée au niveau de la base nautique, créant un étang vert. « Ça fait dix ans qu’on voit ça. On n’a jamais connu d’opération sérieuse de nettoyage », rapportent Franck et Joël, en pause déjeuner en ce début d’été. En février, des militants écologistes avaient déversé du colorant vert dans le port de Lorient pour dénoncer l’élevage porcin responsable de la production de nitrates.
De plus en plus de panneaux d’avertissement
À l’entrée de la rade, les services techniques de Larmor-Plage organisent occasionnellement des ramassages. Outre-rade, les communes de Port-Louis et Locmiquelic ont installé des panneaux informatifs pour alerter sur les potentiels gaz dans les anses de Kerzo, à Port-Louis, et du Normandèz, à Locmiquelic, où les algues sont apparues début juin.
« Les nutriments provenant des cours d’eau locaux sont piégés et enrichissent le milieu », explique Sylvain Ballu, qui a effectué un vol au-dessus de la zone le 11 juin dernier. À Fort-Bloqué, ils proviennent de la Laïta ; dans la région de Lorient, c’est le Blavet qui est à l’origine de ces vasières.
Le maire de Plœmeur souhaite structurer la réponse à l’échelle intercommunale : « Je vais porter ce dossier lors de la prochaine conférence des maires. J’ai mis le sujet sur la table auprès de l’agglomération, car la gestion des déchets relève de leur compétence. »
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