Ces paysans que Vinci et Valls veulent chasser

13 janvier 2016 / Nicolas de La Casinière et Isabelle Rimbert (Reporterre)



Le tribunal de Nantes ne juge pas mardi 13 janvier des dossiers, mais des êtres humains. La procédure d’expropriation veut trancher des vies, des années d’agriculture pas si faciles en ces zones humides, mais aussi des familles, des enfants, et un attachement à la terre et aux animaux. Ils sont quatre agriculteurs et onze familles convoqués au tribunal par Vinci et L’État. Portraits de quatre de ces assignés à résiliation autoritaire de leur racines.

- Nantes, correspondance

Sylvain Fresneau : « On nous a pris pour des cons »

Parmi les figures du mouvement contre l’aéroport, Sylvain Fresneau, 53 ans, est l’un des plus ancrés dans cette terre : il représente la cinquième génération d’une famille de paysans travaillant à Notre-Dame-des-Landes depuis 1860, quand les landes se faisaient peu à peu rogner par les champs. Il défend ses racines et aimerait transmettre ses vaches laitières à son fils : « On lui a transmis les valeurs de la lutte. »

Pas une assemblée de paysans, pas un rassemblement, où on n’aperçoive ses bacchantes gauloises, son feutre, sa queue de cheval. Gamin dans les années 1970, Sylvain aide son père dans les manifs lors des premières menaces du projet. La Zad – Zone à aménagement différé – est créée en 1974, mais le projet entre vite en hibernation prolongée. Installé en 1984, Sylvain retape les bâtiments et refait une stabulation, travaux pour lesquels il obtient des permis de construire en bonne et due forme. Les arrangements entre voisins permettent de bien répartir les terres pour les élevages laitiers. Au sein du Gaec des Pommiers – 190 hectares, 250 bêtes –, il est associé avec sa femme, Brigitte, qui se centre plus sur la vie de famille et préserve les enfants, et répartit les tâches avec son associé, Bruno, plus en retrait de la visibilité médiatique. Comme d’autres figures du mouvement d’opposition à l’aéroport, il a un grand respect des zadistes, qui ont une « grande culture de relations ». Pas spécialement écolo, il est chasseur à ses heures, « mais bon, c’est juste pour la promenade, on ramène pas beaucoup de gibier... »

Son hangar est devenu le QG des assemblées du mouvement, renommé la Vache-rit. Sylvain a pris la présidence de l’Adeca (Association de défense des exploitants concernés par l’aéroport), l’association historique des paysans fondée en 1973 par son père, Joseph. En lui succédant pour mener l’exploitation en 1984, Sylvain a aussi pris la suite de son opposition farouche au projet d’aéroport. En 2009, il accueille dans un de ses champs le Camp action climat autogéré, qui lancera les occupations de zadistes extérieurs à ce coin de bocage. En juin 2014, la justice le relaxe en appel de l’accusation de « violences volontaires avec arme sur personne dépositaire de l’autorité publique » pour avoir reculé au ralenti avec son tracteur et sa remorque devant un cordon de gendarmes mobiles, lors d’une manifestation dans le bourg, deux ans plus tôt. Le tracteur du Gaec a été confisqué presque un mois par la justice.

Lors du grand débat public officiel en 2002 et 2003, il découvre comme d’autres la supercherie : « On a vu que la question posée, c’était l’aéroport ou l’aéroport. Et qu’il fallait déposer nos points de vue lors de l’enquête publique. Et lors de cette enquête d’utilité publique, c’était trop tard... On nous a pris pour des cons. »


Marcel et Sylvie Thébault : « Fils d’ouvrier agricole, tout petit agriculteur, plutôt légaliste »

Avant de s’implanter à Notre-Dame-des-Landes, ils étaient tous deux salariés agricoles en Ille-et-Vilaine et cherchaient depuis deux ans à s’installer. La ferme au Limimbout leur a tout de suite tapé dans l’œil, par son contexte bocager, ses terres très proches des bâtiments d’exploitation, l’accès direct pour les vaches à 30 hectares sans traverser une route. « Nous qui rêvions de produire du lait avec beaucoup de pâturage, c’était l’exploitation rêvée. » Sylvie s’est installée en production laitière en 1999, Marcel travaillant avec elle à mi-temps. À partir de 2012, ils sont tous deux à temps complet sur la ferme. 35 vaches laitières, pour 300.000 litres de lait et 65 hectares.

