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IdéeSélection culturelle

Ces livres qui brisent le « silence nucléaire »

Un panneau photographié au festival Les Bure’lesques, dans la Meuse, en août 2024.

Les opposants au projet d’enfouissement des déchets nucléaires, Cigéo, se retrouvent à Bure pour une grande manifestation. Reporterre en profite pour vous conseiller 5 ouvrages qui prouvent que non, l’atome n’est pas notre salut.

« 20 septembre — Bure. » Le rendez-vous était inscrit depuis des mois dans l’agenda des militants antinucléaires. Sa raison d’être ? L’expulsion imminente d’un lieu historique de la lutte contre le projet d’enfouissement des déchets radioactifs, Cigéo. Pour défendre la très stratégique gare de Luméville-en-Ornois, propriété des opposants située sur le trajet des déchets radioactifs, bon nombre de celles et ceux qui s’opposent « au nucléaire et à son monde » ont mis le cap sur la Meuse. Ils rejoignent ainsi l’occupation « Septembre infini », démarrée le 25 août et dont le point d’orgue est une grande manifestation prévue ce samedi 20 septembre.

Dans un contexte où l’énergie nucléaire, portée aux nues par Emmanuel Macron, fait l’objet d’investissements massifs au nom de la « décarbonation », cette mobilisation entend mettre en lumière les impensés et les mythes qui sous-tendent les politiques nucléaristes.

Lire aussi : Grande manifestation à Bure : les antinucléaires préparent un automne de lutte

À rebours de la petite musique qui raconte que le nucléaire est notre seule issue face au péril climatique, quatre livres publiés ces dernières années démontrent que le choix de l’atome est, à bien des égards, loin d’être celui de la rationalité. Ils révèlent que les discours faisant de cette énergie notre salut ne tiennent qu’au prix de plusieurs angles morts.

Le climat est antinucléaire

Un point est incontestable : comparées à celles des énergies fossiles, les émissions de gaz à effet de serre du nucléaire sont dérisoires. Ce qui donne à cette énergie l’avantage d’être une faible contributrice à la crise climatique. Mais le climat, lui, est antinucléaire. C’est ce qu’affirme, arguments à l’appui, La Parisienne Libérée, journaliste et autrice du petit livre vert Le nucléaire c’est fini (éd. La Fabrique).

Sécheresse, canicules, incendies mais aussi montée des eaux, inondations, tempêtes… « On assiste à l’émergence d’une imprévisibilité climatique croissante, qui menace directement toutes les industries susceptibles d’engendrer des désastres environnementaux. Les installations nucléaires n’échappent pas à cette nouvelle vulnérabilité », écrit-elle. Besoin constant d’être refroidies, localisation en bord de fleuves ou sur les littoraux, dépendance à l’électricité pour éviter la surchauffe... Les installations nucléaires, construites pour beaucoup dans les années 1970, n’ont pas été pensées pour faire face aux phénomènes extrêmes amenés à devenir la norme.

Quelle est l’ampleur du danger ? Comment s’en prémunir ? Ces informations échappent au commun des mortels car l’industrie nucléaire est une boîte noire. Dès lors qu’il est question d’atome, les citoyens sont « politiquement démunis » et n’ont d’autres choix que de faire confiance aux industriels et à l’État. C’est tout le propos de cet ouvrage qui décortique la fabrique du « silence nucléaire » : la communication minimale et contrôlée des industriels, les millions déversés sur des territoires comme Bure ou la Hague, les insuffisances du traitement médiatique…

Le nucléaire, c’est fini, de La Parisienne libérée, aux éditions La Fabrique, septembre 2019, 232 p., 13 euros.

Très cher nucléaire

Autre talon d’Achille de cette fascinante énergie : son coût. Là encore, la filière est régulièrement étrillée, notamment par la Cour de comptes, pour son opacité. Pourtant, « l’obligation de subir suffit à légitimer le droit de savoir », écrit la journaliste Laure Noualhat en guise d’introduction de son livre Le nucléaire va ruiner la France (édition Le Seuil/Reporterre). Cette citation du biologiste Jean Rostand a guidé tout son travail sur la facture réelle d’une énergie longtemps vendue comme bon marché.