La maison et la moitié de leurs terres sont dans le périmètre de la ZAD. En arrivant, ils avait eu vent, bien sûr, du projet d’aéroport qui sommeillait. « On a pris un risque calculé. Le projet s’est relancé l’année qui a suivi notre installation », dit Sylvie Thébault, propriétaire d’un seul hectare, Marcel étant propriétaire de la maison. L’expulsion leur ferait perdre tant l’ensemble de leur exploitation agricole que leur maison d’habitation. Les Thébault mènent leur troupeau depuis quinze ans : « C’est quelque chose, le lien qu’on a avec. » Impossible d’imaginer vendre les animaux à un marchand de bestiaux et de repartir, ailleurs. « Mais notre engagement va au delà de cette défense du pré carré. C’est un projet injustifié, qui n’a pas d’utilité publique, qui de plus est néfaste au point de vue écologique. »

Marcel se situe au départ comme « fils d’ouvrier agricole, tout petit agriculteur, plutôt légaliste » avec une « sensibilité de gauche très raisonnable », faisant confiance au PS. « Je n’aime pas trop l’agitation, j’aime bien les choses en ordre », dit-il. Sur une décennie, sa vision des politiques a cependant changé. Le débat public pipé, la position des élus socialistes porteurs mordicus du projet les a dégoûtés voire « secoués », eux qui s’en sentaient proches au début des années 2000. À l’inverse, la solidarité de terrain, la participation aux tracto-vélos de mobilisation itinérante de la lutte, jusqu’à Paris, leur a fait chaud au cœur et ouverts à des rencontres et des amitiés indéfectibles.

Une des chances de cette lutte, c’est le temps de se côtoyer, dans la durée. Les Thébault reconnaissent qu’ils n’obtiendraient rien sans les autres composantes du mouvement, élus, citoyens, paysans, zadistes, naturalistes. En 2012, pendant la campagne des présidentielles, Marcel a mené la grève de la faim, obtenant après 28 jours de ne pas être expulsé tant que tous les recours contre l’aéroport n’auraient pas été purgés.

Au départ, une conscience écolo mêlée avec la bonne maîtrise d’une exploitation, plutôt dans la sobriété. Mais avec l’épée de Damoclès sur la tête, ils n’ont pas réinvesti dans leur bâtiments, pour avoir une exploitation 100 % herbagère, même s’ils pensent sérieusement à une conversion en bio, si jamais le projet d’aéroport était abandonné. Les alliances avec les zadistes leur ont ouvert des perspectives. Marcel est convaincu de la nécessité du partage des terres et des usages, en cas de victoire contre Vinci et L’État et donc d’abandon du projet. « Il faudrait du maraîchage pour l’autonomie, des vergers, du bio, de la traction attelée, des expérimentations et même des projets sans agriculture. Pas question d’écarter des gens qui se sont battus avec nous ».


Alain Bretesché : « Les habitants qui résistent »

Il a commencé comme « travailleur précaire dans un logement précaire. » Intérimaire, chômeur, puis ouvrier électricien chez Cofely, filiale de GDF-Suez devenue Engie, où il devient délégué syndical CGT. « Je suis né à Notre-Dame-des-Landes, mes parents y habitaient, confie-t-il. Et cette maison, à la Rolandière [à 400m de La Vache-rit et de la ferme de Sylvain Fresneau], je l’ai louée il y a 25 ans, au conseil général qui en était propriétaire. En fait, je ne payais pas un loyer mais une “indemnité d’occupation”, de quelque 300 euros. Avant ça, elle était habitée par un couple d’agriculteurs qui ont pris leur retraite et le département a préempté la maison, dans la perspective du projet d’aéroport. Mais à cette époque, on n’en parlait pas plus d’une fois l’an, ou pas du tout, dans le journal... » Depuis 2012, le département a rétrocédé la maison à Vinci. Mais aucun bail, même précaire ne lui a été proposé, et il ne paie plus de loyer depuis trois ans.

Pendant un quart de siècle, il a donc été locataire au rabais d’un logement que le propriétaire a prévu, par contrat, de ne pas entretenir. Trois chambres, un salon, une cuisine, une salle de bains, et des dépendances, hérités de l’ancien usage agricole.
« On y a vécu en famille, et on ne l’a pas laissée se dégrader comme d’autres maisons du conseil général. Plomberie, électricité, chauffage, on l’a entretenue comme si c’était notre maison. » Au départ la maison, juste desservie par un puits pas très fiable, n’a même pas l’eau courante. Pas évident avec des enfants en bas âge. « Ça a été des années de bagarre pour 300 m de tuyau... Et j’ai dû payer le compteur moi-même. Mais je ne me serais pas vu vivre ailleurs. »

En 2000, quand Lionel Jospin, sollicité par Jean-Marc Ayrault, relance le projet en sommeil, Alain Bretesché s’engage aussitôt dans l’opposition à cette éventualité d’un massacre du bocage. « S’il y avait eu le même projet aussi aberrant ailleurs, je m’y serais retrouvé aussi. Pour moi, ça n’avait rien d’une lutte de riverains dans laquelle les partisans du projet ont voulu nous enfermer au départ, tout en reprochant plus tard que le mouvement ait intégré des gens qui n’étaient pas résidents à la base... » Il rejoint l’association citoyenne Acipa et un collectif informel Les Habitants qui résistent, qui sera à l’initiative de l’appel à rejoindre la zone pour l’occuper « sans savoir ce que ça allait donner ni qui viendrait », appel lancé lors du Camp climat en 2009 et qui a généré l’installation des zadistes. À l’automne 2012, lors de l’opération César engagée par l’État pour tenter, sans succès, de vider la Zad de ces occupants, La Rolandière est au plus près des affrontements, des campements de fortune, des solidarités mais aussi de l’enfermement policier, avec tracasseries quotidiennes, contrôles d’identités permanents.

Parallèlement, il est militant CGT, mais sans contact régulier avec l’union locale, qui mettra du temps à se déterminer contre le projet, malgré des positions productivistes de certains au sein du syndicat. « Quand on s’est retrouvé 40.000 pour la manif de réoccupation après l’opération César, je me suis dit que la CGT allait réagir. Qu’on ne pouvait pas pencher du côté de Vinci, du Medef, alors que d’autres syndicats, SUD, la CNT, ou le Parti de gauche s’était positionnés contre. » Le débat interne a été vif, mais il s’est tenu, et la CGT départementale a fini par s’opposer au projet.

La procédure légale a eu beau prévoir des indemnités pour le déménagement et le dédommagement des travaux effectués, soit un chèque de 13.813 euros apporté par un huissier, Alain Bretesché a, comme les autres, refusé de l’empocher. L’huissier est reparti avec le chèque, désormais bloqué sur un compte de la Caisse des dépôts et consignations.


Joël Bizeul : « Les seuls gagnants possibles, ce sont les générations qui vont suivre »

Agriculteur à L’Épine, un des hameaux de la commune de Notre-Dame-des-Landes, Joël Bizeul s’est installé en août 1992, prenant la suite de ses parents sur une ferme qu’ils ont rénovée en 1968, et qui soigne aujourd’hui une quarantaine de vaches pour douze hectares de maïs, douze hectares de céréales le reste en herbe. « Avec la menace de ce projet d’aéroport, mes parents se demandaient s’il finiraient leur carrière ici, s’ils en devraient pas partir. Finalement, ils ont pris leur retraite tout normalement, mais depuis, la menace est toujours présente ». Les services des administrations, les instances agricoles, bancaires, rappellent régulièrement la précarité de la situation. « Pour faire des investissements, c’est pas évident. Par exemple le drainage, j’aurais pu en faire plus. On est en zone humide, drainer évite d’utiliser beaucoup d’engrais, et permet donc de laisser les animaux plus longtemps en extérieur. Mais tous les non-dits, les menaces, ça m’a bridé... »

Il a toujours trouvé aberrant ce projet, pas seulement d’un point de vue personnel, d’agriculteur. « Le grand débat public, je m’attendais à autre chose... Tout était dirigé, calculé à l’avance par les représentant de l’État chargés de faire passer la pilule à ceux qui n’étaient pas d’accord. On s’est foutu de nous. S’il y avait une vraie étude, indépendante, j’en sortirais apaisé. Il m’est arrivé de douter. Et si nous, les opposants, on s’était trompé ? Est ce qu’il faudrait une étude indépendante qui reprenne tout de fond en comble, ou un référendum, je ne sais pas. Le plus simple, pour nous les opposants, c’est bien sûr l’abandon du projet, mais il ne devrait pas y avoir de gagnant et de perdant. Les seuls gagnants possibles, ce sont les générations qui vont suivre. » Il un fils de 19 ans qui se lance dans des études d’ingénieur, une fille de 17 ans qui veut devenir vétérinaire. Mais peut-être qu’un jour il et elle voudront reprendre la ferme, qui sait.

Avec les zadistes, tout n’est pas toujours facile. Il est en agriculture conventionnelle, pas en bio. On le lui reproche. On lui demande de ne pas couper de bois. « J’ai essayé d’expliquer que le bois, ça repousse, que j’assure l’autonomie du chauffage de ma maison, celle de mes parents, mes deux sœurs... Je suis tombé sur des gens qui pensaient que les arbres, c’est sacré... Heureusement tous les zadistes ne sont pas comme ça... Il y a beaucoup de tolérance quand même. »

Quand certains zadistes lui parlent de refaire la révolution de 1789, il répond : « Comptez pas sur moi pour couper des têtes... » Les affrontements avec la police, c’est pas son truc non plus. Peur que ça tourne mal si le préfet maintient son intransigeance, sa violence. « On peut craindre un drame, un Sivens 2... »

Ça lui arrive d’enrager quand un maire d’une commune voisine, au nord de la ZAD, agriculteur qui plus est, mais proche du PS, défend le projet en prétendant que « c’est une pauvre terre avec de pauvres gens dessus ». Il se retient de pas aller alpaguer ce mépris venant de quelqu’un qui connaît parfaitement la situation. « C’est peut être une zone humide, on fait pas ce qu’on veut, mais c’est pas un désert. On vit de notre travail. »

Les grosses manifestations populaires et nombreuses ont le don de lui redonner de l’énergie. « Comme samedi dernier en bloquant le périph nantais avec 15 à 20.000 personnes. En revenant en tracteur, on doublait des gens à vélo, avec des gamins, sous la pluie, sous la grêle. Les voir comme ça, ça met du cœur au ventre, surtout dans une société en général plutôt individualiste. »




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Source : Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos : © Isabelle Rimbert/Reporterre

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