Lire aussi : « Nucléaire — Comment il va ruiner la France » : documentaire exclusif, à voir sur la chaîne Reporterre

Sa conclusion après six mois d’enquête est sans appel : en matière de nucléaire, les factures ne cessent de déraper et se chiffrent en dizaine de milliards d’euros. Coût des futurs EPR, de la maintenance des centrales vieillissantes, financement du démantèlement… Ces chantiers supposent de ne pas regarder à la dépense. Or, « EDF est exsangue, l’État surendetté et le secteur privé fuit un secteur jugé trop risqué et trop lent, résume la journaliste. Le nucléaire devait être un atout, il est devenu un fardeau économique insoutenable. » Et qui paiera la note ? « Vous et moi, pardi ! À travers nos impôts et nos factures d’électricité », souligne l’autrice dont le livre s’accompagne d’un documentaire en accès libre sur la chaîne YouTube de Reporterre.

Le nucléaire va ruiner la France, de Laure Noualhat, aux éditions Le Seuil/Reporterre, mai 2025, 224 p., 13,50 euros.

Une vision hors sol

Pourtant, le mythe du nucléaire comme énergie idéale a la vie dure en France. Dans Le nucléaire imaginé — Le rêve du capitalisme sans la Terre (éd. La Découverte), le philosophe des techniques Ange Pottin le décrit comme une vision hors sol, détachée des réalités matérielles, géographiques et temporelles.

L’auteur remonte aux années 1950-70 pour montrer comment le projet d’un cycle fermé — retraitement des combustibles irradiés et combustion des résidus dans des réacteurs à neutrons rapides — a nourri une promesse d’énergie continue, autonome, propre et infinie. Une aubaine pour le capitalisme et son fantasme de croissance énergétique et industrielle sans limites.

Mais la réalité est têtue et se rappelle à travers les dosimètres, les épaisseurs de vinyle des tenues dites Shadok, les boues radioactives de l’usine de La Hague, les machines qui vieillissent et se corrodent, les projets de réacteurs à neutrons rapides abandonnés les uns après les autres. Elle se manifeste aussi à travers la violence de la répression de celles et ceux qui ne partagent pas ce fantasme de toute-puissance énergétique.

Le Nucléaire imaginé — Le rêve du capitalisme sans la Terre, d’Ange Pottin, aux éditions La Découverte, janvier 2024, 160 p., 16 euros.

Cynisme de l’État

Car au-delà de ses aspects techniques, environnementaux et économiques, le nucléaire pose des questions vertigineuses sur notre manière d’habiter et l’héritage que nous laissons. Dans la bande dessinée Cent mille ans, Pierre Bonneau, Gaspard d’Allens (journaliste à Reporterre) et Cécile Guillard racontent le cynisme de l’État qui a jeté son dévolu sur une petite commune de la Meuse, peu peuplée, abîmée par la désindustrialisation et l’agriculture intensive, pour enfouir sa poubelle radioactive. Comment il a cherché à arracher le consentement des habitants à grands coups de dotations. Mais aussi comment la résistance s’est organisée, âpre et déterminée, malgré une féroce répression.

Cent mille ans, de Pierre Bonneau, Gaspard d’Allens et Cécile Guillard, aux éditions Seuil, 2020, 152 p., 18,90 euros.

Rapport au sol, au temps long

L’enjeu est de taille : cent mille ans, c’est la période pendant laquelle ces rebuts, irradiés pendant deux ou trois ans à peine dans nos réacteurs, resteront radioactifs et ultradangereux pour les vivants. Le même pas de temps qui nous sépare de celles et ceux qui ont peint les fresques de la grotte du Pech Merle, dans le Lot, rappelle Étienne Davodeau. Pour sa BD Le Droit du sol, l’auteur a marché 800 kilomètres entre ces vestiges préhistoriques et le laboratoire de l’Andra à Bure, ces « deux traces de sapiens » pour interroger notre rapport au sol, au temps long et à la responsabilité écologique.

Le Droit du sol — Journal d’un vertige, d’Etienne Davodeau, aux éditions Futuropolis, 2021, 216 p., 25 euros.

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